Maurice Barres - Le culte du moi 1
M >>
Maurice Barres >> Le culte du moi 1
Pages:
1 |
2 | 3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8
"Des hommes d'abord, car pres d'eux votre experience s'instruisit de
plus loin: vous eutes leur sottise pour compagne, alors que vous
grandissiez sous la brutalite des camarades et l'imbecillite des
maitres; vous meprisates de suite la grossierete de leur fantaisie et la
lourdeur de leurs ebats; vous repugniez a leurs plaisirs et au serrement
de leurs mains gluantes; mais le hasard elut quelques-uns vos
amis.--Helas! outre qu'un si bel ouvrage, chacun tirant a soi, se
dechire toujours par quelque endroit, dans une vie amie que puiser,
sinon les petitesses et les tracas qui dominent au fond de tous? Certes,
il est quelque agrement a consoler et confesser autrui: a s'epancher
apres que l'on a bu. Mais pour ces fins regals d'analyste, faut-il tant
d'appareil! Et le premier venu, cette bourrique, ne seraient-ils pas de
suffisants pretextes a deguster l'expansion, cette tisane du noctambule?
"Ce qui est doux, mysterieux et regrettable dans l'appetit d'amitie,
c'est les premiers moments qu'elle s'eveille, alors que les parties se
connaissent peu et se prisent fort, qu'elles sont encore polies et ne se
piquent point de franchise.--Toutefois, considerez ceci: deux chiens se
rencontrent; ils s'abordent, se felicitent, s'inspectent, et, quand ils
odorent a leur gre, les jeux commencent: aimables indecences, manger
qu'on partage et qu'on se vole, toutes les emulations; puis, lasses, ils
s'eloignent vers leurs chenils ou des liaisons nouvelles. Je comprends
que, parmi les hommes, la societe est un peu melee pour ce mode de
vivre; toutefois, avec du tact et quelque judiciaire, un galant homme
saura tirer profit, je pense, de cette facile observation.
"Mais que sert de raisonner, monsieur! Les fades sensibilites, qui
soupirent depuis des siecles au fond des consciences humaines, ne se
lassent pas sous les arguments que nous leur jetons comme des pierres
aux grenouilles crepusculaires coassant dans la campagne. A l'heure ou
la lune s'allume, ou les betes feroces jadis assaillaient nos lointains
aieux, ou naguere s'embuscadaient nos peres paraphant des alliances dans
la chair des assassines, a cette heure etoilee qui frissonne du
gemissement des fievreux et du perpetuel soupir des amantes, une
langueur nous penetre, un effroi de la solitude, une elevation mystique
et des desirs assez vifs,--et s'avance pour triompher la femme.
"Celle-la nous tient plus longtemps que l'homme. Moins franchement
personnelle, plus reposante, elle satisfait mieux notre egotisme. Et
puis, tres jeunes parlent les sens. Cela ne dure guere. Les sports,
quels qu'ils soient, ne proposent aux intellectuels que l'occupation
d'une heure oisive, qu'un specifique aux baillements et aux nourritures
echauffantes. Mais la reposante betise, l'esprit tout exterieur (la
finesse d'un sourire attirant, la douceur d'une voix inutile et qui
caresse, l'alanguissement souple et tiede d'un corps qui se confie),
c'est ce qu'ignore le jeune male et que ne peut oublier l'honnete homme
affine et fatigue.
"Helas! quand il atteint cette maturite de savoir choisir ses baisers,
elles sont parties les petites jeunes et fraiches, dont le caprice est
delicieux, car, a la naivete et a toute la virginite de coeur des amours
pures, elles joignent des sciences et des coquetteries dont la
complaisance enchante l'homme sain, le sage. Roses ecloses du matin
(preferables au bouton orgueilleux et intact, comme a la fleur parfumee
d'essence, soutenue d'acier et malgre tout decouragee), les jeunes
amantes ont de l'appetit, une ame amusante a fleur de peau, une paleur
qui leur donne un caractere de passion; et leur corps est frais. Etant
gourmandes de sottises, elles s'attachent a la jeunesse. Quelque
Meridional bientot les entrainera, ravies et bondissantes, vers des
locaux tumultueux.--Tres vite l'homme chauve se lassera des caprices
changeants, a cause des reveils trop froids et des soirees decues, a
cause aussi de la cuisine d'amour a jamais humiliante et pareille, a
cause des nuques percees de la lance et des jambes qui cotonnent. Nu
d'amour et d'amitie, il s'enfoncera plus avant dans la vie
intellectuelle.
