Maurice Barres - Le culte du moi 1
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LE CULTE DU MOI
* * * * *
SOUS L'OEIL DES BARBARES
par
MAURICE BARRES
DE L'ACADEMIE FRANCAISE
* * * * *
NOUVELLE EDITION
PARIS
1911
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TABLE
EXAMEN DES TROIS ROMANS IDEOLOGIQUES.
SOUS L'OEIL DES BARBARES
Voici une courte monographie realiste
LIVRE I
AVEC SES LIVRES
CHAPITRE PREMIER.--Concordance
_Depart inquiet_
CHAPITRE DEUXIEME.--Concordance
_Tendresse_
CHAPITRE TROISIEME.--Concordance
_Desinteressement_
LIVRE II
A PARIS
CHAPITRE QUATRIEME.--Concordance
_Paris a vingt ans_
CHAPITRE CINQUIEME.--Concordance
_Dandysme_
CHAPITRE SIXIEME.--Concordance
_Extase_
CHAPITRE SEPTIEME,--Concordance
_Affaissement_
Oraison
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EXAMEN DES TROIS ROMANS IDEOLOGIQUES
* * * * *
A M. PAUL BOURGET
MON CHER AMI,
_Ce volume_, Sous l'oeil des Barbares, _mis en vente depuis six
semaines, etait ignore du public, et la plupart des professionnels le
jugeaient incomprehensible et choquant, quand vous lui apportates votre
autorite et voire amitie fraternelle. Vous m'en avez continue le
benefice jusqu'a ce jour. Vous m'avez abrege de quelques annees le temps
fort penible ou un ecrivain se cherche un public. Peut-etre aussi mon
travail m'est-il devenu plus agreable a moi-meme, grace a cette
courtoise et affectueuse comprehension par ou vous negligez les
imperfections de ces pages pour y souligner ce qu'elles comportent de
tentatives interessantes._
_Ah! les cheres journees entre autres que nous avons passees a Hyeres!
Comme vous ecriviez_ Un coeur de femme, _nous n'avions souci que du
viveur Casal, de Poyanne, de la pliante madame de Tilliere, puis aussi
de la jeune Berenice et de cet idiot de Charles Martin qui faisaient
alors ma complaisance. Ils nous amusaient parfaitement. J'ajoute que
vous avez un art incomparable pour organiser la vie dans ses moindres
details, c'est-a-dire donner de l'intelligence aux hoteliers et de la
timidite aux importuns; a ce point que pas une fois, en me mettant a
table, dans ce temps-la, il ne me vint a l'esprit une reflexion qui
m'attriste en voyage, a savoir qu'etant donne le grand nombre de betes
qu'on rencontre a travers le monde, il est bien penible que seuls, ou
a peu pres, le veau, le boeuf et le mouton soient comestibles._
_Et c'est ainsi, mon cher Bourget, que vous m'avez procure le plaisir le
plus doux pour un jeune esprit, qui est d'aimer celui qu'il admire._
_Si j'ajoute que vous etes le penseur de ce temps ayant la vue la plus
nette des methodes convenables a chaque espece d'esprit et le gout le
plus vif pour en discuter, on s'expliquera surabondamment que je prenne
la liberte de vous adresser ce petit travail, ou je me suis propose
d'examiner quelques questions que souleve cette theorie de la culture
du Moi developpee dans_ Sous l'oeil des Barbares, Un homme libre _et_ le
Jardin de Berenice.
* * * * *
EXAMEN
Oui, il m'a semble, en lisant mes critiques les plus bienveillants,
que ces trois volumes, publies a de larges intervalles (de 1888 a 91)
n'avaient pas su dire tout leur sens. On s'est attache a louer ou a
contester des details; c'est la suite, l'ensemble logique, le systeme
qui seuls importent. Voici donc un examen de l'ouvrage en reponse aux
critiques les plus frequentes qu'on en fait. Toutefois, de crainte
d'offenser aucun de ceux qui me font la gracieusete de me suivre, je
procederai par exposition, non par discussion.
Que peut-on demander a ces trois livres?
N'y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM.
