A   B   C   D   E    F   G   H   I   J    K   L   M   N   O    P   R   S   T   U   V   W   X   Y    Z

Author of ‘Conversations With God’ Admits Essay Wasn’t His
Steve Knopper’s stark accounting of the mistakes major record labels have made in the digital era suggests they are largely responsible for their own demise.

Books of The Times: When Labels Fought the Digital, and the Digital Won
Oprah.com, the Web site of “The Oprah Winfrey Show,” has posted a disclaimer acknowledging that Herman Rosenblat admitted he had invented portions of his Holocaust memoir.

Arts, Briefly: Winfrey Web Site Notes Fabricated Memoir
Mr. Seaver defied censorship and conventional literary standards to bring works by rabble-rousing authors like Samuel Beckett, Henry Miller and William Burroughs to American readers.

Maurice Barres - Le culte du moi 1



M >> Maurice Barres >> Le culte du moi 1

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8



Vraiment je ne l'employai qu'envers ceux qui vivent, comme dans un
mardi-gras perpetuel, sous des formules louees chez le costumier a la
mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour
qui pendent avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur
des mollets de bureaucrates, mais, disgrace plus grave, sur des ames
indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui tres
certainement n'etaient pas hereditaires!... Ah! laissez-m'en sourire,
tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d'heroisme
que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie de
societe et meme accepter l'etrange dictionnaire ou vous avez defini,
selon votre interet, le juste et l'injuste, les devoirs et les merites;
mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de
crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, educateurs, pour distraire
les simples de l'epouvante ou vous les mettez, laissez qu'on leur
demasque sous vos durs raisonnements l'imbecillite de la plupart d'entre
vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants a degager
notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n'attendez pourtant
pas, detestables compagnons, que nous prenions au serieux ces devoirs
que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas coute une
larme.

Ai-je eu en revanche la moindre ironie pour Athene dans son Serapis,
pour ma tendre Berenice humiliee, pour les pauvres animaux? Nul ne peut
me reprocher le rire de Gundry sur le passage de Jesus portant sa croix,
ce rire qui nous glace dans _Parsifal_. Seulement, a Gundry non plus je
ne jetterai pas la reprobation, parce que, si nerveuse, elle-meme est
bien faite pour souffrir. Toujours je fus l'ami de ceux qui etaient
miserables en quelque chose, et si je n'ai pas l'espoir d'aller
jusqu'aux pauvres et aux desherites, je crois que je plairai a tous ceux
qui se trouvent dans un etat facheux au milieu de l'ordre du monde, a
tous ceux qui se sentent faibles devant la vie.

Je leur dis, et d'un ton fort assure: "Il n'y a qu'une chose que nous
connaissions et qui existe reellement parmi toutes les fausses religions
qu'on te propose, parmi tous ces cris du coeur avec lesquels on pretend
te rebatir l'idee de patrie, te communiquer le souci social et
t'indiquer une direction morale. Cette seule realite tangible, c'est le
Moi, et l'univers n'est qu'une fresque qu'il fait belle ou laide.

"Attachons-nous a notre Moi, protegeons-le contre les etrangers, contre
les Barbares.

"Mais ce n'est pas assez qu'il existe; comme il est vivant, il faut le
cultiver, agir sur lui mecaniquement (etude, curiosite, voyages).

"S'il a faim encore, donne-lui l'action (recherche de la gloire,
politique, industrie, finances).

"Et s'il sent trop de secheresse, rentre dans l'instinct, aime les
humbles, les miserables, ceux qui font effort pour croitre. Au soleil
incline d'automne qui nous fait sentir l'isolement aux bras meme de
notre maitresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous
desoler de la mysterieuse angoisse que temoignent dans leur vasque ces
betes au coeur si doux, les freres des chiens et les notres."

Un tel repliement sur soi-meme est dessechant, m'a-t-on dit. Nul d'entre
vous, mes chers amis, qui ne sourie de cette objection, s'il se conforme
a la methode que j'expose. Ce que l'on dit de l'homme de genie, qu'il
s'ameliore par son oeuvre, est egalement vrai de tout analyste du Moi.
C'est de manquer d'energie et de ne savoir ou s'interesser que souffre
le jeune homme moderne, si prodigieusement renseigne sur toutes les
facons de sentir. Eh bien! qu'il apprenne a se connaitre, il distinguera
ou sont ses curiosites sinceres, la direction de son instinct, sa
verite. Au sortir de cette etude obstinee de son Moi, a laquelle il ne
retournera pas plus qu'on ne retourne a sa vingtieme annee, je lui vois
une admirable force de sentir, plus d'energie, de la jeunesse enfin et
moins de puissance de souffrir. Incomparables benefices! Il les doit a
la science du mecanisme de son Moi qui lui permet de varier a sa volonte
le jeu, assez restreint d'ailleurs, qui compose la vie d'un Occidental
sensible.