"Tres sec, opulent et considere, il connait alors la douceur de tendre
son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d'egoistes
jouissances son coeur et sa cervelle. Heures exquises et rapides ou,
fort bien installe, l'on reve de Baruch de Spinoza qui, lasse de
meditation, sourit aux araignees devorant des mouches, et ne dedaigne
pas d'aider a la necessite de souffrir,--ou l'on assiste Hypathie, la
servante de Platon et d'Homere, tres vieille et tres pedante,--ou l'on
s'attendrit jusqu'aux pleurs et sur soi-meme devant l'immortel tresor
des bibliotheques.
"Peu a peu, jour sombre, on se l'avoue: tout est dit, redit: aucune idee
qu'il ne soit honteux d'exprimer. En sorte que cette constatation meme
n'est qu'un lieu commun et cet enseignement une vieillerie surannee, et
que rien ne vaut que par la forme du dire.
"Et cette forme, si belle que les plus parfaits des veritables dandies
ont frissonne, jusqu'a la nevrosthenie, de l'amour des phrases, cette
forme qui consolerait de vivre, qui sait des alanguissements comme des
caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les
tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes rares, cette
beaute du verbe, plastique et ideale et dont il est delicieux de se
tourmenter,--on l'explique, on la demonte; elle se fait d'epithetes, de
cadences que les sots apprennent presque, dont ils jonglent et qu'ils
avilissent; et tout cela ecoeure a la longue, comme une liqueur trop
douce, comme la comedie d'amitie, comme encore les baisers que
probablement vous desirez...."
* * * * *
(Une emotion ridicule tenait a la gorge le pauvre homme, et son
compagnon connut l'orgueil d'etre amer.)
* * * * *
Il se tut. La brume tombait avec sa fraicheur. Ils se leverent; et
tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu
vers l'inconnu:
"Qu'importe! ceux-la ont souffert que je raconte, mais ils firent
chanter a leur independance les chansons qu'ils preferaient; a toute
heure ils pouvaient s'isoler dans leur orgueil ou dans le neant: leur
vie fut telle qu'ils daignerent. Et je ne crois pas qu'un homme
raisonnable hesite jamais a mener les memes experiences."
* * * * *
Dans l'ombre plus epaisse ils se hataient en silence. Lui flattait le
garrot de la bourrique et meme, s'etant penche, il l'embrassa. La bete
approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient
sous la lune apaisante.
La vieille domestique (admirable de bon sens, tout a fait dans la
tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son maitre; elle
dit simplement: "Vous n'etes guere raisonnables, messieurs," mais
l'inquietude faisait trembler sa voix. Et peu apres, ils l'entendirent
injurier la bourrique: "Bete d'Allemagne, sac a tristesse," et des
jurons, je crois. Le maitre s'interrompit pour sourire, il haussa
legerement les epaules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille
judicieuse, ces messieurs n'etaient guere raisonnable.
* * * * *
Et soulevant ses paupieres, il regarda le jeune homme qui s'etait laisse
glisser a terre. Peut-etre tant de lassitude l'effraya; peut-etre dans
ces yeux vit-il l'aube des jours nouveaux! il lui frappa l'epaule a
petits coups: "Qui sait!--cela du moins nous fit passer une
journee.--D'ailleurs, nos idees influent-elles sur nos actes?--Et quand
nous savons si peu connaitre nos actes, pouvons-nous apprecier nos
idees?--Attachons-nous a l'unique realite, au _Moi_.--Et _moi_, alors
que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de guerir tous mes
mepris, pourquoi l'accueillerai-je? J'en sais qui aiment leurs tortures
et leur deuil, qui n'ont que faire des charites de leurs freres et de la
paix des religions; leur orgueil se rejouit de reconnaitre un monde sans
couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de
repousser comme vaines toutes les dilections qui seduisent les
enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur ame,
ce vaste charnier de l'univers."
