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Author of ‘Conversations With God’ Admits Essay Wasn’t His
Steve Knopper’s stark accounting of the mistakes major record labels have made in the digital era suggests they are largely responsible for their own demise.

Books of The Times: When Labels Fought the Digital, and the Digital Won
Oprah.com, the Web site of “The Oprah Winfrey Show,” has posted a disclaimer acknowledging that Herman Rosenblat admitted he had invented portions of his Holocaust memoir.

Arts, Briefly: Winfrey Web Site Notes Fabricated Memoir
Mr. Seaver defied censorship and conventional literary standards to bring works by rabble-rousing authors like Samuel Beckett, Henry Miller and William Burroughs to American readers.

Maurice Barres - Le culte du moi 1



M >> Maurice Barres >> Le culte du moi 1

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"Jeune, infiniment sensible et parfois peut-etre humilie, vous etes pret
pour l'ambition. Permettez que je vous trace un itineraire sur, que je
vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et
le manteau, a cause des desillusions et du soir ou, lasse, on baille
dans l'auberge solitaire.--Donc qu'un garcon me verse et l'absinthe et
la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des
solecismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la
grammaire en cabinet particulier.

* * * * *

"Et d'abord instituez-vous une specialite et un but.

"Si votre esprit timide ne sait pas, des sa majorite, embrasser toute
une carriere, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa
vie de legers repas, d'epaisses fumeries et de nocturnes abandons ou
l'amitie, l'amour et soi-meme lui sourient. C'est d'etape en etape que
votre jeune audace s'enhardira.

"Denombrez avec scrupule vos forces: votre sante, votre exterieur, vos
relations. Craignez de vous dissimuler vos tares: votre secheresse
rarement surchauffee, vos flaneries et cette delicatesse qui pourra vous
nuire.

"Ayant dresse ce que vous etes et ce qu'il vous faut devenir, vous
possederez la formule precise de votre conduite. A la rectifier, chaque
jour consacrez quelques minutes, dans votre voiture si lente et qui vous
enerve, dans l'embrasure des fenetres mondaines, tandis que passent les
valseurs.

"Mais gardez de laisser cet agenda sur l'oreiller d'une amie qui
s'etonne et admire, ou dans le verre d'un camarade qui s'ecrie: "Moi
aussi...."

"Que desormais chacun _decouvre_, et a votre attitude seule, combien
vous etes ne pour ce but meme que secretement vous vous fixez. Vos
frequentations, la coupe de vos vetements contribueront a creer
l'opinion. Soignez vos manies, vos partis pris et vos ridicules; c'est
l'appareil ou se trahit un specialiste. De la sera deduit votre
caractere. Je glisse sur le detail, mais que d'exemples, instructifs et
charmants, a tirer de la vie parisienne: si cela n'etait impudent.

* * * * *

"Votre attitude composee, reste, pour realiser votre formule, a vous
faire aider.

"Par qui?

"Les jeunes gens vous choqueront, car personnels et bruyants. Comment
d'ailleurs les trier? parmi eux des enfants dominateurs petaradent et
disparaitront bientot. Puis vos interets et les leurs, identiques, se
contrecarrent. Voyez-les le moins possible, et surtout ecartez toute
familiarite.

"Des personnes agees vous seront une meilleure ressource: du premier
jour leur amitie vous recommandera. La suite ne vous vaudra rien de
plus, sinon des besognes peut-etre et gratuites. Comment, retires sur
les sommets de la vie, aideraient-ils a ces petites combinaisons dont
ils sourient? ils ont oublie leurs efforts!--Plus qu'aucun toutefois,
leur commerce vous donnera de l'agrement. La vie, si bouffonne, enseigne
ces hautes intelligences a jouir de la notoriete avec ce detachement que
je vous preche des votre depart. Enfin, ayant un noble esprit, ils y
joignent le plus souvent des moeurs douces. Mais le vieillard, songez-y,
tres egoiste, ne veut pas qu'on se relache.