J'entends que l'on va me parler de solidarite. Le premier point c'etait
d'exister. Que si maintenant vous vous sentez libres des Barbares et
veritablement possesseurs de votre ame, regardez l'humanite et cherchez
une voie commune ou vous harmoniser.

Prenez d'ailleurs le Moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez
vous tenir jusqu'a ce qu'une personne energique vous ait reconstruit une
religion. Sur ce terrain a batir, nous camperons, non pas tels qu'on
puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous
proposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons
conscience d'un probleme serieux,--mais tout a la fois religieux et
sceptiques.

En effet, nous serions enchante que quelqu'un survint qui nous fournit
des convictions.... Et, d'autre part, nous ne meprisons pas le
scepticisme, nous ne dedaignons pas l'ironie.... Pour les personnes
d'une vie interieure un peu intense, qui parfois sont tentees
d'accueillir des solutions mal verifiees, le sens de l'ironie est une
forte garantie de liberte.

* * * * *

Au terme de cet examen, ou j'ai resserre l'idee qui anime ces petits
traites, mais d'une main si dure qu'ils m'en paraissent maintenant tout
froisses, je crains que le ton demonstratif de ce commentaire ne donne
le change sur nos preoccupations d'art. En verite, si notre oeuvre
n'avait que l'interet precis que nous expliquons ici et n'y joignait pas
des qualites moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent le reve,
je me tiendrais pour malheureux. Mais ces livres sont de telle naissance
qu'on y peut trouver plusieurs sens. Une besogne purement didactique et
toute de clarte n'a rien pour nous tenter. S'il m'y fallait plier, je
rougirais d'ailleurs de me limiter dans une froide theorie parcellaire
et voudrais me jouer dans l'abondante erudition du dictionnaire des
sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doublat
telle page des manuels ecrits par des maitres de conferences sur
l'ordinaire de qui j'eusse paru empieter! Nul qui s'y meprenne: dans ces
volumes-ci, il s'agissait moins de composer une chose logique que de
donner en tableaux emouvants une description sincere de certaines facons
de sentir. Ne voici pas de la scolastique, mais de la vie.

De meme qu'a la salle d'armes nous preferons le jeu utile de l'epee aux
finesses du fleuret, de meme, si nous aimons la philosophie, c'est pour
les services que nous en attendons. Nous lui demandons de preter de la
profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en
effet, a elles seules, n'eveillent que le baillement. Je ne m'interesse
a mes actes que s'ils sont meles d'ideologie, en sorte qu'ils prennent
devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionne. Des
pensees pures, des actes sans plus, sont egalement insuffisants.
J'envoyai chacun de mes reves brouter de la realite dans le champ
illimite du monde, en sorte qu'ils devinssent des betes vivantes, non
plus d'insaisissables chimeres, mais des etres qui desirent et qui
souffrent. Ces idees ou du sang circule, je les livre non a mes aines,
non a ceux qui viendront plus tard, mais a plusieurs de mes
contemporains. Ce sont des livres et c'est la vie ardente, subtile et
clairvoyante ou nous sommes quelques-uns a nous plaire.

En suivant ainsi mon instinct, je me conformais a l'esthetique ou
excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, preoccupes
d'intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en
matiere artistique la chose a demontrer.

Or, si j'y avais reussi en quelque mesure, il m'en faudrait reporter
tout l'honneur a l'Italie, ou je compris les formes.

Reflechissant parfois a ce que j'avais le plus aime au monde, j'ai pense
que ce n'etait pas meme un homme qui me flatte, pas meme une femme qui
pleure, mais Venise; et quoique ses canaux me soient malsains, la fievre
que j'y prenais m'etait tres chere, car elle elargit la clairvoyance au
point que ma vie inconsciente la plus profonde et ma vie psychique se
melaient pour m'etre un immense reservoir de jouissance. Et je suivais
avec une telle acuite mes sentiments encore les plus confus que j'y
lisais l'avenir en train de se former. C'est a Venise que j'ai decide
toute ma vie, c'est de Venise egalement que je pourrais dater ces
ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m'etre fait une idee assez
exacte de ces delires lucides que les anciens eprouvaient aux bords de
certains etangs.