C'etait une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet
adolescent qu'un homme chauve et tres renseigne, d'une voix grandie, lui
attestant par la poussiere des traditions la detresse d'etre, et reniant
le passe et l'avenir et la Chimere elle-meme, a cause de ses ailes
decevantes.--Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas
qui vacillent, le troupeau des inconsequences; une grande fatigue
l'affaissait au depart, devant la prairie des foules. Et son ame demeura
parmi tant de debris, solitaire au fosse de son premier chemin.
* * * * *
Quand la jeune fille lui apparut-elle? Dans sa chevelure fleurissait
toute une claire journee de prairie; la tendresse de la lune nimbait
l'eclat de ses charmes; ses paroles sonnaient comme une eau fraiche sur
un front brulant.
--Pourquoi daignez-vous, mon ami, ternir vos yeux des idees qui planent
et qui s'en vont? Nous autres dames, nous allons plus vite et plus loin
que vous; ou vous raisonnez, nous penetrons d'un trait de notre coeur,
nous pensons si fin que des nuances familieres a nos ames echappent a
vos formules, peut-etre meme a nos soupirs.
--Ah! dit-il, l'interrompant et le coeur emu, est-ce que vous existez
donc, vous, mon _amie!_ et il sanglotait sur le sable.
--Cela depend, reprit l'enfant avec tranquillite, mais tout d'abord,
puisque vous avez penetre les apparences et les convenances, courez les
oublier avec nous qui savons etre ignorantes. Nous respectons des voiles
legers, qui n'entravent guere nos caprices; nous negligeons le triomphe
ingenu de supprimer des ombres. Que des ames un peu epaisses se
debattent avec le reflet de leur vulgarite; vivons des enchantements qui
n'existent pas. Viens nous enivrer parmi des fleurs inconnues; dans mes
bras te sourient des songes. Et s'il etait vrai que toutes choses
eussent perdu leur realite pour ta clairvoyance, garde-toi de renoncer
ou d'instituer en ton reve le mal et la laideur, mais daigne desirer
pour qu'elles naissent, les choses belles et les choses bonnes.
--Quoi, dit-il, relevant son visage lasse, aspirer a quelque but!
n'est-ce pas oublier la sagesse?
--Assez conte de betises, aujourd'hui! fit-elle ingenument en se pendant
au cou du jeune homme; tu n'auras rien perdu si je t'apprends a sourire.
Pour tes desirs, mon cher enfant, nous y veillerons plus tard, et
puisqu'il faut absolument a ta faiblesse un maitre, daigne te guider
desormais sur mon inalterable futilite.
* * * * *
Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s'acheminent
vers l'horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre
constelle de petales de roses.
* * * * *
CHAPITRE DEUXIEME
* * * * *
CONCORDANCE
_Par luxure assurement et par desir de paraitre, il fit le geste de
l'amour quelquefois; autant que leurs sources et son hygiene s'y
pretaient._
_Ces personnes a defaut d'urbanite de coeur n'offraient pas meme ces
lenteurs de la politesse qui seules adoucissent les separations._
_Frequemment donc il se chagrina._
* * * * *
_Et les soirs suivants, jusqu'a l'aube, s'echauffant l'imagination, il
ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et penetrants, en sorte
qu'elle devint digne de son desir de se desoler et de la niaiserie
inevitable de son age._
* * * * *
TENDRESSE
Combien je t'aurais aime si je ne
savais qu'il n'y a qu'un Dieu.
L'AREOPAGITE.
C'est un baiser sur un miroir.
Au soir, une douce tiedeur emplit l'air violet ou se turent enfin les
oiseaux; et parmi les saules, au bord des etangs, le jeune homme et la
jeune femme s'illuminaient du soleil alangui sur l'horizon.
