Maurice Barres - Le culte du moi 1
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Maurice Barres >> Le culte du moi 1
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A ce moment, sous l'effort de la foule, un des Anubis qui decorait la
place chancela, s'abattit, et une clameur triomphale flotta par-dessus
les decombres.
Lentement Athene se retourna. Une haute dignite s'imposait de cette
vierge indifferente a la colere d'un peuple, et d'une voix ample et
douce, semblable sur les clameurs de la foule a la noblesse d'un cygne
sur des vagues orageuses, elle declama un hymne heroique des ancetres.
Quand elle s'arreta, le cou gonfle, haletante, transfiguree sous le
baiser de l'astre qui, la-bas, dans l'or et la pourpre s'inclinait, les
jeunes gens palpitaient de sa beaute. Un silence majestueux retomba
derriere ses paroles. Elle haussait les ames mediocres. Lucius, accoude
aux debris de quelque immortel, goutait une profonde et delicieuse
melancolie.
Le soleil disparut de ce jour dans une tache de pourpre et de sang,
comme un triomphateur et un martyr. Il avait plonge dans la mer toute
bleue, mais de son reflet il illuminait encore le ciel, semblable a
toutes ces grandes choses qui deja ne sont plus qu'un vain soutenir
quand nous les admirons encore.
* * * * *
Athene maintenant contemplait les jardins, leur sterilite, la ruine des
laboratoires, et une fade tristesse la penetrait comme un pressentiment.
Elle leva la main, et d'une voix basse et precipitee; tandis qu'au loin
les cloches de Mithra et telles des chretiens convoquaient leurs
fideles, tandis que les hurleurs s'ecoulaient et que seul le soir
bruissait dans la fraicheur:
--Je jure, dit-elle, je jure d'aimer a jamais les nobles phrases et les
hautes pensees, et de depouiller plutot la vie que mon independance.
Et d'une voix calme, presque divine: "Jurez tous, mes freres!"
--Athene, sur quoi veux-tu que nous jurions?
--Sur moi, dit-elle, qui suis Hellas.
Et tous etendirent la main.
* * * * *
Mais deja, la representation finie, ils s'empressaient a rajuster leurs
tuniques, a draper les plis de leurs manteaux, pour sortir par les
jardins.
Amaryllis a l'ecart pleurait; apres cette journee tant emue, ses nerfs
avaient faibli sous la supreme invocation de la vierge. Athene promenait
ses lents regards, et rien dans sa serenite ne trahissait l'impatience
de solitude que ces longues seances lui laissaient. Elle vit la courtisane
et l'embrassa devant tous, et la tendre Lydienne s'abandonnait a cette
etreinte. On applaudit. Ces fils artistes de la Grece trouvaient beau la
vierge aux contours divins enlacee de la souple Orientale: pure colonne
de Paros ou s'enroule le pampre des ivresses.
* * * * *
Lucius songeait: "Helas! Athene, vous voulez nous elever jusqu'a
l'intelligence pure et nous defendre toutes les illusions, celles qui
nous font pleurer et celles dont nous revons; craignez qu'il ne vous
enleve encore cette enfant, celui qui abaissa les pensees de nos sages
jusqu'au peuple, et qui, dans sa mort comme dans sa vie, evoque tous les
troubles de la passion."
* * * * *
L'agitation persista, car les ennemis d'Athene gagnaient de l'audace a
demeurer impunis, et la foule se prenait a hair celle qu'on insultait
tout le jour.
* * * * *
Quand revint le cours de la vierge, le Romain, avec une bienveillante
ironie, lui conduisit l'Orientale:
--Je te presentai une servante d'Adonis, c'est une chretienne qu'il faut
dire aujourd'hui.
Athene, avec la lassitude de son isolement et de son elevation,
repondit:
--Qu'importe, peut-etre, Lucius! Ne pas sommeiller dans l'ordinaire de
la vie, etre curieux de l'inconnaissable, c'est toute la douloureuse
noblesse de l'esprit; tu la possedes, Amaryllis. Et pouvons-nous te
reprocher, a toi qui naquis d'une affranchie orientale, le malheur
d'ignorer la forme sereine et definitive, que surent donner a cette
inquietude nos aieux, les penseurs d'Hellas?