"L'excellente societe pour vos projets, c'est vos aines immediats;
j'entends qu'ils ont trente a trente-cinq ans et vous vingt-trois. Pour
activer leur succes ils tiennent entre les mains beaucoup de fils; ils
ont un pied encore dans les chemins ou vous entrez, ils s'inquietent de
qui les talonne, ils cherchent qui les appuie. Ils sont encore flattes
d'obliger.

* * * * *

"Pour user des personnes agees et de ceux-ci, faites-vous agreable,
plaisez. Gardez de pretendre a quelque superiorite; le merite ne suffit
pas a conquerir les plus honnetes. Ayez souci d'approuver et non qu'on
vous applaudisse. Il est humiliant de flatter, mais dans l'ame la plus
vulgaire vous trouverez, je vous assure, quelque merite reel a mettre
en relief. Quete amusante, d'ailleurs, ou il ne faut qu'un peu
d'ingeniosite. Tenez encore pour certain que vos affaires ne poignent
pas plus les autres que les leurs ne vous font, et que, si vous bornez
votre role a ecouter chacun en tete a tete et a le reveler a soi-meme,
on vous goutera infiniment.

"A la faveur de cette inclination (et non plus tot, car celui qui
pretend nous obliger des le premier jour souvent nous blesse et toujours
se deprecie), apparaissez utile. A aider autrui, bien que le tarif des
voitures soit assez eleve a Paris, nul jamais ne se nuit. Pour la
jalousie, etouffez-la minutieusement en vous, parce qu'elle torture et
qu'elle nait de cette conviction, bonne pour des niais ou des indigents,
qu'il est au monde quelque chose d'important.

* * * * *

"J'ajouterai et j'y appuie; Ne t'arrete jamais a mi-chemin dans ce jeu
d'ambition. Realise ou parais realiser ta formule entiere; acquiers
toute la gloire que tu t'es ouvertement proposee. Ceci est une
necessite: il ne s'agit plus seulement de te rejouir, en un coin de
toi-meme, de tes contenances savantes; il s'agit d'etre ou de ne pas
etre battu quand tu seras vieux.

* * * * *

"Pour moi, jeune homme,--il vida son verre et prit sa voix grave,--a
cause qu'etant jeune j'eus des besoins d'expansion sur l'exegese et la
morale, je me vis contraint de pousser jusqu'a cette notoriete
considerable ou l'on m'honore. Je ne songeais guere a rire. J'avais des
mon depart avoue des buts trop hauts. Il me fallut y atteindre ou qu'on
me batonnat. Aujourd'hui, ayant satisfait a ma formule, je salue et
j'aime qui je veux, je souris et je m'attriste a mon plaisir; tout le
monde, et meme des personnes convenables, raffolent de mes petits
mouvements de tete, de mon grand mouchoir et des ironies, ou j'excelle.
Je dine tous les soirs en ville avec des dames decolletees, un peu
grasses comme je les prefere, qui m'entreprennent sur la divinite, et
avec des messieurs qui rient tout le temps par politesse. Voila quelle
belle chose est la notoriete! Ah, jeune homme! soyons optimistes!"

* * * * *

Le venerable M. X... se prit a rire un peu lourdement, puis se leva et
sur le talon, malgre sa corpulence, pirouetta: ce fut presque une
gambade. Ensuite, excusez-moi, il porta les mains a son coeur, en
ouvrant brusquement la bouche, comme un homme incommode qui va vomir.
D'un trait pourtant il vida son verre. Et, apres un silence:

