Maurice Barres - Le culte du moi 2
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LE CULTE DU MOI
* * * * *
UN HOMME LIBRE
Par
MAURICE BARRES
DE L'ACADEMIE FRANCAISE
* * * * *
PARIS
1912
* * * * *
TABLE
PREFACE de l'edition de 1904
DEDICACE
LIVRE PREMIER
EN ETAT DE GRACE
CHAPITRE I.--_La journee de Jersey_
CHAPITRE II.--_Meditation sur la journee de Jersey_
LIVRE DEUXIEME
L'EGLISE MILITANTE
CHAPITRE III.--_Installation_
a) Installation materielle
b) Installation spirituelle
c) Priere-programme
CHAPITRE IV.--_Examens de conscience_
a) Examen physique
b) Examen moral (Composition de lieu.--Exercice
de la mort.--Colloque)
CHAPITRE V.--_Les intercesseurs_
a) Meditation spirituelle sur Benjamin Constant
(Application des sens.--Meditation.--Colloque.
--Oraison)
b) Meditation spirituelle sur Sainte-Beuve
(Application des sens.--Meditation.--Colloque.
--Oraison)
CHAPITRE VI.--_En Lorraine_
Premiere journee: Naissance de la Lorraine.
--Deuxieme journee: La Lorraine en enfance.
--Troisieme journee: La Lorraine se developpe.
--Quatrieme journee: Agonie de la Lorraine.
--Cinquieme journee: La Lorraine morte.
--Sixieme journee: Conclusion, la soiree d'Haroue.
LIVRE TROISIEME
L'EGLISE TRIOMPHANTE
CHAPITRE VII.--_Acedia, Separation dans le
monastere_
CHAPITRE VIII.--_A Lucerne, Marie B_
CHAPITRE IX.--_Veillee d'Italie_ (Enseignement
du Vinci).
CHAPITRE X.--_Mon triomphe de Venise_
a) Sa beaute du dehors
b) Sa beaute du dedans (Sa Loi.--Mon Etre.
--L'Etre de Venise.--Description du type qui
les reunit en les resumant)
c) Je suis sature de Venise
LIVRE QUATRIEME
EXCURSION DANS LA VIE
CHAPITRE XI.--_Une anecdote d'amour.
J'amasse des documents
Je profite de mes emotions
Meditation sur l'anecdote d'amour
CHAPITRE XII.--_Mes conclusions_ (La regle de
ma vie.--Lettre a Simon)
Pas de veau gras. (Reponse a M. Doumic)
Petite note de l'edition de 1899
* * * * *
PREFACE DE L'EDITION DE 1904
_Ceux qui ne connurent jamais l'ivresse de deplaire ne peuvent imaginer
les divines satisfactions de ma vingt-cinquieme annee: j'ai scandalise.
Des gens se mettaient a cause de mes livres en fureur. Leur sottise me
crevait de bonheur_.
Sous l'oeil des Barbares _parut en novembre 1887 et l'_ Homme libre,
_vers Paques, en 1889. Les maitres de la grande espece vivaient encore.
Je croisais dans le quartier Latin Taine, Renan et Leconte de Lisle.
J'avais vu, de mes yeux vu Hugo. Jour inoubliable, celui ou je causais
avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la bibliotheque du Senat et
qu'un petit vieillard vigoureux--c'etait le Pere, c'etait l'Empereur,
c'etait Victor Hugo--nous rejoignit! Je mourrai sans avoir rien vu qui
m'importe davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais meriter que
l'Histoire acceptat ce groupe de quatre ages litteraires! Ainsi quand
j'etais jeune, il y avait encore des dieux. Mais une pensee tout acilic
faisait recette aupres du public. On prenait la grossierete pour de la
force, l'obscenite pour de la passion et des tableaux en trompe-l'oeil
pour des pages "grouillantes de vie". Autant de raisons pour qu'un petit
livre d'analyse ne fut peint remarque. Et puis l'_Homme libre _etait peu
comprehensible._
_Croyez-vous donc que j'eusse voulu etre entendu de n'importe qui?
J'ecrivais pour mettre de l'ordre en moi-meme et pour me delivrer, car
on ne pense, ce qui s'appelle penser, que la plume a la main. Mais le
premier venu allait-il pencher sa tete, par-dessus mon epaule, sur mon
papier?--"Fi, Monsieur! m'ecriai-je, moyennant 3 fr. 50, vous voudriez
connaitre mes plus delicates complications_.
