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Author of ‘Conversations With God’ Admits Essay Wasn’t His
Steve Knopper’s stark accounting of the mistakes major record labels have made in the digital era suggests they are largely responsible for their own demise.

Books of The Times: When Labels Fought the Digital, and the Digital Won
Oprah.com, the Web site of “The Oprah Winfrey Show,” has posted a disclaimer acknowledging that Herman Rosenblat admitted he had invented portions of his Holocaust memoir.

Arts, Briefly: Winfrey Web Site Notes Fabricated Memoir
Mr. Seaver defied censorship and conventional literary standards to bring works by rabble-rousing authors like Samuel Beckett, Henry Miller and William Burroughs to American readers.

Maurice Barres - Le culte du moi 1



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La, jamais ne s'exalte la vigueur du soleil, ne s'alanguit l'astre
sentimental; une froide clarte stagnante est epandue sur la foule des
sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot immemorial
effrite les groupes cramponnes a des convictions diverses; il separe et
il joint; il brise ceux-la qui se dechirent pour aider a l'Ideal, il
ballotte les plus nobles qui s'abandonnent et sourient, il jette a tous
les rivages des systemes, des eloquences et des cranes feles; parfois
une certitude, comme une furtive ecume sur la vague, apparait pour
disparaitre. Toutes ces choses sont l'orgueil de l'humanite; une
incomparable harmonie s'en degage pour les amateurs.

* * * * *

Et sa douleur reconnut en ces tenebres la brume de son ame: ce tumulte
n'etait que l'echo grandi de la plainte qui, goutte a goutte, murmurait
en son coeur.

* * * * *

Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s'effacent et
renaissent, la monotone subtilite de son regret tournoyait en sa tete
fievreuse. Qu'ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta
bouche sourit doucement! Qu'il flotte toujours, le reve de ton corps et
de ta gorge etroite qui me torture! Ah! notre tendresse souillee!

Affaisse dans le couchant de son souvenir, evoquant les senteurs
affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il
revecut les nuances de sa tendresse dans la lamentation seculaire des
sages. Tous poussaient a grands cris dans le manege des pensees
domestiquees par les ancetres, mais son regard ne se plaisait que sur
les plus surannes qui, tetus de complexites, coquettent avec les
mysteres et sur ces sages legers qui pivotent sur leurs talons et,
sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L'esprit
humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait a de
telles profondeurs, qu'un vertige et des cercles oiseux l'incommoderent.
--Supreme fleur de toutes ces cultures, l'heritier d'une telle sagesse,
etendu sur le dos, baillait.

Sa jeunesse comprit les supremes assoupissements et combien tout est
gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des
empreintes d'efforts evoqueraient-ils la furtive felicite de cette ame
en dissolution, heureuse parce qu'elle ne sentait que le moins
possible!...

* * * * *

Mais le pretexte de notre moi, sa chair, si lasse que son reve fuyait a
travers elle pour communier au reve de tous, se souvint pourtant des
souillures de la femme et rentra par des frissons dans la realite
familiere. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-meme
tenait trop de place en soi pour qu'y put entrer l'Absolu.

Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l'entourent, le mot qui
fera sa vie une?

Les plus absorbantes douceurs qu'il eut connues ne venaient-elles pas de
l'amour? Or, son amour, il l'avait fait lui-meme et de sa substance: il
aimait de cette facon, parce qu'il etait lui, et tous les caracteres de
sa tendresse venaient de lui, non de l'objet ou il la dispensait.

Des lors pourquoi s'en tenir a cette femme dont il souffrait parce
qu'elle etait changeante? Ne peut-il la remplacer, et d'apres cette
creature bornee qui n'avait pas su porter les illusions brillantes dont
il la vetait, se creer une image feminine, fine et douce, et qui
tressaillerait en lui, et qui serait lui.

* * * * *

C'est ainsi qu'il vecut desormais parmi la sterile melopee de tous ces
sages, extasie en face la bien-aimee, aussi belle, mais plus reveuse que
son infidele. Elle avait, sous les cils tres longs, l'eclatante
tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l'ovale de sa
figure parfois voilee de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de
son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait
ses paupieres bleuatres, il voyait encore leur douce flamme
transparaitre.