* * * * *


SOUS L'OEIL DES BARBARES

* * * * *

Voici une courte monographie realiste. La realite varie avec chacun de
nous puisqu'elle est l'ensemble de nos habitudes de voir, de sentir et
de raisonner. Je decris un etre jeune et sensible dont la vision de
l'univers se transforme frequemment et qui garde une memoire fort nette
de six ou sept realites differentes. Tout en soignant la liaison des
idees et l'agrement du vocabulaire, je me suis surtout applique a copier
exactement les tableaux de l'univers que je retrouvais superposes dans
une conscience. C'est ici l'histoire des annees d'apprentissage d'un
Moi, ame ou esprit.

* * * * *

Un soir de secheresse, dont j'ai decrit le malaise a la page 277 [voir:
AFFAISSEMENT (fin): par. qui commence avec: Souvent, tres souvent,...M.D.]
celui de qui je parle imagina de se plaire parmi ses reves et ses
casuistiques, parmi tous ces systemes qu'il avait successivement vetus
et rejetes. Il proceda avec methode, et de frissons en frissons il se
retrouva: depuis l'eveil de sa pensee, la-bas dans un de ces lits de
dortoir, ou presse par les miseres presentes, trop soumis a ses
premieres lectures, il essayait deja d'individualiser son humeur
indocile et hautaine,--jusqu'a cette fievre de se connaitre qui veut ici
laisser sa trace.

Dans ce roman de la vie interieure, la suite des jours avec leur
pittoresque et leurs ana ne devait rien laisser qui ne fut transforme en
reve ou emotion, car tout y est annonce d'une conscience qui se souvient
et dans laquelle rien ne demeure qui ne se greffe sur le Moi pour en
devenir une parcelle vivante. C'est aux manuels speciaux de raconter ou
jette sa gourme un jeune homme, sa bibliotheque, son installation a
Paris, son entree aux Affaires etrangeres et toute son intrigue: nous
leur avons emprunte leur langage pour etablir les concordances, mais le
but precis que je me suis pose, c'est de mettre en valeur les
modifications qu'a subies, de ces passes banales, une ame infiniment
sensible.

Celui de qui je decris les apprentissages evoquerait peut-etre dans une
causerie des visages, des anecdotes de jadis: il les inventerait a
mesure. Certaines sensibilites toujours en emoi vibrent si violemment
que la poussiere exterieure glisse sur elles sans les penetrer.

J'ai repousse ce badinage, que par fausse honte ou pour qu'on admire
l'apaisement de notre maturite, nous affectons souvent au sujet de "nos
illusions de jeunesse"; mais je me defiai aussi de preter l'acrete, ou
il atteignit sur la fin, a ma description de ses premieres annees, si
belles de confiance, de tendresse, d'heroisme sentimental.

* * * * *

Chaque vision qu'il eut de l'univers, avec les images intermediaires et
son atmosphere, se resumant en un episode caracteristique;

les scenes premieres, vagues et un peu abstraites pour respecter
l'effacement du souvenir et parce qu'elles sont d'une minorite defiante
et qui poussa tout au reve;

de petits traits choisis, plus abondants a mesure qu'on approche de
l'instant ou nous ecrivons;

enfin dans une soiree minutieuse, cet analyste s'abandonnant a la boheme
de son esprit et de son coeur:

Voila ce qu'il aurait fallu pour que ce livre reproduisit exactement les
cinq annees d'apprentissage de ce jeune homme, telles qu'elles lui
apparaissent a lui-meme depuis cette page 277 et derniere ou nous le
surprenons exigeant et lasse qui contemple le tableau de sa vie.

Voila ce que je projetais, le curieux livret metaphysique, precis et
succinct, que j'aurais fait prendre en amitie par quelques dandies
misanthropes, revant dans un jour d'hiver derriere des vitres
gresillees.

* * * * *

Du moins ai-je decrit sans malice d'art, en bonne lumiere et sobrement.
Je me suis decide a manquer d'eloquence litteraire; je n'avais pas
l'onction, ni l'autorite des ecclesiastiques qui parlerent en termes
fortifiants des humiliations de la conscience. Annaliste d'une
education, je fis le tour de mon sujet en poussant devant moi des mots
amoraux et des phrases conciliantes. C'est ici une facon assez rare de
catalogue sentimental.