Elle avait de longs cils, des cheveux denoues, des draperies flottantes
et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa
baguette, a coups legers, elle soulevait en perles l'eau dormante, son
fin visage a demi tourne souriait au jeune homme. Et lui, couche parmi
les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image
balancee sur les etangs.
* * * * *
Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle
s'agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer:
--Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos pensees que vous voulez accueillir
a cette heure? Daignez comprendre ce qui me plait parmi ces saules.
Voulez-vous donc que je rougisse?
Mais elle s'interrompit de sourire, inquiete de ce jeune homme si las,
devinant peut-etre qu'il contemplait la-bas, plus loin que tout desir,
le temple de la Sagesse Eternelle vers qui les plus nobles s'exaltent.
Elle posa sa main delicate sur les yeux du jeune homme.
--Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu'on m'aime? Et
pourquoi faut-il donc que tu m'ecartes, pourquoi te peiner, de mon
sourire? J'ai toujours vu que les hommes s'y complaisaient.
Mais lui repondit a cette amoureuse, avec une legere fatigue:
--Ne connais-tu pas aussi ceux-la qui dedaignent vos frissons et n'ont
pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupieres lourdes!
Et comme elle ne repondait point et qu'il craignait toute tristesse, il
leva les yeux de sa vague image balancee sur l'eau, pour regarder la
jeune femme. Debout dans la lucidite de ce soir or et rose,--un oiseau
comme une fleche dans le ciel entrait,--d'un geste pur, elle entr'ouvrit
son manteau et revela son corps dont la ligne etait franche, la chair
jeune et mate.
Sa nudite eut assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge
exaltaient sur sa taille une gorge fraiche et rougissante. Mais le jeune
homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envolee dans la
brise et, l'ayant avec grace baisee, la ramena sur les charmes de la
jeune femme. Il souriait et il disait:
--J'aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce leger travers,
comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui flechirait et toutes
ces graces peut-etre inoubliables. Je sais que la petite ligne du
sourire des femmes trouble la pensee des sages et, pour nous, la nuance
des nuages meme. Dans vos prunelles mon image serait plus agitee qu'au
miroir de ces etangs rafraichis par la brise.
Elle se laissa glisser sur la greve et, cachant contre lui son visage,
elle gemissait:
--Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu
ecoutas ce qui monte du passe, et les morts t'auront mange le coeur.
Veux-tu donc etre ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais
peut-etre t'inquietes-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et
que je defie toutes les femmes.
Et lui souriant de cette revolte ingenue:
--Les femmes, amie! crains plutot ce desir d'amour ou je me pame malgre
mon ame. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille
ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n'eveille
mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant
l'effort et que j'ai peur.... Bercez, calmez mes caprices, amie, et
souffrez que je ne m'echappe pas a moi-meme.
Helas! cette musique plaintive mit une joie qui me gate sa tendresse aux
levres si fines et dans les cils tres longs de la jeune fille. Son
oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce
coeur. Creature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que
bat la vie chez les elus. Parce que le sein du jeune homme palpitait,
elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s'en volaient ses
cheveux epars, elle eparpilla dans l'ombre son rire joyeux.
* * * * *
Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune
rougissant. Ce profond paysage d'ou affleuraient des branches raides et
la plainte monotone des campagnes noyees dans la nuit, fut-il si
enchanteur, ou leurs ames avaient-elles atteint ces equilibres furtifs
que parfois realisent deux illusions entrelacees; brulaient-elles de
cette ardeur intime qui vaporise toute inquietude? Qu'importe le mot de
leur fievre devorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons
onctueux, dans le silence penetrant et la fraicheur feconde, la meme
allegresse, en leurs poitrines allegees d'un meme poids, rhythmait leurs
pensees et leur sang; et c'est ainsi qu'etendus cote a cote, sans se
mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d'argent que toujours
on regrettera sous la pluie doree de midi, ils ne furent plus qu'un
frissonnement du bonheur impersonnel.--Nuances des musiques tres
lointaines qui fondez les plus tenues subtilites! limites ou notre vie
qui va s'affaisser deja ne se connait plus! seules peut-etre
effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oubliees.