Dans cette excuse se dressait un peu de fierte, et ce fut tout son
reproche a la Chretienne. Puis en peu de mots elle les remercia d'etre
venus. Ses amis le plus affiches, jugeant le peril imminent, s'etaient
excuses. Seul, un vieillard rejoignit, aupres de la vierge, Amaryllis et
Lucius. Il etait poete et chancelant. Il affirma que la populace, un peu
egaree, se garderait de tous exces. Lucius et Athene empecherent
Amaryllis de lui dessiller les yeux: cette vierge ignorante de la vie et
ce debauche trop savant estimaient cruel et inutile de rompre l'harmonie
d'un esprit, et que les plus beaux caracteres sont faits du
developpement logique de leurs illusions.
* * * * *
Cependant, avec simplicite, Athene commenca son enseignement au petit
groupe attentif:
--"Je comptais sur vous, mes amis, car toujours il me sembla que les
poetes et les amis du plaisir, disposant, les uns du coeur des grandes
heroines, les autres du coeur des jeunes hommes et des jeunes femmes,
n'ont point a user de leur propre coeur pour les frivolites passageres,
et qu'ainsi, aux heures troublees, ils le trouvent intact dans leur
poitrine.
"Et puis les poetes et les voluptueux ne savent-ils pas se comporter
plus dignement qu'aucun envers la mort, car ceux-ci n'en parlent jamais,
et les hommes inspires la chantent en termes magnifiques, avec tout le
deploiement de langage qui convient aux choses sacrees.
"Elle est la felicite supreme, l'inconnue digne de nos meditations, la
patrie des reves et des melancolies. Elle est le seul, le vrai bonheur.
Quelques sueurs et des contractions la precedent qu'il faut couvrir d'un
voile, mais aussitot nous nous fondons dans l'Etre, nous sommes
soustraits aux douleurs du corps; plus d'angoisse, plus de desir, nous
nous absorbons dans l'un, dans le tout...."
* * * * *
Sa voix etait un peu cadencee et, par moments, s'envolait avec l'ampleur
d'un hymne aux dieux. Au milieu des huees d'un peuple, il y avait une
rare dignite dans cette vierge si jeune et belle, deployant, comme un
riche linceul, l'apotheose de la mort.
Elle vit le vieillard qui considerait la salle vide avec des yeux
touches de larmes, car ces nobles paroles le faisaient songer plus
amerement encore a cet abandon. Et s'interrompant:
* * * * *
"Je veux laisser la, dit-elle, les pensees des sages, puisque
aujourd'hui elles l'attristent, o mon poete! mais garde-toi de meler de
mauvaises pensees au regret des absents. Ce n'est pas sans doute faute
de courage qu'ils se refusent a braver la populace, mais songez, mes
amis, combien justement les hommes raisonnables pourraient vous traiter
d'insenses, vous qui preferez vous joindre aux femmes plutot que de
suivre les principaux; et toutes deux, Amaryllis, ne devons-nous pas
rougir, quand ces autres supportent avec une telle fermete la vie qui
nous est si lourde!"
* * * * *
A cet instant une rumeur monta de la place, un bruit de course, des cris
d'effroi: dans le lointain, un nuage de poussiere s'elevait, comme la
marche d'un grand troupeau. Les Solitaires! Ainsi etaient dechaines les
plus feroces des hommes contre une femme.
* * * * *
Lucius et ses amis voulurent entrainer Athene.
--Ils n'ont que moi, repondit-elle en indiquant d'un geste les armoires,
les bibliotheques et les statues des ancetres. Je ne delaisserai pas les
exiles.
Amaryllis se jeta a genoux, et elle baisait les mains de la vierge
heroique.
--Jamais! reprit-elle.
La grandeur du sacrifice lui donnait a cette heure une beaute inconnue
des vivants. Elle reprit:
--Quittons-nous, mes freres. Le passage des jardins est libre encore.
Elle devina leurs refus, et ses levres qu'allait sceller la mort
consentirent au mensonge.
--Seuls, dit-elle, leurs chefs peuvent arreter ces fanatiques; ils nous
savent innocents et nobles; hatez-vous de les prevenir....