"Oui, reprit-il, c'est le paradis, cette nouvelle vision de la vie: les
hommes convaincus qu'on se cree ses desirs, ses incertitudes et son
horizon, et acquerant chaque jour un doigte plus exquis a vouloir des
choses plus harmonieuses.--Helas! il y aura toujours la maladie.--Oh! je
suis bien souffrant (et il appuyait son front dans sa main, son coude
sur la table). C'est toujours l'exteriorite qui nous oppresse. Mais
vivons en dedans. Soyons idealistes.... (Il s'essuyait le visage.) A
l'alcool qui n'est decidement qu'une vertu vulgaire, preferez la gloire,
jeune homme.... (Il s'eventait avec le _Figaro_.) Elle te permettra tout
au moins, sur le tard, de donner des conseils, de te raconter, d'etre
affectueux et simple, car le grand idealiste se plait a tresser chaque
soir une parure de heros pour sa patrie.--Mais buvons a ceux qui nous
succederont et qui, soit dit sans te rabaisser, produiront des problemes
d'une complexite autrement coquette que tes melancolies, s'ils ajoutent
au vieux fonds de la nature humaine la curiosite et la science de tous
ces jeux que nous entrevoyons." (Et le vieillard un peu chancelant se
leva.)

Mais j'abrege ce penible incident. Le jeune homme, naif, inculte ou
pique? ne sut comprendre l'agrement de cette philosophie, et pousse, je
suppose, par un respect, peut-etre hereditaire, pour l'imperatif
categorique, il passa tout d'un trait les bornes memes du pyrrhonisme
qu'on lui enseignait: jusqu'a soudain administrer a ce vieillard
complique une volee de coups de canne. Celui-ci s'affligea bruyamment,
mais lui triomphait disant: "Eh bien! grattez l'ironiste, vous trouvez
l'elegiaque." Meme il eut replique par les choses de la morale et de la
metaphysique aux arguments de M. X... si les garcons et le maitre
d'hotel ne les avaient pousses dehors.

Et le peuple ricanait.

* * * * *

De ce jardin, veritable printemps de Paris, elegant et sec et plein de
malaise, le jeune homme sortit fort enerve. Il elevait jusqu'a la haine
de tout son mecontentement intime. Ardeur etrange et dont je le blame,
il eut volontiers consenti a la dynamite, car sa confiance dans ce qu'il
desirait s'ecroulait, et au meme instant il revoyait toutes les
deceptions et humiliations deja amassees.

Apres s'etre ainsi meurtri, s'inquietant d'avoir battu le glorieux
vieillard qui fait partout autorite, il cherchait une justification
raisonnable a cet exces injurieux de sensibilite. Et il disait:

"Si la gloire (academie, tribune francaise, notoriete, Panama) n'est que
cette combinaison qu'il m'indiqua, pourquoi la respecterais-je?

"S'il mentait, je fis bien de le chatier, car il salissait un des
premiers mobiles de la vertu humaine.

"Enfin s'il n'etait qu'ivre, joueur de flute ou corybante, je ne
l'endommageai guere, car les os de l'ivrogne sont elastiques, nous
enseigne la science, qui est une belle chose aussi."

* * * * *

C'est ainsi que, tout a la fois trop grossier et trop sensible, il
s'eloigna de cette prairie, la plus riante qu'ouvre ce siecle aux
viveurs delicats.--En vain crut-il entendre la jeune fille qui soupirait
derriere lui, c'etait la plainte des lampes electriques se devorant dans
le soir, entre Paris et les etoiles.


* * * * *


CHAPITRE CINQUIEME

* * * * *

CONCORDANCE


_Quand saint Georges a sauve la vierge de Beryte et qu'il est pres de
l'epouser, Carpaccio a bien soin de la faire plus belle que dans les
tableaux precedents.--Tout au contraire, la sentimentale, dont nous
peignons les aventures, devient decidement peu seduisante dans ce
chapitre et sous ce ciel de Paris, ou il semble qu'elle eut pu
s'accorder pleinement avec Lui._

_Aussi Carpaccio, nous disent les historiens, fut pleure de ses
concitoyens, et il jouit dans le ciel de la beatitude eternelle.--Mais
ici Lui s'agite; et le desaccord s'accentue entre ses gouts mal definis
et les conditions de la vie._

* * * * *

_L'imperfection des plus distingues, la niaiserie de quelques notoires,
le tapage d'un grand nombre lui donnaient l'horreur de tous les
specialistes et la conviction que, s'il faut parfois se resigner a
paraitre fonctionnaire, commercant, soldat, artiste ou savant, il
convient de n'oublier jamais que ce sont la de tristes infirmites, et
que seules deux choses importent: 1 deg. se developper soi-meme pour
soi-meme; 2 deg. etre bien eleve. Principes auxquels il pretait une
excessive importance._


* * * * *


DANDYSME


Et sa poitrine attenuee ne m'est
plus qu'une poitrine maigre.