Il s'agenouilla devant cette dame benie et jamais extase ne fut plus
affaissee que les murmures de cet amour.

De son ame, comme d'un encensoir la fumee, s'echappait le corps diaphane
et presque nu de l'amante, si delicate avec ses hanches exquises, son
etroite poitrine aigue et sur ses joues l'ombre des cils. Frele
apparition! dans ce nimbe de vapeurs legeres, elle semblait un chant
tres bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l'odeur
attenuee d'une fleur lointaine, le soupir de douleur legere qui se
dissipe en haleine.

* * * * *

"O mon ame, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car
apres tant de reves je ne puis le savoir. Suis-je ne ou me suis-je cree?
Ah! ces incertitudes qui flottent devant l'oeil pour avoir trop fixe!
J'ose dedaigner la vie et ses apparences qu'elle deroule aupres de mes
sens. Le passe, je me suis soustrait a ses traditions des mes premiers
balbutiements. L'avenir, je me refuse a le creer, lui qui, hier encore,
palpitait en moi au souvenir d'une femme. De mes souvenirs et de mes
espoirs, je compose des vers incomparables. J'appris de nos peres que
les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n'est qu'un
tremblement que fait le petit souffle de nos desirs; et comme eux
tuerent deja l'etre, je tuai meme le desir d'etre. L'harmonie ou
j'atteins ne me survivra pas. J'aime parce qu'il me plait d'aimer et
c'est moi seul que j'aime, pour le parfum feminin de mon ame. Ah!
qu'elle vienne aujourd'hui la femme! je defie ses charmes imparfaits."

* * * * *

Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d'une vierge sur
l'admiration des humbles prosternes glissa des parvis du temple dont les
portes s'ecarterent lentement. Et comme la beaute est une sagesse
encore, defiee, sur le seuil elle apparut. Son bras leger au-dessus de
sa tete s'appuyait avec grace aux colonnades, tandis que le charme de sa
jeune gorge s'epanouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout
l'univers se resumait au loin a la hauteur de ses petits pieds. Si
frele, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les
peupliers et les peuples n'etaient plus que des lignes menues, et
au-dessus d'elle il voyait l'ideal l'approuver. Le soir bleuatre
descendait sur les campagnes.

* * * * *

Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l'ame du jeune homme.
Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de
tout le temple devant cette invasion des problemes; et son emoi
redoublait a sentir la terreur de tous, en sorte qu'il n'essaya point de
lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s'epuisait
vers la bien-aimee, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle,
indecis comme un balbutiement....

Il frissonnait de cette haleine legere et de tous les frolements un peu
tiedes oublies. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur,
veritable petit animal d'amour, ingenue et nerveuse, avec son regard
bleu, en sorte qu'il murmura brise: "Fais-moi la pitie de permettre que
je ne t'aime point."

Et peut-etre eut-il prefere qu'elle l'aimat.

Mais elle le considerait avec curiosite et quoi qu'elle ne comprit
guere, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de
ce rire incomprehensible qu'elle eut toujours. Alors, soudain, a pleine
main, il repousse les petits seins steriles de cette femme. Elle
chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l'air; et dans
le bruit triomphal de la sagesse sauvee, au travers du temple acclamant
le heros, sous les bras indignes, rapide et courbee, elle sortit. Jamais
elle ne lui fut plus delicieuse qu'a cette heure, vaincue et sous ses
longs cheveux.

* * * * *

Et les sages d'un meme sursaut, delivres, deroulerent l'hymne du
renoncement, la banalite des soirs alanguis et l'amertume des levres
qu'on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu'il est malsain
meme de maudire, leurs fadeurs et toutes nos miseres affairees. Puis ils
repandirent comme une rosee les merveilles de demain, de ce siecle
delicat et somnolent ou des reveurs aux gestes doux, avec bienveillance,
subissant une vie a peine vivante, s'ecarteront des reformateurs et
autres belles ames, comme de voluptueuses steriles qui gesticulent aux
carrefours, et delaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les
martyrs.

Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le
sort de la caravane, passe l'horizon de sa vie! Peut-etre s'etait-il
convaincu que tant de querelles a la passion tournoyent comme une paille
dans une seconde d'emotion! Il les quitta.

Que la sterile ordonnance de leurs cantiques se deroule eternellement!

* * * * *

Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle
disparut sous les feuillages entre les troncs eclatants des bouleaux.
Elle ne daignait meme pas soupconner ces bras suppliants et ces desirs.
Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-etre
seulement son coeur etait-il froisse. Il reconnut l'univers; il sentit
une allegresse, mais allait-il encore vivre vis-a-vis de soi-meme! Une
sorte de fievre le releva, il eut un elan vers l'action, l'energie, il
aspirait a l'heroisme pour s'affirmer sa volonte.

* * * * *

Vers le soir il atteignit le sable des etangs, et parmi les saules, au
bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne.
La-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la
memoire et qui n'a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit
indistincte, comme un desir s'apaise.

Il n'avait tant marche que pour revenir a cette petite plage ou naquit
sa tendresse. Son coeur etait a bout. Il savait que la vie peut etre
delicieuse; il renonca rever avec elle au bois des citronniers de
l'amour et cela seul lui eut souri. Ses meditations familieres lui
faisaient horreur comme une plaine de glace deja rayee de ses patins.
Il bailla legerement, sourit de soi-meme, puis desira pleurer.

Du doigt, il traca sur la greve quelques rapides caracteres. La brise
qui rafraichissait son ame effaca ces traits legers.--

Cette legende est vraiment de celles qui sont ecrites sur le sable.

* * * * *

Tout de son long etendu, les yeux fatigues par le couchant, seul et
lasse, il parut regarder en soi....



* * * * *



CHAPITRE TROISIEME

* * * * *

CONCORDANCE


_A vingt ans, il sentait comme a dix-huit, mais il etait etudiant et a
sa table d'hote (celle des officiers a cent francs par mois) mangeait
mieux qu'au lycee; en outre il pouvait s'isoler._

_L'usage de la solitude et une nourriture tonique augmenterent sa force
de reaction. Les elements divers qui etaient en lui: 1 deg. culture d'un
lyceen qui a passe son baccalaureat en 1880; 2 deg. experience du degout que
donnent a une ame fine la cuistrerie des maitres, la grossierete des
camarades, l'obscenite des distractions; 3 deg. desir et noblesse ideale,
aboutirent au reve._

_En frissonnant, il s'enfoncait dans cette facon de reve scolaire et
sentimental ou l'on retrouvera juxtaposees de confuses aspirations
idealistes, des tendresses sans emploi et de l'acrete._

_En verite, ceux qui se retournent avec ferveur vers des images
d'outre-tombe ne temoignent-ils pas qu'ils sont mecontents de leurs
contemporains, echauffes de quelque sentiment intime, inassouvi?_


* * * * *


DESINTERESSEMENT


Toujours triste, Amaryllis! les jeunes hommes t'auraient-ils delaissee,
tes fleurs seraient-elles fanees ou tes parfums evanouis? Atys, l'enfant
divin, te lasserait-il deja de ses vaines caresses? Amaryllis, souhaite
quelque objet, un dieu ou un bijou; souhaite tout, hors l'amour, ou je
suis desormais impuissant;--encore, que ne pourrait un sourire de celle
que cherit Aphrodite!

Ainsi Lucius raillait doucement Amaryllis, la tres jeune courtisane, aux
yeux et aux cheveux d'une clarte d'or, tandis que glissait la barque sur
le bleu canal, parmi les nenuphars bruissants. Tres bas sur leurs tetes,
les arbres en berceau se mirent, sans un frisson, dans l'eau profonde.
La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses forets d'orangers et
de sa quietude. Entre les branches vertes, apparait par instant le
marbre vieil ivoire des dieux qui semblent de leurs attitudes immuables
dedaigner les discours changeants de la facile Orientale et de son
sceptique ami.--Au loin, pale ligne rosee fondant sous la chaleur, les
montagnes, refuges des solitaires et des betes feroces, troublaient
seules la reverie de ce ciel.