"Mais s'il advenait ce que vous craignez, garde-toi, Lucius, de toute
amertume. Transmets a nos freres ma supreme pensee, et que toujours ils
se souviennent des ancetres. Et toi, Amaryllis, puisque tu es belle,
console les jeunes hommes; s'il se trouvait,--je puis, a cette
extremite, supposer une chose pareille,--s'il se trouvait que quelqu'un
d'entre eux ait soupire aupres de moi, et que ma froideur l'ait
contriste, prie-le qu'il veuille me pardonner, dis-lui qu'il n'est rien
de vil dans la maison de Jupiter, mais qu'il m'a paru que, a la derniere
d'une race, cela convenait de demeurer vierge et de se borner a
concevoir l'immortel; et comme je n'avais pas la large poitrine des
femmes heroiques, mon coeur gonfle pour Hellas l'emplissait toute."
Amaryllis, qui pleurait depuis longtemps deja, eclata de sanglots et
dechira ses vetements avec des cris qui faisaient mal. Le vieillard et
Lucius ne purent retenir leurs larmes.
Athene leur dit doucement:
--Je vous prie, amis.
Puis Amaryllis tremblait d'effroi.
Dehors un silence sinistre pesait. On sentait l'attente de toute une
ville et comme l'embuscade d'un grand crime.
La vierge dit au vieillard, qui seul etait demeure: "Pere, laisse-moi."
Il repondit en sanglotant:
--Je t'ai connue quand tu etais petite.... Je suis tres vieux, et toi
seule m'aime parmi les vivants....
Soudain ils se turent.
* * * * *
En bas, une marche cadencee retentissait sur les dalles. "Les legions!"
cria-t-il. Et tous deux se sentirent une immense joie, et cependant
quelque chose comme une deception de martyrs. C'etaient les Barbares a
la solde de l'Empire, casques d'airain et leurs epees sonnant a chaque
pas. Honte! ils protegent la ville seule! ils sacrifient le Serapis aux
fanatiques qui accourent, farouches sous leurs peaux de betes, avec des
piques.
* * * * *
Elle repeta: "Pere, laisse-moi, car il n'est pas convenable qu'une femme
meure devant un homme."
Il cessa de pleurer, et relevant la tete:
--Linus fut dechire par des chiens enrages, mais Orphee enchantait les
betes feroces. Le dernier de leurs pieux disciples s'enorgueillit de
tenter un destin semblable.
La jeune fille n'essaya pas de le retenir. Peut-etre convenait-il que
des vers fussent declames devant la mort de la petite-fille de Platon et
d'Homere.
* * * * *
De la terrasse, elle vit le doux vieillard s'avancer vers la populace.
A peine il ouvrait la bouche qu'une pierre lui fendit le front, ou
chante le genie des poetes. Et la vierge immaculee dedaigna d'en voir
davantage. De ce peuple vautre dans la bestialite, elle haussa son
regard jusqu'au ciel et jusqu'au divin Helios, qu'environne l'ether
immense ou se meuvent, sur le rhythme des astres, les ames les plus
nobles.
On entendait le bruit des poutres contre les portes vermoulues, et des
voix hurlant la mort.
* * * * *
Comme une pretresse, avec une lente serenite, dans un jour solennel,
accomplit selon les rites anciens les prescriptions sacrees, ainsi
Athene se tourna vers la lointaine, vers la pieuse patrie d'Hellas:
--Adieu, disait-elle, o ma mere! o la mere de mes aieux! Athenes qui
n'es plus qu'une ruine harmonieuse, pres de depouiller l'existence, je
te salue de ma derniere invocation!
"Tu m'adoucis ma jeunesse, tu m'instituas un refuge dans ta gloire
contre les choses viles, contre la mediocrite et la souffrance, et s'il
n'avait tenu qu'a toi, j'eusse connu la douceur du sourire.
"Tu deposas en moi tes plus nobles pensees et tes rhythmes les plus
harmonieux, et tu ne craignis point que ma faiblesse, de femme et de
vierge, alanguit ton genie. Et maintenant, mere, puisqu'il te plait de
me delivrer, enseigne-moi l'antique secret de mourir avec simplicite."
* * * * *
Puis s'adressant aux statues d'Homere et de Platon:
--Un jour, dit-elle, que je revais a vos cotes, j'appris de mon coeur
qu'une belle pensee est preferable meme a une belle action. Et pourtant
je dois me contenter de bien mourir. Le corps est beau, mais il vaut
mieux qu'il souffre que l'esprit; et m'exiler de vous ne serait-ce pas
chagriner a jamais mon ame?
"Ma mort toutefois n'offensera point votre serenite, et mon sang pali
lavera les parvis de votre demeure."