Taine ou Bourget. Ceux-ci procedent selon la methode des botanistes qui
nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses
racines, par le sol ou elle se developpe, par l'air qui l'entoure. Ces
veritables psychologues pretendent remonter la serie des causes de tout
frisson humain; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu'ils
nous narrent, ils tirent des lois generales. Tout a l'encontre, ces
ouvrages-ci ont ete ecrits par quelqu'un qui trouve _l'Imitation de
Jesus-Christ_ ou la _Vita nuova_ du Dante infiniment satisfaisantes,
et dont la preoccupation d'analyse s'arrete a donner une description
minutieuse, emouvante et contagieuse des etats d'ame qu'il s'est
proposes.
Le principal defaut de cette maniere, c'est qu'elle laisse
inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu'elle
decrit. Expliquer que tel caractere exceptionnel d'un personnage fut
prepare par les habitudes de ses ancetres et par les excitations du
milieu ou il reagit, c'est le pont aux anes de la psychologie, et c'est
par la que les lecteurs les moins prepares parviennent a penetrer dans
les domaines tres particuliers ou les invite leur auteur. Si un bon
psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire,
que comprendrions-nous a tel livre, _l'Imitation_, par exemple, dont
nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule
d'un pieux moine n'est-elle pas, pour les lecteurs nes catholiques, le
lieu le plus secret du monde: le moins mystique de nous croit avoir des
lueurs sur les sentiments qu'elle comporte; mais la vie et les
sentiments d'un pur lettre, orgueilleux, raffine et desarme, jete a
vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnete homme
en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un
Norvegien, un Russe se pourront-ils reconnaitre dans le livre que voici,
ou j'ai tente la monographie des cinq ou six annees d'apprentissage d'un
jeune Francais intellectuel?
On le voit, je ne me dissimule pas les difficultes de la methode que
j'ai adoptee. Cette obscurite qu'on me reprocha durant quelques annees
n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'idee, c'est manque
d'explications psychologiques. Mais quand j'ecrivais, tout mene par mon
emotion, je ne savais que determiner et decrire les conditions des
phenomenes qui se passaient en moi. Comment les eusse-je expliques?
Et d'ailleurs, s'il y faut des commentaires, ne peuvent-ils etre fournis
par les articles de journaux, par la conversation? Il m'est bien permis
de noter qu'on n'est plus arrete aujourd'hui par ce qu'on declarait
incomprehensible a l'apparition de ces volumes. Enfin ce livre,--et
voici le fond de ma pensee,--je n'y melai aucune part didactique, parce
que, dans mon esprit, je le recommande uniquement a ceux qui goutent la
sincerite sans plus et qui se passionnent pour les crises de l'ame,
fussent-elles d'ailleurs singulieres.
Ces ideologies, au reste, sont exprimees avec une emotion communicative;
ceux qui partagent le vieux gout francais pour les dissertations
psychiques trouveront la un interet dramatique. J'ai fait de l'ideologie
passionnee. On a vu le roman historique, le roman des moeurs parisiennes;
pourquoi une generation degoutee de beaucoup de choses, de tout peut-etre,
hors de jouer avec des idees, n'essayerait-elle pas le roman de la
metaphysique?
Voici des memoires spirituels, des ejaculations aussi, comme ces livres
de discussions scolastiques que coupent d'ardentes prieres.
Ces monographies presentent un triple interet:
1 deg. Elles proposent a plusieurs les _formules_ precises de sentiments
qu'ils eprouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent a eux seuls qu'une
conscience imparfaite;
2 deg. Elles sont un _renseignement_ sur un type de jeune homme deja
frequent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi
ceux qui sont aujourd'hui au lycee. Ces livres, s'ils ne sont pas trop
delayes et trop forces par les imitateurs, seront consultes dans la
suite comme documents;
3 deg. Mais voici un troisieme point qui fait l'objet de ma sollicitude
toute speciale: ces monographies sont _un enseignement_. Quel que soit
le danger d'avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur
s'egarer infiniment si je ne l'avouais. Jamais je ne me suis soustrait a
l'ambition qu'a exprimee un poete etranger: "_Toute grande poesie est un
enseignement, je veux que l'on me considere comme un maitre ou rien._"
Et, par la, j'appelle la discussion sur la theorie qui remplit ces
volumes, sur _le culte du Moi_. J'aurai ensuite a m'expliquer de mon
_Scepticisme_, comme ils disent.