Son cigare rougeoya soudain avec ce petit crepitement dont le souvenir
desespere le dyspeptique a jamais prive de tabac; une fumee se fondit
vers le ciel: la couronne blanc cendre apparut.

Il esperait dans son fauteuil etre tranquille et ne penser a rien,
seulement, avant son troisieme cigare, se distraire a feuilleter
l'_Indicateur Chaix_.

* * * * *

--Ah! dit-il en rougissant un peu de depit.

Elle s'etait posee sur le bras d'un fauteuil, et, sans oter son chapeau,
deja developpait ce theme: J'ai des ennuis d'argent.

Il fut excessivement choque de l'impudeur de ce propos; puis, resigne a
revenir encore sur le passe, il parla, naturellement avec melancolie:

--Votre parole, modeste jadis, m'etait douce, madame; vous etes nee le
meme jour que moi; vous me permettiez de regarder dans votre coeur,
comme au miroir qui conseillait ma vie. Nous etions deux enfants
amis.... Faut-il qu'aujourd'hui tes besoins vulgaires m'attristent?...

Mais elle l'interrompit, lui passant lestement sa main sur la figure....

--Des phrases pareilles, mon ami, sont encore le vocabulaire de l'amour
sentimental; ce n'est pas ce bonheur-la que je sollicite aujourd'hui.
Mon epicier, mon tailleur, mon cocher et tous fournisseurs ne me veulent
parler que d'argent. C'est un vilain mot et seul tu saurais l'ennoblir.

Avec cette grace degagee qui subjuguait les coeurs, elle lui tendit du
papier timbre. Il le refusa gravement.

Elle eut un mouvement de violente impatience.

--L'argent! dit-elle. Que ce mot dechire enfin le voile use de ton
univers. Par l'argent, imagines-tu combien je serais belle? Lui seul
peut me parer de la supreme elegance, de cette bienveillance qui sied
aux jeunes femmes, de ces sourires hospitaliers, de cet art delicat qui
est de flatter presque sincerement, de tous ces charmes enfin qui
flottent impalpables dans tes desirs. Ils sont en toi qui aspirent a
etre, qui te troublent, et que tu ignores. Combien d'images tremblantes
sous tes soupirs, dont le sens se derobera toujours a ta jeunesse,
isolee dans son altiere indigence, si la fortune ne me permet de les
consolider!... De l'argent! Et ces bonheurs obscurs et magnifiques, je
les deroulerai nettement sur ton horizon, comme si mon doigt, pose sur
ta sensibilite, en avait trouve le secret. C'est alors qu'intimide par
le cortege de ma beaute, domine par ma seduction hautaine et qui pose le
desir dans la prunelle de tous, tu ne te lasseras point de chercher ma
bouche.

Elle remuait de menues anecdotes pour lui prouver quelle importance
lui-meme, dans sa mediocrite, il pretait a la fortune. Elle disait:

--Celui-ci te manqua gravement; tu le sus petit, jaunatre et qu'il
mangeait au Bouillon Duval; des lors ton mecontement se dissipa.--Une
belle fille, qu'un soir tu allais aimer, t'inspira de la repulsion,
quand tu compris que reellement sa bouche avait faim.--Tu supportes, ton
ame en frissonne, mais tu supportes (meme ne les recherches-tu pas?) les
rudes familiarites d'un homme gras, bruyant et vulgaire, parce que
considerable et secretaire d'Etat.