* * * * *
Elle se pencha encore vers les cours interieures. Ca et la, des pigeons
y sautillaient de grains en grains. Reveuse, elle demeura un instant a
regarder les plantes, les betes, la vie qu'elle avait toujours
dedaignee, et cette derniere seconde lui parut delicieuse.
* * * * *
Cependant elle couvrit son noble visage d'un long voile, puis elle
apparut aux regards de la foule sur les hauts escaliers. Le flot d'abord
s'entrouvrit devant elle, car sa demarche etait d'une deesse, et nul ne
voyait ses levres palies. Mais ses forces faillirent a son courage, elle
s'evanouit sur les dalles.--Alors, comme les machoires d'une bete fauve,
la foule se referma, et les membres de la vierge furent disperses,
tandis que, impassibles sous leurs casques et sous leurs aigles, les
Barbares ricanaient de cet assassinat, eclaboussant la majeste de
l'empire et le linceul du monde antique.
* * * * *
Au soir, tandis qu'Alexandrie ayant trahi les siecles anciens se tordait
dans l'epouvante et le delire avec les cris d'une agonisante et d'une
femme qui enfante, Amaryllis et Lucius rechercherent les restes divins
de la vierge du Serapis.
* * * * *
Ainsi mourut pour ses illusions, sous l'oeil des Barbares, par le baton
des fanatiques, la derniere des Hellenes; et seuls, une courtisane et un
debauche frivole, honorerent ses derniers instants. Mais que t'importe,
o vierge immortelle, ces defaillances passageres des hommes! ton destin
melancolique et ta piete traverserent les siecles douloureux, et les
petits-fils de ceux-la qui ricanaient a ton martyre s'agenouillent
devant ton apotheose, et, rougissant de leurs peres, ils te demandent
d'oublier les choses irreparables, car cette obscure inquietude, qui
jadis excita les aieux contre ta serenite, force aujourd'hui les plus
nobles a s'enfermer dans leur tour d'ivoire, ou ils interrogent avec
amour ta vie et ton enseignement; et ce fut un grand bonheur, pour un
des jeunes hommes de cette epoque, que ces quelques jours passes a tes
genoux, dans l'enthousiasme qui te baigne et qui seul eut pu rendre ces
pages dignes de ton heroique legende.
* * * * *
LIVRE II
A PARIS
A Henry de Verneville.
* * * * *
CHAPITRE QUATRIEME
* * * * *
CONCORDANCE
_Quelques mois avant d'etre majeur, il quitta sa province pour terminer
de niaises etudes, probablement son droit, a Paris. Il y vecut la vie
des conversations interminables qui est toute l'existence d'un etudiant
francais un peu intelligent._
_Il frequenta habituellement:_
_1 deg. Des cafes ou se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes;_
_2 deg. Quelques cabinets de travail de litterateurs connus;_
_3 deg. La Bibliotheque Nationale, l'Ecole des hautes etudes, des concerts
le dimanche, des musees._
_Dans cette vie ou il se dispersait, il apportait en somme assez de
clairvoyance. A Paris, il ne trouva pas ces hommes d'exception qu'il
imaginait et a cause desquels il s'etait meprise pendant des annees.
Quant a l'aimable plaisir qu'on y rencontre a chaque heurt de rue ou de
conversation, il estimait qu'il en faudrait davantage pour que cela
suffit._
* * * * *
PARIS A VINGT ANS
En ces reves (chapitre III), l'adolescent parait de noms pompeux ses
premieres sensibilites. Durant trente jours et davantage, il gonfla son
ame jusqu'a l'heroisme. De sa tour d'ivoire,--comme Athene, du Serapis
--son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il
s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mepriser.
Et cet enfant isole, vaniteux et meurtri, vecut son reve d'une telle
energie que sa souffrance egalait son orgueil.
Solitaires promenades jusqu'a l'aube dans l'ombre de Notre-Dame!
C'etait une philosophie abandonnee qu'il venait la pieusement servir.
Que lui importait alors une vaine architecture! Ces pierres, si
ingenieux qu'il en sut l'agencement, ne paraissaient a son esprit que le
manteau d'un Dieu. Sa devotion, soulevant ce linceul qu'elle eut juge
grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver
l'enthousiasme.