* * * * *
I--CULTE DU MOI
a.--JUSTIFICATION DU CULTE DU MOI
M'etant propose de mettre en roman la conception que peuvent se faire de
l'univers les gens de notre epoque decides a penser par eux-memes et non
pas a repeter des formules prises au cabinet de lecture, j'ai cru devoir
commencer par une etude du Moi. Mes raisons, je les ai exposees dans une
conference de decembre 1890, au theatre d'application, et quoique cette
dissertation n'ait pas ete publiee, il me parait superflu de la
reprendre ici dans son detail. Notre morale, notre religion, notre
sentiment des nationalites sont choses ecroulees, constatais-je,
auxquelles nous ne pouvons emprunter de regles de vie, et, en attendant
que nos maitres nous aient refait des certitudes, il convient que nous
nous en tenions a la seule realite, au Moi. C'est la conclusion du
premier chapitre (assez insuffisant, d'ailleurs) de _Sous l'oeil des
Barbares_.
On pourra dire que cette affirmation n'a rien de bien fecond, vu qu'on
la trouve partout. A cela, s'il faut repondre, je reponds qu'une idee
prend toute son importance et sa signification de l'ordre ou nous la
placons dans l'appareil de notre logique. Et le culte du Moi a recu un
caractere preponderant dans l'exposition de mes idees, en meme temps que
j'essayais de lui donner une valeur dramatique dans mon oeuvre.
Egoisme, egotisme, Moi avec une majuscule, ont d'ailleurs fait leur
chemin. Tandis qu'un grand nombre de jeunes esprits, dans leur desarroi
moral, accueillaient d'enthousiasme cette chaloupe, il s'eleva des
recriminations, les sempiternelles declamations contre l'egoisme. Cette
clameur fait sourire. Il est facheux qu'on soit encore oblige d'en
revenir a des notions qui, une fois pour toutes, devraient etre acquises
aux esprits un peu defriches. "Les moralistes, disait avec une haute
clairvoyance Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils
defendent a l'homme l'egoisme et approuvent le patriotisme, car le
patriotisme n'est pas autre chose que l'egoisme national, et cet egoisme
fait commettre de nation a nation les memes injustices que l'egoisme
personnel entre les individus." En realite, avec Saint-Simon, tous les
penseurs l'ont bien vu, la conservation des corps organises tient a
l'egoisme. Le mieux ou l'on peut pretendre, c'est a combiner les
interets des hommes de telle facon que l'interet particulier et
l'interet general soient dans une commune direction. Et de meme que
la premiere generation de l'humanite est celle ou il y eut le plus
d'egoisme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs
interets, de meme des jeunes gens sinceres, ne trouvant pas, a leur
entree dans la vie, un maitre, "_axiome, religion ou prince des
hommes_," qui s'impose a eux, doivent tout d'abord servir les besoins
de leur Moi. Le premier point, c'est d'exister. Quand ils se sentiront
assez forts et possesseurs de leur ame, qu'ils regardent alors
l'humanite et cherchent une voie commune ou s'harmoniser. C'est le souci
qui nous emouvait aux jours d'amour du _Jardin de Berenice_.
Mais, par un examen attentif des seuls titres de ces trois petites
suites, nous allons toucher, surement et sans trainer, leur essentiel et
leur ordonnance.
* * * * *
b.--THESE DE "SOUS L'OEIL DES BARBARES"
Grave erreur de preter a ce mot de _barbares_ la signification de
"philistins" ou de "bourgeois". Quelques-uns s'y meprirent tout
d'abord. Une telle synonymie pourtant est fort opposee a nos
preoccupations. Par quelle grossiere obsession professionnelle
separerais-je l'humanite en artistes, fabricants d'oeuvres d'art et en
non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre "sous l'oeil des barbares",
ce n'est pas qu'il se sente opprime par des hommes sans culture ou par
des negociants; son chagrin c'est de vivre parmi des etres qui de la vie
possedent un reve oppose a celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par
ailleurs de fins lettres, ils sont pour lui des etrangers et des
adversaires.
Dans le meme sens les Grecs ne voyaient que barbares hors de la patrie
grecque. Au contact des etrangers, et quel que fut d'ailleurs le degre
de civilisation de ceux-ci, ce peuple jaloux de sa propre culture
eprouvait un froissement analogue a celui que ressent un jeune homme
contraint par la vie a frequenter des etres qui ne sont pas de sa patrie
psychique.