_Faites d'abord des etudes preliminaires ou plutot adressez-vous
ailleurs, car rien ne m'assure que vous soyez ne pour que nous causions
ensemble._"
_Cette disposition meprisante a ses inconvenients. J'ai cree un prejuge
contre mes livres. Pendant une dizaine d'annees, il y eut sur
l'_Egotisme _de M. Barres, sur le_ Moi _de M. Barres les plus sots
jugements, et il semblait presque impossible que je tes surmontasse. En
effet, il n'a fallu rien moins qu'une guerre civile_.
_Verdi repetait souvent_: "_Nous autres artistes, nous n'arrivons a la
celebrite que par la calomnie_." _Je ne suis ni celebre ni calomnie,
mais on a travesti mes theses. Quand j'eus bien ri de ces malentendus,
ils me donnerent de l'ennui. J'ai eu le degout d'entendre un ministre de
l'instruction publique amuser la Chambre avec des plaisanteries sur le_
Moi _de M. Barres. Ce probleme de l'individualisme qui passionne nos
deputes quand on le leur pose sous la forme concrete d'une marmite a
renversement (Vaillant) ne leur parut_ in abstracto _qu'un phenomene
de pretention litteraire. Jamais M. Charles Dupuy, qui a beaucoup de
bonhomie a la Sarcey, ne me parut mieux en verve. Je n'y reviens point
pour raviver l'ennui des discordes passees, mais pour marquer comment je
connus mon erreur. Cette apres-midi me montra clairement que pour agir
sur des intelligences la sincerite ne suffit pas_.
_J'ai peche contre ma pensee, par trop de scrupule. J'ai craint
d'introduire mon didactisme en supplement aux faits; je me suis abstenu
de me regler, de me mettre au point, j'ai voulu me produire tout nument.
Je voyais s'eveiller mes groupes de sensations, je les notais, je les
decrivais, j'acceptais ma spontaneite. J'oubliais qu'il s'agit de creer
un rapport entre l'auteur et le lecteur, et qu'ainsi le plus probe
philosophe doit se preoccuper de l'effet a produire. J'avais une
tendance a conduire au grand jour tout ce que je trouvais dans mon ame,
car tout cela voulait intensement vivre; or il y a, dans ma conscience
un moqueur, qui surveille mes experiences les plus sinceres et qui rit
quand je patauge. Mes premiers livres ne dissimulent pas suffisamment
ce rire. Si Jouffroy, dans sa fameuse nuit, avait ete capable de ce
dedoublement, et s'il avait mele a son chant pathetique les railleries
de son surveillant interieur, il aurait deconcerte_.
_Mes aines, Anatole France et Jules Lemaitre, me comblaient; ils m'ont,
des la premiere minute, traite avec une grande generosite, mais ils
pretendaient que je fusse un ironiste. Ils ne voyaient pas que je
voulais prouver quelque chose et que l'ironie n'etait qu'un de mes
moyens. Ces grands navigateurs, n'ayant pas encore jete l'ancre,
n'admettaient pas que mes inquietudes differassent de leur curiosite.
Peut-etre M. Paul Desjardins resumait-il l'opinion moyenne des gens de
lettres autorises dans une phrase qui me troublait par un melange de
justesse et d'injustice. "Cet adolescent, disait le critique des_
Debats, _cet adolescent, si merveilleusement doue pour le style, a
trouve le moule de phrases le plus savoureux et le plus plaisant; par
malheur, il s'est egare dans son propre dandysme et il lui est arrive,
ce qui n'est pas rare, qu'il n'a plus su lui-meme si ce qu'il disait
etait serieux ou non. C'est un melange extraordinaire de sincerite naive
et d'ironie tres serree.... Il a voulu prendre le monde pour jouet et il
est lui-meme le jouet de sa cadence verbale. Il n'est pas du tout sur de
lui sous son air imperturbable_....[1]"
_Je l'ai dit ailleurs deja_[2], _je n allai point droit sur la verite
comme une fleche sur la cible. L'oiseau plane d'abord et s'oriente; les
arbres pour s'elever etagent leurs ramures; toute pensee procede par
etapes. Je vivais dans une crise perpetuelle; ma pensee etait, que dis-je!
elle est encore une chose vivante, la forme de mon ame. Qu'est-ce que mon
oeuvre? Ma personne toute vive emprisonnee. La cage en fer d'une des betes
du Jardin des Plantes_.
_A la date ou j'ecris cette preface, je viens d'entreprendre les_
Bastions de l'Est: _ils ne sont en moi qu'une vaste sensibilite. Qu'en
tirera ma raison? En 1890, au lendemain de l'_ Homme libre, _je sentais
mon abondance, je ne me possedais pas comme un etre intelligible et
cerne. C'est la regle de toute production artistique. L'on ne delibere
guere sur les ouvrages qu'on_ _ecrira; on se surprend a les avoir deja
vecus, quand on se demande si on les approuve. C'est par plenitude, par
necessite et de la maniere la plus irreflechie que se produisent les
germes qui, bien soignes, deviendront de grandes oeuvres droites.