Quartier dechu! ruelles decriees, qui ombragerent la chretiente
d'incomparables metaphysiques! sa fievre vous parcourait, insatiable de
vos inspirations, et ses pieds a marcher sur tant de souvenirs ne
sentaient plus leurs meurtrissures.
Soirees glorieuses et douces! Son cerveau gorge de jeunesse dedaignait
de preciser sa vision; ainsi son genie lui parut infini, et il
s'enivrait d'etre tel.
* * * * *
La reaction fut violente. A ces delices succeda la secheresse. Tant de
nobles aspirations aneanties lui parurent soudain convenues et froides.
Et son cerveau anemie, ses nerfs surmenes s'affolerent pour evoquer
immediatement, dans cet horizon pietine comme un manege, quelque sentier
ou fleurit une ferveur nouvelle.
Il avait horreur de la monotone solitude de ses meditations, comme d'une
debauche quand notre tete et les bougies vacillent au vent de l'aube.
Une fraiche caresse et de distrayantes niaiseries l'eussent repose. Mais
son amie, enfoncee dans la brume finale du chapitre II, n'avait pas
reparu. Aussi, las et desespere de ne s'etre plus rien de neuf, il
detesta de vivre, parce qu'il ne savait pas de facon precise se
construire un univers permanent.
Toute la journee, il somnolait d'un vague a l'estomac; il fumait sans
plaisir et baillait. Il visita des gens et leurs conversations
poisseuses l'ecoeurerent.
* * * * *
Or un jour, dans une fete, au soleil sec, ou Paris s'epanouissait dont
le parfum enfievre un peu et dissipe les songes pleureurs, parmi des
marbres d'art, des corbeilles colorees et un tumulte poli, il la
rencontra, elle, la jeune femme, jadis son amie.
De ses sourires et de ses cils elle guidait une troupe de jeunes gens
charmes. Elle avait mis a sa libre allure de jeune fille le masque
frivole d'une mondaine, et ennuage son corps souple du fouillis des
choses a la mode. Toujours delicieuse, il la reconnut, elle dont il ne
put definir le sourire ni les yeux pleins de bonte, et qui, couronnee de
fleurs, reconfortait les premieres melancolies dont il soupira,--elle
dont il souffrit d'amour,--elle encore qui fut Amaryllis, parfumee et
pres de qui l'on se plait a gaspiller le temps, la sensualite et la
metaphysique.
Il lui sembla qu'une partie de soi-meme, depuis longtemps fermee, se
rouvrait en lui. De suite s'agrandit sa vision de l'univers.
* * * * *
Fontaine de vie, figure mysterieuse de petit animal nubile, et dont un
geste, un sourire, un profil parfois mettent sur la voie d'une emotion
feconde. Lueur qui nous apparait aux heures rares d'echauffement, et qui
revet une forme harmonieuse au decor du moment, pour offrir a notre ame,
chercheuse de dieux, comme un resume intense de tous nos troubles.--Son
desir a nouveau se cristallisait devant lui.
Sous les feuillages, parmi la foule qui s'ecarte et admire, elle papote,
capricieuse et reine, tandis que les attitudes rares, les vocalises
convenues et ironiques, les gestes qui s'inclinent, tout l'appareil de
son entourage, irritent notre adolescent qui envie. Mais elle le regarde
avec une gravite subite, avec des yeux plus beaux que jamais. Et il
aspire a dominer le monde pour mepriser tout et tous, et que son mepris
soit evident.
Cependant aupres de lui, ses camarades, des buveurs de biere, discourent
d'une voix assuree ou sonnent a chaque phrase des mots d'argent, tandis
que le garcon, balance sur un pied et qui serre contre son coeur une
serviette, approuve.--Mais pourquoi indiquerais-je les certitudes
grossieres qu'ils affichent sur l'amour! Leur faconde, leurs prouesses
et leurs rires ne sont pas plus choquants que le fait seul qu'ils
existent.
Sur son coeur un instant echauffe, du ciel las, la pluie tombe fine. Le
soleil, sa joie, toute la fete se terminent.
La jeune femme serre la main de ses amis, avec un geste sec et bien gai;
elle se prete gracieusement au baiser d'un personnage age et considerable,
--a qui elle chuchote quelques mots, en designant le jeune homme. Puis le
coupe, glaces relevees, s'eloigne; et s'efface sous la pluie le cocher,
rapide et dedaigneux.