Ah! que m'importe la qualite d'ame de qui contredit une sensibilite! Ces
etrangers qui entravent ou devoient le developpement de tel Moi delicat,
hesitant et qui se cherche, ces barbares sous la pression de qui un
jeune homme faillira a sa destinee et ne trouvera pas sa joie de vivre,
je les hais.
* * * * *
Ainsi, quand on les oppose, prennent leur pleine intelligence ces deux
termes _Barbares_ et _Moi_. Notre Moi, c'est la maniere dont notre
organisme reagit aux excitations du milieu et sous la contradiction des
Barbares.
Par une innovation qui, peut-etre, ne demeurera pas infeconde, j'ai tenu
compte de cette opposition dans l'agencement du livre. _Les
concordances_ sont le recit des faits tels qu'ils peuvent etre releves
_du dehors_, puis, dans une contre-partie, je donne le meme fait, tel
qu'il est senti _au dedans_. Ici, la vision que les Barbares se font
d'un etat de notre ame, la le meme etat tel que nous en prenons
conscience. Et tout le livre, c'est la lutte de Philippe pour se
maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier a leur image.
Notre Moi, en effet, n'est pas immuable; il nous faut le defendre chaque
jour et chaque jour le creer. Voila la double verite sur quoi sont batis
ces ouvrages. Le culte du Moi n'est pas de s'accepter tout entier. Cette
ethique, ou nous avons mis notre ardente et notre unique complaisance,
reclame de ses servants un constant effort. C'est une culture qui se
fait par elaguements et par accroissements: nous avons d'abord a epurer
notre Moi de toutes les parcelles etrangeres que la vie continuellement
y introduit, et puis a lui ajouter. Quoi donc? Tout ce qui lui est
identique, assimilable; parlons net: tout ce qui se colle a lui quand il
se livre sans reaction aux forces de son instinct.
"Moi, disait Proudhon, se souvenant de son enfance, c'etait tout ce que
je pouvais toucher de la main, atteindre du regard et qui m'etait bon a
quelque chose; non-moi etait tout ce qui pouvait nuire ou resister a
moi." Pour tout etre passionne qu'emporte son jeune instinct, c'est bien
avec cette simplicite que le monde se dessine. Proudhon, petit
villageois qui se roulait dans les herbages de Bourgogne, ne jouissait
pas plus du soleil et du bon air que nous n'avons joui de Balzac et de
Fichte dans nos chambres etroites, ouvertes sur le grand Paris, nous
autres jeunes bourgeois palis, affames de tous les bonheurs. Appliquez
a l'aspect spirituel des choses ce qu'il dit de l'ordre physique, vous
avez l'etat de Philippe dans _Sous l'oeil des Barbares_. Les Barbares,
voila le non-moi, c'est-a-dire tout ce qui peut nuire ou resister au
Moi.
Cette definition, qui s'illuminera dans _l'Homme libre_ et _le Jardin de
Berenice_, est bien trouble encore au cours de ce premier volume. C'est
que la naissance de notre Moi, comme toutes les questions d'origine, se
derobe a notre clairvoyance; et le souvenir confus que nous en
conservons ne pouvait s'exprimer que dans la forme ambigue du symbole.
Ces premiers chapitres des "Barbares", le _Bonhomme Systeme_, education
desolee qu'avant toute experience nous recumes de nos maitres,
_Premieres Tendresses_, qui ne sont qu'un baiser sur un miroir, puis
_Athene_, assaillie dans une facon de tour d'ivoire par les Barbares,
sont la description sincere des couches profondes de ma sensibilite....
Attendez! voici qu'a Milan, devant le sourire du Vinci, le Moi fait sa
haute education; voici que les Barbares, vus avec une plus large
comprehension, deviennent l'adversaire, celui qui contredit, qui divise.
Ce sera _l'Homme libre_, ce sera _Berenice_. Quant a ce premier volume,
je le repete, point de depart et assise de la serie, il se limite a
decrire l'eveil d'un jeune homme a la vie consciente, au milieu de ses
livres d'abord, puis parmi les premieres brutalites de Paris.
Je le verifiai a leurs sympathies, ils sont nombreux ceux de vingt ans
qui s'acharnent a conquerir et a proteger leur Moi, sous toute l'ecume
dont l'education l'a recouvert et qu'y rejette la vie a chaque heure.