* * * * *

Mais pourquoi si lents et si froids, les petits traits d'analyse!
Pourquoi les mots, cette precision grossiere et qui maltraite nos
complications!

Au premier feuillet on voit une jeune femme autour d'un jeune homme.
N'est-ce pas plutot l'histoire d'une ame avec ses deux elements, feminin
et male? ou encore, a cote du Moi qui se garde, veut se connaitre et
s'affirmer, la fantaisie, le gout du plaisir, le vagabondage, si vif
chez un etre jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement
que mes troubles m'offrirent cette complexite ou je ne trouvais alors
rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enquete logique sur la
transformation de la sensibilite; je restitue sans retouche des visions
ou emotions, profondement ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des
poemes, dans la _Vita nuova_, la Beatrice est-elle une amoureuse,
l'Eglise ou la Theologie? Dante qui ne cherchait point cette confusion y
aboutit, parce qu'a des ames, aux plus sensitives, le vocabulaire commun
devient insuffisant. Il vivait dans une excitation nerveuse qu'il
nommait, selon les heures, desir de savoir, desir d'aimer, desir sans
nom--et qu'il rendit immortelle par des procedes heureux.

Avec sa secheresse, cette monographie, ecrite malgre tout a deux pas de
l'_Eden_ ou je flanai tant de soirs, est aussi une partie d'_un livre de
memoires_.

* * * * *

On pourra juger que ma probite de copiste va parfois jusqu'a la candeur.
J'avoue que de simples femmes, agreables et gaies, mais soumises a la
vision coutumiere de l'univers qu'elles relevent d'une ironie facile, me
firent plus d'un soir renier a part moi mes poupees de derriere la tete.
Mais quoi! de la fatigue, une deception, de la musique, et je revenais a
mes nuances.

Saint Bonaventure, avec un grand sens litteraire, ecrit qu'il faut lire
en aimant. Ceux qui feuillettent ce breviaire d'egotisme y trouveront
moins a railler la sensibilite de l'auteur s'ils veulent bien reflechir
sur eux-memes. Car chacun de nous, quel qu'il soit, se fait sa legende.
Nous servons notre ame comme notre idole; les idees assimilees, les
hommes penetres, toutes nos experiences nous servent a l'embellir et
a nous tromper. C'est en ecoutant les legendes des autres que nous
commencons a limiter notre ame; nous soupconnons qu'elle n'occupe pas la
place que nous croyons dans l'univers.

Dans ses pires surexcitations, celui que je peins gardait quelque lueur
de ne s'emouvoir que d'une fiction. Hors cette fiction, trop souvent
sans douceur, rien ne lui etait. Ainsi le voulut une sensibilite tres
jeune unie a une intelligence assez mure.

Desireux de respecter cette tenue en partie double de son imagination,
j'ai redige des _concordances_, ou je marque la clairvoyance qu'il
conservait sur soi-meme dans ses troubles les plus indociles. J'y ai
joint les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans
le monde exterieur. Je souhaite avoir complete ainsi l'atmosphere ou ce
Moi se developpait sans s'apaiser et qu'on ne trouve pas de lacunes
entre ces diverses heures vraiment siennes, heures du soir le plus
souvent, ou, apres des semaines de vision banale, soudain reveille a la
vie personnelle par quelque froissement, il ramassait la chaine de ses
emotions et disait a son passe, renie parfois aux instants gais et de
bonne sante: "Petit garcon, si timide, tu n'avais pas tort."



* * * * *



LIVRE I

AVEC SES LIVRES

A Stanislas de Guaita.


* * * * *


CHAPITRE PREMIER

* * * * *

CONCORDANCE

_Il naquit dans l'Est de la France et dans un milieu ou, il n'y avait
rien de meridional. Quand il eut dix ans, on le mit au college ou, dans
une grande misere physique (sommeils ecourtes, froids et humidite des
recreations, nourriture grossiere), il dut vivre parmi les enfants de
son age, facheux milieu, car a dix ans ce sont precisement les futurs
goujats qui dominent par leur hablerie et leur vigueur, mais celui qui
sera plus tard un galant homme ou un esprit fin, a dix ans est encore
dans les brouillards._