Il n'aimait guere qu'on brusquat les convenances. Il rougit qu'elle lui
jetat des opinions personnelles aussi crues. Mais, selon sa coutume,
agrandissant son deplaisir par des considerations philosophiques, il
repondit avec gravite:

--Cela me choque beaucoup, mon amie, que tu aies des certitudes. Je
n'approuve ni ne blame l'independance de tes observations; je regrette
simplement que tu troubles mon hygiene spirituelle, car la mathematique
des banquiers m'importune.

Elle, alors, s'emouvant et d'une douleur contagieuse:

--Je vois bien que tu ne veux plus m'aimer sous aucune forme, et
pourtant, petite fille, je te consolais a l'aurore de ta vie, au fosse
de ton premier chagrin. Te souviens-tu qu'ensuite je te fis presque
aimer l'amour? C'est encore sous mon reflet que tu devidas les
sentiments choisis, quand tu me nommais Athene ou Amaryllis, a cause de
tes lectures!

--Ah!--dit-il en frissonnant, ramene par cette douceur a une vision de
l'univers plus banale et coutumiere,--je ne suis qu'un attache de
seconde classe aux Affaires etrangeres, et les restaurants sont fort
dispendieux.... Ainsi, je dois aimer le beau et tous les dieux, sans
chercher a les placer dans la poitrine fraiche des femmes.

--Mais sais-tu ce que tu negliges?

Il craignit qu'elle ne recommencat la scene du chapitre II, et qu'elle
se devetit. Elle ouvrit simplement la fenetre tout au large:

* * * * *

De ce cinquieme d'un numero impair du boulevard Haussmann s'etendaient a
l'infini les vagues de Paris, sombres, ou sont enfouis les tapis de jeux
eclatants, taches d'or;--les nappes, les bougies, les fruits enormes et
delicats, dans les restaurants ou l'on rit avec le malaise de
desirer;--les abandons, ou la femme est jeune, dans les hotels de
tapisserie, de soie et silencieux;--les immenses bibliotheques, ou
s'alignent a perte de vue ces choses, si belles et qui font trembler de
joie, cinq cent mille volumes bien catalogues;--les musiques qui nous
modelent l'ame et nous font le plaisir de tout sentir, depuis les
heroismes jusqu'aux emotions les plus viles, tandis qu'immobiles nous
sommes convenables dans notre cravate blanche;--les salons tiedes et
fleuris, ou, a cinq heures, nous causons finement avec trois dames et un
monsieur, qui sourient et se regardent et nous admirent, tandis qu'avec
aisance nous buvons une tasse de the, et que, sans crainte, nous
allongeons la jambe, ayant des chaussettes de soie tres soignees;--puis
des rues plates et solitaires et seches, ou des voitures rapides nous
emportent vers des affaires, dont il est amusant de debrouiller, avec
une petite fievre, la complexite.

Rumeur troublante sous ce ciel profond! vie facile! La enfin, il se
dessaisirait de s'epier sans treve; et toutefois, frequentant mille
societes differentes, il ne connaitrait personne en quelque sorte; il
serait pour tous egalement aimable, et aucun ne le meurtrirait.

* * * * *

Son coeur se gonflait d'envie et d'une enivrante melancolie, mais
soudain il songea qu'il pensait a peu pres comme les jeunes gens de
brasserie et autres Rastignacs. Et un flot d'acrete le penetra.
"Desormais, dit-il, je ne prendrai plus en grace les prieres, les
sourires et autres lieux communs. Je n'y trouvai jamais que des visions
vulgaires."

Et (toujours accoude devant Paris) sa pensee se mit a courir sans
relache hors de cette immense plaine ou campent les Barbares.