Je les vis plus nombreux encore quand, non contents de celebrer la
sensibilite qu'ils ont d'eux-memes, je leur proposai de la cultiver,
d'etre des "hommes libres", des hommes se possedant en main.
* * * * *
c.--THESE D'"UN HOMME LIBRE"
Ce Moi, qui tout a l'heure ne savait meme pas s'il pouvait exister,
voici qu'il se perfectionne et s'augmente. Ce second volume est le
detail des experiences que Philippe institua et de la religion qu'il
pratiqua pour se conformer a la loi qu'il se posait d'etre ardent et
clairvoyant.
Pour parvenir deliberement a l'enthousiasme, je me felicite d'avoir
restaure la puissante methode de Loyola. Ah! que cette mecanique morale,
completee par une bonne connaissance des rapports du physique et du
moral (ou j'ai suivi Cabanis, quelqu'autre demain utilisera nos
hypnotiseurs), saurait rendre de services a un amateur des mouvements de
l'ame! Livre tout de volonte et d'aspect desseche comme un recueil de
formules, mais si reellement noble! J'y fortifie d'une methode reflechie
un dessein que j'avais forme d'instinct, et en meme temps je l'eleve.
A Milan, devant le Vinci, Philippe epure sa conception des Barbares;
en Lorraine, sa conception du Moi.
Ce ne sont pas des hors-d'oeuvre, ces chapitres sur la Lorraine que tout
d'abord le public accueillit avec indulgence, ni ce double chapitre sur
Venise, qui m'est peut-etre le plus precieux du volume. Ils decrivent
les moments ou Philippe se comprit comme un instant d'une chose
immortelle. Avec une piete sincere, il retrouvait ses origines et il
entrevoyait ses possibilites futures. A interroger son Moi dans son
accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l'apercut
comme l'effort de l'instinct pour se realiser. Il comprit aussi qu'il
souffrait de s'agiter, sans tradition dans le passe et tout consacre a
une oeuvre viagere.
Ainsi, a force de s'etendre, le Moi va se fondre dans l'Inconscient. Non
pas y disparaitre, mais s'agrandir des forces inepuisables de l'humanite,
de la vie universelle. De la ce troisieme volume, _le Jardin de Berenice_,
une theorie de l'amour, ou les producteurs francais qui tapageaient contre
Schopenhauer et ne savaient pas reconnaitre en lui l'esprit de notre dix-
huitieme siecle, pourront varier leurs developpements, s'ils distinguent
qu'ici l'on a mis Hartmann en action.
* * * * *
d.--THESE DU "JARDIN DE BERENICE"
Mais peut-etre n'est-il pas superflu d'indiquer que la logique de
l'intrigue est aussi serree que la succession des idees....
A la fin de _Sous l'oeil des Barbares_, Philippe, decourage du contact
avec les hommes, aspirait a trouver un ami qui le guidat. Il faut
toujours en rabattre de nos reves: du moins trouva-t-il un camarade qui
partagea ses reflexions et ses sensations dans une retraite methodique
et feconde. C'est Simon, ce fameux Simon (de Saint-Germain). Lasse
pourtant de cette solitude, de ce dilettantisme contemplatif et de tant
d'experiences menues, aux dernieres pages d'_Un Homme libre_, Philippe
est pret pour l'action. _Le Jardin de Berenice_ raconte une campagne
electorale.
Ce que Philippe apprend, et du peuple et de Berenice qui ne font qu'un,
je n'ai pas a le reproduire ici, car je me propose de souligner l'esprit
de suite que j'ai mis dans ces trois volumes, mais non pas de suivre
leurs developpements. Une vive allure et d'elegants raccourcis toujours
me plurent trop pour que je les gate de commentaires superflus". Qu'il
me suffise de renvoyer a une phrase des _Barbares_, fort essentielle,
quelques-uns qui se troublent, disant: "Berenice est-elle une
petite-fille, ou l'ame populaire, ou l'Inconscient?"
Aux premiers feuillets, leur repondais-je, on voit une jeune femme
autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutot l'histoire d'une ame
avec ses deux elements, feminin et male? Ou encore, a cote du Moi
qui se garde, veut se connaitre et s'affirmer, la fantaisie, le
gout du plaisir, le vagabondage, si vif chez un etre jeune et
sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles
m'offrirent cette complexite ou je ne trouvais alors rien d'obscur.