Et lui, le premier, murmura: "Ai-je raison de me croire heureux?"
La jeune femme se souleva, ses seins peut-etre haletaient faiblement. Un
rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanees se penchaient
comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de
noblesse qu'en cette lassitude precoce. A cette minute il semble qu'elle
se troubla de cette paleur et de ces lignes inquietes. Absente, elle
prononca ce mot, si vulgaire: "Que vous etes joli, mon amour!"
Alors soudain il eut au coeur une felure legere, la premiere felure
d'amour, par ou s'enfuit le parfum de sa felicite, et se relevant, il
froissa les deux fleurs.
--Ah! combien je le prevoyais! vous daignez gouter quelques formes ou
j'habite, et jamais vous n'atteindrez a m'aimer moi-meme, car votre
caprice peut-etre ne soupconne meme pas sous mes apparences mon ame.
Ah! mon incertaine beaute qui n'est qu'un reflet de votre jeunesse! ma
parole, ce masque que ne peut rejeter ma pensee! mes incertitudes, ou
trebuche mon elan! tous ces sentiers que je pietine! tout ce vestiaire,
c'est donc vers cela que tu soupirais, pauvre ame?
Et une rougeur avivait son teint delicat. Pouvait-elle comprendre! Elle
attira doucement la tete du jeune homme sur son sein; elle posa sa main
un peu tiede sur les yeux de l'adolescent, et doucement elle le bercait;
en sorte qu'il cessa de se plaindre comme un enfant qui se rechauffe et
qui s'endort.... Puis il entrevit peut-etre ce temple de la sagesse qui
fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers.... La
jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu'il avait brisees, les placa
dans sa chevelure; et ces freles mortes faisaient la plus touchante
parure qu'une amoureuse eut jamais pour se faire aimer. Tel etait son
charme, et si pur l'ovale de sa figure parmi ses cheveux deroules et
fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils
sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser a elle. Mais un
malaise, un regret informe de la solitude flottait en son ame tandis
qu'ils descendaient vers la vallee. Et comme il etait emu il jugea bon
de se reveler a son amie.
* * * * *
--"Mon ame, disait-il, ces legendes ou notre memoire resume la vie des
plus passionnes, ce sentiment qui m'entraine vers toi, et meme
l'inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces delicatesses, les
plus raffinees que nous puissions connaitre, ne sont que frivoles
papillons dont use l'Idee pour depister les poursuites vulgaires.
Ma lassitude, qui t'etonna, se complait a sourire de ces furtives
apparences et a tressaillir du frolement de l'Inconnu. J'aime aspirer
vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire
fleuri des sentiers qui s'enfuient, du jour qu'au travers du chemin mon
desir aura ramasse son objet. Et puisque mon plaisir est d'aimer
uniquement l'irreel, ne puis-je dire, o mon amie, que je possede
l'immuable et l'absolu, moi qui reduisis tout mon etre a l'espoir d'une
chose qui jamais ne sera.
"Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: obeir,
c'est encore la paix; mais peut-etre fausseras-tu, a me donner trop de
bonheur, le delicat appareil de mon reve! Ta beaute est charmante et
robuste, epargne mes contemplations. Que j'aie sur tes jeunes seins un
tendre oreiller a mes lassitudes, un doux sentiment jamais defleuri,
pareil a ces affections deja anciennes qui sont plus indulgentes
peut-etre que le miel des debuts et dont la paisible fadeur est
touchante comme ces deux fleurs fanees en tes cheveux. Et l'un pres de
l'autre, souriant a la tristesse, et souriant de notre bonheur meme,
fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous
complaire, sans vulgaire abandon ni raideur, a contempler la theorie des
idees qui passent, froides et blanches et peut-etre illusoires aussi,
dans le ciel mort de nos desirs; et parmi elles serait l'amour; et si
tu veux, mon ame, nous aurons un culte plus special et des formules
familieres pour evoquer les illustres amours, celles de l'histoire et
celles, plus douces encore, qu'on imagine; en sorte qu'aimant l'un et
l'autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous
aimer nous-memes."