* * * * *

Alors il se trouva penche sur son propre univers, et il vaguait parmi
ses pensees indecises. Il se rappelait qu'a la petite fenetre d'Ostie
qui donnait sur le jardin et sur les vagues (ce fut une des heures les
plus touchantes de l'esprit humain que ce soir de la triste plage
italienne), Augustin et Monique, sa mere, qui mourut des fievres cinq
jours apres, s'entretinrent de ce que sera la vie bienheureuse, la vie
que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a pas entendue, et que le
coeur de l'homme ne concoit pas. Avec une intensite aigue, il entrevit
qu'il n'avait, lui, rien a chercher, et que, seul, le vide de sa pensee,
sans treve lui battait dans la tete.

* * * * *

--Mais, lui dit-elle, reapparaissant comme une idee obsedante qui
traverse nos meditations, ne t'ai-je pas envoye M. X...? Ses opinions
sont la formule exacte de ce que conseille mon sourire obscur; il est le
dictionnaire du langage que tiennent mes gestes a l'univers. Puisque tu
naquis ailleurs, il devait te preparer a ma venue, le commenter le
nouveau reve de la vie, qui, par moi, doit naitre en toi.

* * * * *

Le jeune homme, la fenetre fermee, s'assit, baissa un peu l'abat-jour
car la lumiere blessait ses yeux, puis il s'expliqua posement.

--Veuillez, madame, m'ecouter. M. X..., dont je ne conteste ni les
seductions, ni la logique delicieuse, m'installait dans un univers a
l'usage des fils de banquiers. Il bornait mon horizon a ces apparences
que, pour la facilite des relations mondaines ou commerciales, tous les
Parisiens admettent, et dont les journaux a quinze centimes nous tracent
chaque matin la geographie.

Cette conception de l'existence, qui n'est en somme que l'hypothese la
plus repandue, c'est-a-dire la plus accessible a toutes les
intelligences, il me condamnait a la tenir pour la regle certaine et
m'engageait a n'y pas croire a part moi. "Limite exactement ton ame a
des idees, des sentiments, des espoirs fixes par le suffrage universel,
me disait-il, mais quand tu es seul ne te prive pas d'en rire."

Puis dans ce monde ainsi regle il me chercha un but de vie. Comme il
avait surpris, parmi tant de susceptibilites qui s'inquietent en moi, un
desir d'etre different et independant, il me proposa la domination.
Grossiere psychologie!

J'eus tort de m'emporter. Ce role qu'il me proposait, si deplaisant,
etait du moins compose par un homme de gout. Plus apaise, je reconnais
qu'avec de bien legeres retouches le palais qu'il offrait a mes reves me
paraitrait assez coquet,--si l'horizon, helas! n'en etait
irremediablement vulgaire.

"La gloire ou notoriete flatteuse est uniquement, me disait-il, une
certaine opinion que les autres prennent de nous, sous pretexte que nous
sommes riches, artistes, vertueux, savants, etc."--Pour moi, j'entrevois
la possibilite de modifier la cote des valeurs humaines et d'exalter
par-dessus toutes un pouvoir sans nom, vraiment fait de rien du tout.
Ainsi la gloire toute rajeunie deviendrait peu fatigante.

C'est une rude chose, en effet, que de se faire tenir pour specialiste,
a la mode d'aujourd'hui! Le soir, devisant avec un ami sur le mail en
province, ou s'exaltant vers minuit dans la tabagie solitaire de
Montmartre, la complexite des intrigues, les etapes d'ou l'on voit
chaque semaine le chemin parcouru s'allonger, les journees decisives,
les victoires, les echecs meme, tout cela parait gai, ennobli de fievre
et d'imprevu; mais, en fait, il faut diner avec des imbeciles; on prend
des rendez-vous par milliers pour ne rien dire; on entretient ses
relations! On epie toujours le facteur; on s'amasse un passe ecoeurant,
et le present ne change jamais. Et je t'en parle sciemment; pendant
trois mois j'ai connu l'ambition, j'ai demande des lettres pour celui-ci
et pour celle-la, et l'on me vit, qui meditais dans des antichambres les
romans de Balzac avec la vie de Napoleon.