_Il fut initie au rudiment par M.F., le professeur le plus fort qu'on
put voir; d'une seule main ce pedagogue arrachait l'oreille d'un eleve
qui de plus en devenait ridicule._

_Comme son tour d'esprit portait notre sujet a generaliser, il commenca
des lors a ne penser des hommes rien de bon._

_Etant mal nourri, par manque de globules sanguins il devint timide, et
son agitation faite d'orgueil et de malaise deplut._

_Bientot, pour relever ses humiliations quotidiennes, il eut des
lectures qui lui donnerent sur les choses des certitudes hatives et
pleines d'acrete._

_Le roi Rhamses II est blame par les conservateurs du Louvre, ayant
usurpe un sphinx sur ses predecesseurs. Le jeune homme de qui je parle
inscrivit de meme son nom sur des troupes de sphinx qui legitimement
appartenaient a des litterateurs francais. Il s'enorgueillit d'etranges
douleurs qu'il n'avait pas inventees._

_On serait tente de croire qu'il se donna, comme tous les jeunes esprits
curieux, aux poesies de Heine, au_ Thomas Graindorge _de Taine, a la_
Tentation de saint Antoine, _aux_ Fleurs du Mal; _il lut cela en effet
et bien d'autres litteratures, des pires et des meilleures, mais surtout
dans_ _"les bibliotheques de quartier" du lycee, il se passionnait pour
les doctrines audacieuses qui sont mieux exposees que refutees par la
lignee classique qui va du charmant Jouffroy a M. Caro. La est le grand
secret de l'education d'un jeune homme; il s'attache aux auteurs qu'on
pretendait ne lui faire connaitre que pour les accabler a ses yeux. A
dix-huit ans, il etait gorge des plus audacieux paradoxes de la pensee
humaine; il en eut mal developpe l'armature, c'est possible, mais il
s'en faisait de la substance sentimentale. Et le tout aboutit aux
visions suivantes auxquelles on a garde leur dessin de songe augmente
peut-etre par le recul._


* * * * *


DEPART INQUIET

Il rencontra le bonhomme
Systeme sur la bourrique
Pessimisme.

Le jeune homme et la toute jeune femme dont l'heureuse parure et les
charmes embaument cette aurore fleurie, la main dans la main
s'acheminent et le soleil les conduit.

--Prenez garde, ami, n'etes-vous pas sur le point de vous ennuyer?

Sur ses levres, son ame exquise souriait au jeune homme, et les
jonquilles s'inclinaient a son souffle leger.

--N'esperons plus, dit-il avec lassitude, que ma paleur soit la caresse
livide du petit jour; je me trouble de ce depart. Jadis, en d'autres
poitrines, mon coeur epuisa cette energie dont le supreme parfum, qui
m'enfievre vers des buts inconnus, s'evapora dans la brume de ces
sentiers incertains.

De ses doigts blancs, sur la tige verte d'un nenuphar, la jeune fille
saisit une libellule dont l'email vibre, et, jetant vers le soleil
l'insecte qui miroite et se brise de caprice en caprice, ingenument elle
souriait.--Mais lui contemple sa pensee qui frissonne en son ame
chagrine.--Elle reprit avec honnetete:

--Pourquoi vous isoler de l'univers? Les nuages, les fleurs sous la
rosee et parfois mes chansons, ne voulez-vous pas connaitre leur
douceur?

--Ah! pres des maitres qui concentrent la sagesse des derniers soirs,
que ne puis-je apprendre la certitude! Et que mon reve matinal possede
ce qu'il soupire!

--Qu'importe, reprit-elle, plus tendre et se penchant sur lui, votre
sagesse n'est-elle pas en vous? Et si je vous suis affectionnee tel que
vous m'apparaissez, ne vous plait-il pas de persister?

Il decroisa les mains de la jeune fille, et foulant aux pieds les fleurs
heureuses, il errait parmi la frivolite des libellules.

Cependant elle le suivait de loin, delicate et de hanches merveilleuses.

* * * * *

Sur l'herbe, au long d'une riviere jonchee de palmes, de palmipedes et
d'enfants trousses et vifs, pres de sa maison solitaire ou fraichit la
brise dans les stores, le maitre, adosse a un osier mort, contemple la
fuite de l'eau sous la tristesse des saules. Son lourd vetement, sa face
bleme aux larges paupieres, son attitude professorale et retranchee, en
aucun lieu ne trouveraient leur atmosphere.

Le jeune homme s'arrete, et son coeur battait d'approcher la verite.