* * * * *
La chevelure de la jeune femme, soulevee par le vent, vint baiser la
bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa
pensee qu'il se tut, impuissant a saisir ses propres subtilites; et
seule la fraicheur, ou soupiraient les fleurs du soir, n'eut pas froisse
la delicatesse de son reve.
L'enfant si belle, n'ayant d'autre guide que la logique de son coeur, se
perdait parmi toutes ces choses; et peut-etre s'etonnait-elle, etant
jeune et de bonne sante.
Ah! ce sable qui gemissait sous leurs pieds dans la vallee silencieuse,
pourra-t-il jamais l'oublier?
Dans cette volupte, un egoisme presque mechant l'isolait peu a peu;
jamais sa solitude ne l'avait fait si seul.
Ca et la, sous les palmes noires, des groupes obscurs s'enlacaient, et
il rougit soudain a songer que peut-etre son sentiment n'etait pas
unique au monde.
Mais la jeune fille l'entrainait; legere parmi ses draperies et ses
cheveux indiques dans le vent, elle courait au bosquet qu'eclairent
violemment les chansons et le vin. Sous des arbres tres durs, sous des
torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs
gesticulants, deux lutteurs s'enlacaient. D'une beaute choquante, ils
roulerent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs delicates de ses
cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur....--Au
reproche du jeune homme, elle repondit sans meme le regarder, Dieu sait
pourquoi: "J'adore la gymnastique." D'une grace un peu exageree, elle
n'en etait que plus emouvante.
Il s'eloigna, et le souci de paraitre indifferent ne lui laissait pas le
loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l'assaillit.
Comment avait-il ose cette chose irreparable, peut-etre briser son
bonheur?
D'ou lui venait cette energie a se perdre?--Il fut choque de passer en
arguties les premieres minutes d'une angoisse inconnue.--Mais sa
douleur est donc une joie, une curiosite pour une partie de lui-meme,
qu'il se reproche de l'oublier?--En effet, il est fier de devenir une
portion d'homme nouveau.--Il se perdait a ces dedoublements. Sa
souffrance pleurait et sa tete se vidait a reflechir. Une tristesse
decouragee reunit enfin et assouvit les differentes ames qu'il se
sentait. Il comprit qu'il etait sali parce qu'il s'etait abaisse a
penser a autrui.
Balancant ses bras dans la nuit, sans but, il reva de la douceur d'etre
deux.
Et, penche sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l'entrevit
debout parmi des hommes. Cette pensee lui fut une sensation si complete
de sa douleur, qu'il atteignit a cette sorte de joie du fievreux enfin
seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l'obscurite, soudain il
s'entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les
morts, ceux-la memes qui lui avaient mange le coeur, comme elle disait,
riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d'orgueil
qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les
nuages l'enveloppaient, repetant ce mot "Jamais" qui barrera sa
vie.--Combien de temps durerent ces choses?
Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils tres longs, et il se
leva brusquement, le cou serre. Seules des larmes glissaient sur son
visage.
* * * * *
Et je ne sais s'il s'apercut qu'il gravissait vers le temple de la
Sagesse eternelle.
* * * * *
Le soleil chassait les langueurs de l'horizon quand le jeune homme
releva son front, rafraichi par l'ombre du temple et le frisson des
hymnes.
Ces eternelles sacrifiees, les meres et les amoureuses, et les blemes
enfants un peu morts, de qui les peres escompterent la vie pour animer
une formule, toutes les victimes des egoismes superieurs, transverberees
de ces fleches glorieuses qui sont les pensees des sages, gisaient sur
les parvis du lieu que nous revons.--Lui, porteur du signe d'election,
il penetra dans le Temple.
Pages:
1 |
2 | 3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8