* * * * *

Mais deja on approchait de la plage ou, mollement couchee sous la
caresse des flots et des brises, la ville etend ses bras sur l'ocean et
semble appeler l'univers entier dans sa couche parfumee et fievreuse,
pour aider a l'agonie d'un monde et a la formation des siecles nouveaux.

Avec une grace lassee, Amaryllis reposait sur des coussins de soie
blanche. Son lourd manteau d'argent casse semblait voluptueusement
blesser son corps souple. Ses bras ronds veines de bleu couronnaient son
visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix tres
harmonieuse:

--Riez, o Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon
ennui, c'est a toi qu'irait mon espoir. Tu as aime, Lucius, on le dit,
tu pleuras pres des couches trop pleines. Tu t'es lasse du rire de la
femme; comprends donc que je me desespere du perpetuel soupir des
hommes. Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie, o Lucius. Les
divines tendresses d'Atys, les inquietants mysteres d'Isis et la
grandeur de Serapis n'apaisent pas mes longs desirs; or je sais trop ce
qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que
nait l'amour, et je sais ses souffrances et qu'elles lassent, car gemir
meme devient une habitude. Je suis une Syrienne, la fille d'une
affranchie qui prophetisait; tu es un Romain, presque un Hellene, tu
sais railler, o Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de pouvoir
consoler."

Debout contre la rampe du baldaquin pourpre et noir, le Romain jouait
avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune. L'elegance de ses
mouvements revelait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il
evitait les mots serieux qui sont maussades:

--Amaryllis, disait-il, laisse-moi m'etonner qu'un si petit coeur puisse
tant souffrir et qu'il tienne de telles curiosites sous un front
gracieux si etroit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et
meme des singes qui font rire. Pourquoi desirer des dieux et des choses
innommees!

* * * * *

Sous la soie bleuatre de sa tunique transparaissait le corps tant adore
de la jeune femme encadre de brocart. Ses doigts effiles jouaient avec
la bulle de cristal jaunatre, ou sa mere jadis enferma les conjurations.
On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque; de loin en
loin sautait un poisson avec le rapide eclat d'argent de son ventre.
Mais seul un souffle triste agitait le coeur meurtri de l'enfant.

--Quel mime, quel thaumaturge, quel temple visitera aujourd'hui notre
chere Amaryllis? Je la conduirai selon ses desirs avant de me rendre au
Serapeum.

--Athene vous convoque aujourd'hui? interrogea, en se soulevant et d'une
voix reveillee, la jeune femme. Athene! on dit qu'elle sait les choses
et des dieux la protegent. Une fois que j'etais couronnee de fleurs et
de jeunes amants, comme on sort d'une fete de nuit, je l'ai vue sur les
tours de Serapeum, extasiee et en robe blanche. Mes amis l'acclamerent
et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinite chaste. Alors
survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifie et possedent
toute certitude. Au-dessus d'elle la lune palissait, plus lointaine a
chaque insulte; mais eux etaient trempes du soleil levant comme du sang
de la victoire et je pense que c'est un presage. Comment subjugue-t-elle
les ames? Est-elle donc plus belle que moi? Elle pourrait guerir mon
chagrin.

--Tu reves toujours, Amaryllis, et tes reves te gatent ta vie. Daigne
sourire, ma chere Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les
faibles et depouiller leurs dernieres illusions les forts. Jouis de
l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amitie de ceux
qui sont las, et laissons vivre du passe la vierge du Serapeum.

Et s'etant incline, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts.
Mais elle se mit a pleurer.

--Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais
de mes petites fossettes, par ta haine des chretiens qui seuls me
resistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius, mene-moi chez
Athene.

Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle:

--Le sort, lui dit-il, t'avait donne un corps sain et beau. Faut-il y
introduire la pensee qui deforme tout!

Mais comme elle ne cessait de gemir et que les pleurs d'une femme
attristent les plus belles journees:

--Soit, Amaryllis, souris et donne-moi la main pour que nous allions
vers Athene et que je te mene comme un jeune disciple.