O gloire! voila les epreuves par ou l'on t'approche, maintenant que tu
ne t'abandonnes qu'au vainqueur heureux t'apportant fortune, science ou
quelque talent! Quel repos n'aurai-je pas donne a tes amants, si je leur
enseigne a te conquerir _avec rien du tout!_


* * * * *


RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORIETE


Il vous faut d'abord une opinion pleinement avantageuse de vous-meme:

Prenez donc une idee exacte; joignez-y un releve des qualites qu'il leur
faut, plus la liste des adresses ou l'on se procure ces qualites, avec
le temps et l'argent qu'elles coutent; agitez le tout avec vos pensees,
vos sentiments familiers; laissez reposer,--votre opinion est faite.

N'y touchez pas. Elle vous penetre lentement, elle depose dans votre ame
la conviction qu'il n'est rien de merveilleux dans les plus belles
reussites du monde, et qu'ainsi vous atteindriez ou il vous plairait.
Des lors les hommes vous paraissent des agites, qui tatonnent dans une
obscurite ou tout vous est net et lumineux.

Peu a peu cette fatuite intime exsude; elle adoucit et transforme vos
attitudes; comme une vapeur, elle vous baigne d'une atmosphere speciale;
cette confiance superbe que vous respirez subjugue, des l'abord, les
timides et les incertains. Les forts se cabrent, puis affectent de vous
ignorer, puis vous contestent; mais des enterrements les font monter au
grade qui vous elevent aussi, vous, objet de leurs soucis. Pour mieux
accabler leurs emules qui les pressent, ils imaginent de vous attirer;
ils respectent, admettent, consacrent enfin votre fatuite. Vous pensez
bien que la foule les suit.

Alors si vous avez evite avec soin d'exceller en quoi que ce soit,
d'etre raffine de parure et de savoir-vivre, ou simplement d'etre a la
mode, si l'on ne peut vous declarer un Brummel, un don Juan, un viveur,
non plus qu'un Rothschild, un Lesseps ou un Pasteur, votre superiorite
demeure incomparable, puisque, faite de rien, elle n'est limitee par
aucune definition.

Et vraiment, madame, j'admire assez ce plan de vie, ou m'eut conduit M.
X... pour regretter de ne pouvoir m'y plaire.

* * * * *

Mais je suis tout ensemble un maitre de danse et sa premiere danseuse.
Ce pas du dandysme intellectuel, si piquant par l'extreme simplicite des
moyens, ne saurait satisfaire pleinement une double vie d'action et de
pensee.

Tandis qu'applaudirait le public, moi qui bats la mesure et moi la
ballerine, n'aurais-je pas honte du signe miserable que j'ecrirais?
C'est trop peu de borner son orgueil a l'approbation d'une plebe. Laisse
ces Barbares participer les uns des autres.

Qu'on le classe vulgaire ou d'elite, chacun, hors moi, n'est que
barbare. A vouloir me comprendre, les plus subtils et bienveillants ne
peuvent que tatonner, denaturer, ricaner, s'attrister, me deformer
enfin, comme de grossiers devastateurs, aupres de la tendresse, des
restrictions, de la souplesse, de l'amour enfin que je prodigue a
cultiver les delicates nuances de mon Moi. Et c'est a ces Barbares que
je cederais le soin de me creer chaque matin, puisque je dependrais de
leur opinion quotidienne! Petit philosophe, s'il imagine que cette
risible vie m'allait seduire!

* * * * *

Mon esprit, qui ne s'emeut que pour bannir les visions fausses, se
retrouve, apres ces beaux raisonnements steriles, en face du vide. J'ai
du moins gagne une lumiere sur moi-meme; j'ai compris que rien n'est
plus risible que la forme de ma sensibilite, c'est-a-dire les dialogues
ou, toi et moi, nous nous depensons. Respectons dorenavant les adjectifs
de la majorite. Nous allions, dans un tel appareil et sur un rhythme si
touchant, qu'avec les ames les plus neuves nous paraissions les
pastiches des bonshommes de jadis. Descends de ta pendule pour voir
l'heure!

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