Ce n'est pas ici une enquete logique sur la transformation de la
sensibilite; je restitue sans retouche des visions ou des emotions
profondement ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poemes,
dans la _Vita nuova_, la Beatrice est-elle une amoureuse, l'Eglise
ou la Theologie? Dante, qui ne cherchait point cette confusion, y
aboutit, parce qu'_a des ames, aux plus sensitives, le vocabulaire
commun devient insuffisant. Il vivait dans une surexcitation
nerveuse qu'il nommait, selon les heures, desir de savoir, desir
d'aimer, desir sans nom,_--et qu'il rendit immortelle par des
procedes heureux.
A-t-on remarque que la femme est la meme a travers ces trois volumes,
accommodee simplement au milieu? L'ombre elegante et tres raisonneuse
des premiers chapitres des _Barbares_, c'est deja celle qui sera
Berenice; elle est vraiment designee avec exactitude au chapitre
_Aventures d'amour_, dans _l'Homme libre_, quand Philippe l'appelle
l'"Objet". Voila bien le nom qui lui convient dans tous ses aspects,
au cours de ces trois volumes. Elle est, en effet, objectivee, la part
sentimentale qu'il y a dans un jeune homme de ce temps.... Et vraiment
n'etait-il pas temps qu'un conteur accueillit ce principe, admis par
tous les analystes et verifie par chacun de nous jusqu'au plus profond
desenchantement, a savoir que l'amour consiste a vetir la premiere venue
qui s'y prete un peu des qualites que nous recherchons cette saison-la?
"C'est nous qui creons l'univers," telle est la verite qui impregne
chaque page de cette petite oeuvre. De la leurs conclusions: le Moi
decouvre une harmonie universelle a mesure qu'il prend du monde une
conscience plus large et plus sincere. Cela se concoit, il cree
conformement a lui-meme; il suffit qu'il existe reellement, qu'il ne
soit pas devenu un reflet des Barbares, et dans un univers qui n'est que
l'ensemble de ses pensees regnera la belle ordonnance selon laquelle
s'adaptent necessairement les unes aux autres les conceptions d'un
cerveau lucide.
Cette harmonie, cette securite, c'est la revelation qu'on trouve au
_Jardin de Berenice_, et en verite y a-t-il contradiction entre cette
derniere etape et l'inquietude du depart _Sous l'oeil des Barbares_?
Nullement, c'etait acheminement. Avant que le Moi creat l'univers, il
lui fallait exister: ses duretes, ses negations, c'etait effort pour
briser la coquille, pour etre.
* * * * *
II.--PRETENDU SCEPTICISME
Et maintenant au lecteur informe de reviser ce jugement de scepticisme
qu'on porta sur notre oeuvre.
Nul plus que nous ne fut affirmatif. Parmi tant de contradictions que,
a notre entree dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens informes
de toutes les facons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne
l'eusse eprouve en moi-meme. L'opinion publique fletrit a bon droit
l'hypocrisie. Celle-ci pourtant n'est qu'une concession a l'opinion
elle-meme, et parfois, quand elle est l'habilete d'un Spinoza ou d'un
Renan sacrifiant pour leur securite aux dieux de l'empire, bien qu'elle
demeure une defaillance du caractere, elle devient excusable pour les
qualites de clairvoyance qui la deciderent. Mais de ce point de vue
intellectuel meme, comment excuser des deguises sans le savoir, qui
marchent vetus de facons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils
introduisent le plus grand desordre dans l'humanite; ils contredisent
l'inconscient, en se derobant a jouer le personnage pour lequel de toute
eternite ils furent faconnes.
Ecoeure de cette mascarade et de ces melanges impurs, nous avons eu la
passion d'etre sincere et conforme a nos instincts. Nous servons en
sectaire la part essentielle de nous-meme qui compose notre Moi, nous
haissons ces etrangers, ces Barbares, qui l'eussent corrode. Et cet acte
de foi, dont recurent la formule, par mes soins, tant de levres qui ne
savaient plus que railler, il me vaudrait qu'on me dit sceptique!
J'entrevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront mepris
sur l'ironie, procede litteraire qui nous est familier.
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