* * * * *

L'enfant releva la tete. Un sourire joyeux eclairait son fin visage
tandis qu'elle reparait l'appareil de sa beaute. Les avirons se turent,
et contre la rive ou circulait tout un peuple, un faible choc secoua la
barque.

* * * * *

"Au Serapeum", dit-elle avec orgueil. Dans une litiere, a l'ombre des
colonnades, ils avancaient lentement parmi toutes les races parfumees de
cet Orient, que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme
et des jeunes hommes. Soudain, au detour d'une rue, ils rencontrerent
une populace hurlante, de figures feroces et enthousiastes: chretiens
qui couraient assommer les Juifs. La courtisane, tremblante, penchait
malgre elle son fin visage hors des draperies, et dans le ruissellement
de sa chevelure doree elle cherchait, en souriant un peu, le regard de
Lucius. Alors du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de
sa taille et de ses excitations lui cria:

--La femme des banquets ira pleurer au temple! le dieu est venu dont le
baiser delivre des caresses de l'homme!

* * * * *

Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres.

* * * * *

Avec la triple couronne de ses galeries effritees et les cent marches
croulantes de son escalier, le Serapeum dominait la ville, ses
splendeurs, ses luxures et tous ses fanatismes. Sur ses murs dejoints
fleurissaient des capriers sauvages. Mais il apparaissait comme le
tombeau d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept cent
mille volumes l'emplissaient. Ces nobles reliques vivaient de la piete
d'une auguste vierge, Athene, pareille a notre sensibilite froissee qui
se retire dans sa tour d'ivoire.

Elle avait herite des enseignements, et chaque semaine elle reunissait
les Hellenes. Elle soutenait dans ces esprits, exiles de leur siecle et
de leur patrie, la dignite de penser et le courage de se souvenir.
Ceux-la meme l'aimaient qui ne la pouvaient comprendre.

Dans la grande salle, pavee de mosaiques eclatantes et tapissee des
pensees humaines, Athene, qu'entouraient des Romains, des Grecs,
beaucoup de lents vieillards et quelques elegantes amoureuses des beaux
diseurs et des jolies paroles, semblait une jeune souveraine; ses yeux
et tous ses mouvements etaient harmonieux et calmes.

* * * * *

Suivie de Lucius, Amaryllis entra pleine de trouble et de charme. La
vierge les accueillit avec simplicite.

--Tu es belle, Amaryllis, il convient donc que tu sois des notres. Tu
connaitras ce que fut la Grece, ses portiques sous un ciel bleu, ses
bois d'oliviers toujours verts et que bercait l'haleine des dieux, la
joie qui baignait les corps et les esprits sains, et ton coeur mobile
comprendra l'harmonie des desirs et de la vie. Plotin, a qui les dieux
se confierent, avait coutume de dire: "Ou l'amour a passe,
l'intelligence n'a que faire." Amaryllis, en toi Kypris habita, prends
place au milieu de nous, comme une soeur digne d'etre ecoutee.

--L'amour, Athene, dit un jeune homme, est-ce bien toi qui le salue?

Elle dedaigna d'entendre ce suppliant reproche, et fit signe qu'elle
avait cesse de parler.

* * * * *

Un orateur communiqua de tristes renseignements sur les progres de la
secte chretienne, qui pretend imposer ses convictions, sur le discredit
des temples indulgents et le delaissement des hautes traditions. Il
evoqua le tableau sinistre des plaines ou mourut un empereur philosophe
parmi les legions consternees. Il dit ta gloire, o Julien, pale figure
d'assassine au guet-apens des religions; tu sortais d'Alexandrie, et tu
t'honoras du manteau des sages sous la pourpre des triomphateurs; tu sus
railler, quand tous les hommes comme des femmes pleuraient; au milieu
des flots de menaces et de supplications qui battaient ton trone, tu
connus les belles phrases et les hautes pensees qui dedaignent de
s'agenouiller.