Le miroir bleuatre frissonna du plongeon des canards huppes de vert, aux
becs jaunes et claquant; parmi la lumiere eclatante jaillissait le
rhythme lourd des lavandieres. Lentement et sans decouvrir ses yeux, le
maitre lui parla:

--Contempler distrait de vivre. Chaque matin, je viens ici; deux cents
metres bornent mon activite. Combien d'esprits naissent au bout du
chemin; et leur sentier etait termine qu'ils marchaient encore en
lisiere.

Les canards balances, les gamins avec des gestes, cancanaient sur la
greve.

--Monsieur, reprit-il avec solennite, des jeunes hommes pour l'ordinaire
m'entourent, qui se font habiller a Londres par des tailleurs dont ils
parlent la langue. Ils suivent mes promenades ou me porte un anon qui
m'economise une perte de chaleur prejudiciable a l'activite cerebrale.
Voulez-vous m'accompagner aujourd'hui?

Parmi les fleurs, au paturage, une bourrique sellee se leva, et
cependant que de ses longs yeux, doucement voiles de cils, elle
inspectait le jeune homme emu, sa plainte serpentait vers les cieux.
"Une belle anesse d'outre-Rhin, et, pour son moral, je vous le
garantis." C'est en ces termes qu'un veterinaire lui proposa cette
acquisition. Un moral garanti! Jadis on dut beaucoup te battre. Que ne
peux-tu entendre le maitre, tandis qu'il detaille tes qualites et ton
humour, juche sur ton dos et te caressant le gras du col, toi si modeste
sous ta selle neuve, le poil aimable, les oreilles droites et
circonspectes! Des gens courbes sur leurs champs se redressent; ils
abritent leurs yeux de la main, et les plus ordinaires ricanent.
Cependant le maitre murmure:

--"Tout est la; repandre les fleurs preferees sous les quarante ans de
vie moyenne qu'a notre majorite nous entreprimes. Satisfaisons nos
appetits, de quelque nom que les glorifie ou les invective le vulgaire.
Je vous le dirai en confidence, mon ami, je n'aime plus guere a cette
heure que les viandes grillees vivement cuites et les declamations un
peu courtes. Heureux le monde, s'il ne savait de passions plus
envahissantes!... Un homme d'esprit se fait toujours quelque
satisfaction, fut-ce a etre tres malheureux. La reflexion est une bonne
gymnastique, de celles qui lassent le plus tard. Tater le pouls a nos
emotions, c'est un digne et suffisant emploi de la vie; du moins faut-il
que rien de l'exterieur ne vienne troubler cet apaisement: "_Ayez de
l'argent et soyez considere_."

La chaleur fremissait, monotone, dans le ciel bleu; par la prairie
rousse le jeune homme au coeur bondissant voyait a la parole de son
maitre vaciller l'horizon connu; et des fleurs que lui donna la jeune
fille, il chassait les mouches avides de cette frissonnante bourrique.

Vous futes sage, bourrique, a cette heure. Un fosse vous presentait son
herbe drue et son eau eclatante que fendillent les genets. Vous
arretates leurs discours et votre marche; vous saviez les habitudes, la
halte ombreuse, le pain tire de la poche et qu'on se partage. Des
paroles, meme excellentes, ne troublaient point votre judiciaire, et les
yeux discretement fermes, avec la longue figure d'un contemplateur qui
dedaigne jusqu'aux meditations, vous demeuriez entre eux deux, remachant
votre gouter, et vos longues oreilles d'argent dressees comme une
symbolique banniere par-dessus leurs tetes inquietes, cependant que
votre maitre et le mien reprenait son enseignement:

* * * * *

"Je n'insisterai pas sur ces menus principes d'une enfantine simplicite
et tres vieux. Vous voila installe dans l'argent et la consideration;
vous estimez honteux et le trait d'un barbare de brider votre naturel,
hormis parfois par raffinement; vous assouvissez vos appetits, vos vices
et vos vertus les plus exasperes, et le dernier de vos caprices se
detache de son objet comme la sangsue des chairs qui la gorgent et qui
la tuent; alors, si vous ne gisez point dans la voiture des ramollis ou
le cabanon des fous, alors, mon excellent ami, comme s'exhale des roses
un parfum, un suffisant degout des hommes et des femmes en vous se
levera.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8
Copyright (c) 2007. topmasterworks.com. All rights reserved.