* * * * *
Le vieillard demeure seul. Il semble l'ombre decoupee sur la vie par
cette voluptueuse image de jeune fille; il est l'apparence, la forme de
l'ame furtive qu'elle signifie. Ses levres, trop mobiles et
deconcertantes, sont pareilles au rire leger de cette mondaine creature;
et, comme elle nous enchante par les ondulations de sa taille pliante,
il nous conquiert tous par l'approbation perpetuelle de sa tete qui
s'incline. C'est M. X.... M. X..., causeur divin, maitre qui institua
des doubles a toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit
les plus rudes sectaires. Ses paupieres sont alourdies, car sur elles
repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu'il aimait, sut
voir les prunelles bleues du sophiste reveur. Il l'aborda sans hesiter;
il lui dit son inquietude, qu'une bourrique pessimiste et un theoricien
ne surent apaiser, ses amours anemiques, ses reves et ses pietinements.
Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce
decor d'une fete de Paris.
* * * * *
Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre tout d'abord.
* * * * *
"Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous
procurer le bonheur puisque, en vos successives incertitudes, vous
respectates la division des genres. Vous connutes l'amour, et hier
encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles
experiences bien conduites sont precieuses.... Vous avez sans doute
vingt-un ans?"
Il sourit et se frotta les mains.
* * * * *
"S'il vous plait, reprit-il, goutons quelque absinthe. Voila des annees
que je celebre les jouissances faciles sans les connaitre. A mon age,
imaginer ne suffit plus; de petits faits, de menues experiences me
ravissent."
Et battant son absinthe avec une delicieuse gaucherie, l'illustre
vieillard se complut encore a quelques compliments ingenieux, tandis
qu'a chaque gorgee leur soir se teintait de confiance.
* * * * *
"Mon jeune ami, permettez que je retouche legerement votre univers. Il
est assez du gout recent le meilleur, je voudrais seulement le preciser
ca et la.
"Vos maitres, leurs livres et leurs pensees diffuses vous firent une
excellente vision, un monde d'ou est absente l'idee du devoir (l'effort,
le devouement), sinon comme volupte raffinee; c'est un verger ou vous
n'avez qu'a vous satisfaire, ingenument, par mille gymnastiques (je vous
suppose quelques rentes et de la sante).
"Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant du tendresse, dont vous me
disiez les soupirs, n'assouvit pas votre coeur, et vos bras sont rompus
pour avoir hausse dessus les barbares un reve heroique. Mais quoi!
faut-il, a cause de ces lendemains desabuses, que votre coeur mefiant
oublie des instants delicieux? Une femme ne fit-elle pas votre poitrine
pleine de charmes? Le spectacle de la vertu pietinee par la plebe ne
vous a-t-il pas monte jusqu'a l'enthousiasme?--Siecle lourdaud! Logique
detestable! Ils disent: "Ni la femme, ni la vertu, que nous engendrons
dans la joie, n'ont de lendemain." Qu'importe! Une ame vraiment
amoureuse ou heroique bondit a de nouvelles entreprises. C'est a
vous-meme qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de
votre ame: femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde.
"Les petits enfants, entre deux travaux de leur age, jouent au voleur;
ils goutent avec intensite les plaisirs de l'astuce, de l'independance
et du peche, entre quatre murs, de telle a telle heure. Ainsi faites,
et creez-vous mille univers. Que votre pensee vous soit une atmosphere
aimable et changeant a l'infini. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut
honorer, ecrit: "S'il chercha un refuge dans le suicide, ce fut, comme
tant d'autres, parce qu'il n'avait pas assez d'imagination." Sutes-vous
jouer de l'amour; en tresser des guirlandes a votre vie et a votre reve?
Je vous vis a l'ecart, froisse...."
Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le
vieillard qui s'en apercut fit obliquer son discours:
* * * * *
"Helas! je negligeai moi-meme les mimiques d'amour. Je serai plus
competent a vous decrire un autre synonyme du bonheur, c'est la
recherche de la notoriete que je veux dire: reputation, gloire, toute
publicite suivie d'avantages flatteurs. Des hommes murs, et des jeunes
meme, s'y complurent, que l'amour n'avait su retenir. Sans doute, a
tendre la main derriere ces instants aimables que je veux vous indiquer,
vous ne trouverez rien de plus qu'apres le baiser de votre amie ou
l'enivrement de votre vertu, mais, pour creer cette troisieme illusion,
les methodes sont tres amusantes.
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