Tous applaudirent cette glorification de leur frere couronne, et quand
le vieillard, grandi par son sujet, salua de termes anciens et
magnifiques ceux qui meurent pour la paix du monde devant les barbares,
et ceux-la, plus nobles encore, qui combattent pour l'independance de
l'esprit et le culte des tombeaux, tous, les femmes et les hommes, les
jeunes gens que grise le sang et ceux qui tremblent de froid, se
leverent, glorifiant l'orateur et le nom de Julien, et declarant tout
d'une voix que le discours fameux de Pericles avait ete une fois egale.
L'orateur etait vieux, il ne sut s'arreter.

* * * * *

--Laissez, disait un poete, laissez agir les dieux et la poesie, nous
triompherons de la populace comme, jadis, nos peres, de tous les
barbares. Quelques-uns de leurs chefs ne sont-ils pas des notres?

--Moi, je vous dis, interrompit un Romain, ancien chef de legion, que
leurs chefs ne peuvent rien, je dis que tous vous aimez et comprenez
trop de choses, que la foule vous hait, comme elle hait le Serapis pour
ce qu'elle l'ignore, et que si vous n'agissez en barbares, ces barbares
vous ecraseront.

Un murmure s'eleva, et des femmes voilerent leur visage. Cependant
Amaryllis disait aux jeunes hommes d'une voix chantante et assez basse:

--Nous sommes des Hellenes d'orgueil, mais ou va notre coeur? De
Phrygie, de Phenicie nous vinrent Adonis que les femmes reveillent avec
des baisers, Isis qui regnait et la grande Artemis d'Ephese, qui fut
toujours bonne. D'Orient encore nous viennent les amulettes, et les noms
de leurs dieux, etant plus anciens, plaisent davantage a la divinite.

Un autre se recitait des idylles, et une douce joie inondait son visage.

* * * * *

L'ombre maintenant envahissait la salle. Par les portes ouvertes des
terrasses un peu d'air penetrait. Sur la mosaique, les jeunes hommes
trainerent leurs escabeaux d'ebene pres des coussins des femmes. La
ligne sombre des armoires encadrait la soie et les brocarts; les
fresques s'eteignaient, plus religieuses dans ce demi-jour; la salle
semblait plus haute, et les dieux de marbre etaient plus des dieux.

La vierge, debout, considerait ce petit monde, le seul qu'elle connut
parmi les vivants, le seul qui put la comprendre et la proteger; si elle
souffrait des phrases inutiles, de l'intrigue et de la vanite de son
entourage, ou si elle vaguait loin de la dans le sein de l'Etre, sa
noble figure ne le disait point. Alors des siecles de grossierete
n'avaient pas modele le visage humain a grimacer comme font mes
contemporains.

A ce moment une clameur monta de la place, et penetra en tourbillons
indistincts dans l'assemblee, qu'elle balaya et fit se dresser inquiete.
Une bande impure vociferait au pied du Serapeum. Les plus hardis avaient
gravi les premieres marches du temple. On les voyait degoutants de
haillons, la tete renversee en arriere, la gorge et la poitrine gonflees
d'insultes. Et le nom d'Athene montait confusement de cette tourbe,
comme une buee d'un marais malsain.

Sans faiblir, la vierge s'appuyait au marbre effrite des balustrades.
Sur la plaine uniforme des toits, les raies noires des rues aboutissant
au Serapeum lui paraissaient les egouts qui charriaient la fange de la
cite dans cette populace ignominieuse.

Un vieillard, avec respect, prit la main de la jeune fille et lui dit;

--Tu ne dois pas les ecouter ni les craindre.

Elle l'ecarta doucement.

* * * * *

Amaryllis se demandait: "Est-il vrai que leurs temples sont pleins de
femmes? Quel charme infini emane du bel adolescent qu'ils servent!" Elle
se sentait attiree vers cet inconnu, et plus soeur de ces hommes ardents
et redoutables que de ces Romains altiers, de ces railleurs et de ces
pedantismes secs.

Elle entendait a demi l'accent ironique de Lucius:

--Dedaignons-les! un leger dedain est encore un plaisir. Mais
gardons-nous de les mepriser; le mepris veut un effort et nous
rapprocherait de ces curieux fanatiques.

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