Magnifique geste d'une mere qui prend son fils aux mains de
l'accoucheuse et le regarde. Elle l'a mis au monde et ne le connait
point._
_Mais pourquoi chercher tant de raisons a ce refus de me comprendre que
j'ai subi durant douze annees? C'est bien simple: nous ne conquerons
jamais ceux qui nous precedent dans la vie. En vain nous pretent-ils du
talent, nous ne pouvons pas les emouvoir. A vingt ans, une fois pour
toutes, ils se sont choisi leurs poetes et leurs philosophes. Un
ecrivain ne se cree un public serieux que parmi les gens de son age ou,
mieux encore, parmi ceux qui le suivent_.
_Les jeunes gens me dedommageaient. Ils se repetaient la derniere page
des_ Barbares: "_O mon maitre... je te supplie que par une supreme
tutelle, tu me choisisses le sentier ou s'accomplira ma destinee... Toi
seul, o maitre, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince
des hommes." Ils distinguaient dans l'_ Homme libre _des forces
d'enthousiasme. Ils virent que je cherchais une raison de vivre et une
discipline. Ils s'interesserent passionnement a une recherche
qu'eux-memes eussent voulu entreprendre. Ce petit livre produisit dans
certains jeunes esprits une agitation singuliere. On m'a raconte qu'au
Conseil superieur de l'instruction publique, vers 1890, M. Greard
exprima le regret que je fusse avec Verlaine l'auteur le plus lu par nos
rhetoriciens et nos philosophes de Paris. A cet epoque on disputait s'il
fallait etre barresiste ou barresien. Charles Maurras tient pour
barresien. La _ Revue independante _avait publie de M. Camille Mauclair
une sorte de manifeste sur le barresisme. Un sage aurait, des ce debut,
discerne chez les tenants du "culte du Moi" des formations tres
diverses; mais nous avions en commun le plus bel elan de jeunesse.
Nous nous groupames tous, mistraliens, proudhoniens, jeunes juifs,
neo-catholiques et socialistes dans la fameuse_ Cocarde. _Du 1er septembre
1894 a mars 1895, ce journal fut un magnifique excitateur de
l'intelligence. Je n'ai jamais fini de rire quand je pense que cette
equipe bariolee travailla aux fondations du nationalisme, et non point
seulement du nationalisme politique mais d'un large classicisme
francais. Parfaitement, Fourniere, Henri Berenger, Camille Mauclair
etaient avec nous. Il y avait un malentendu. On le vit quand parurent_
les Deracines, _qui, peu avant une crise publique trop retentissante,
obligerent de choisir entre le point de vue intellectuel et le
traditionalisme_.
_En 1897, le desarroi des amis que l'_Homme libre _m'avait faits fut
extreme. Beaucoup de jeunes groupements m'envoyerent leur P.P.C. J'ai
garde une lettre privee, a la fois touchante et singuliere, de la_ Revue
blanche. _C'etait l'epoque heroique. Le fameux M. Herr, bibliothecaire
de l'Ecole normale, un Alsacien et un apotre (c'est vous dire deux fois
qu'il ne manque pas de vivacite), se chargea de formuler une
excommunication. Ce philosophe qui vaudrait davantage s'il etait un peu
plus d'Obernai me reprocha d'etre de Charmes. Il se glorifie d'etre le
fils des livres et me meprise d'etre le fils de mon petit pays. Je le
felicite tout au moins de poser ainsi le probleme. Oui, l'homme libre
venait de distinguer et d'accepter son determinisme_.
_Il y a, dans la preface du_ Disciple, _une page de grand effet. Bourget
s'adresse "aux jeunes gens de 1889" pour les inviter "a se mefier du
nihiliste struggleforlifer cynique et volontiers jovial" et du
"nihiliste delicat". "Celui-ci, dit-il, a toutes les aristocraties des
nerfs, toutes celle de l'esprit... c'est un epicurien intellectuel et
raffine.... Ce nihiliste delicat, comme il est effrayant a rencontrer et
comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les
idees. Son esprit critique, precocement eveille, a compris les resultats
derniers des plus subtiles philosophies de cet age. Ne lui parle pas
d'impiete, de materialisme. Il sait que le mot_ matiere _n'a pas de sens
precis, et il est, d'autre part, trop intelligent pour ne pas admettre
que toutes les religions ont pu etre legitimes a leur heure. Seulement
il n'a jamais cru, il ne croira jamais a aucune, pas plus qu'il ne
croira jamais a quoi que ce soit, sinon au jeu de son esprit qu'il a
transforme en un outil de perversite elegante. Le bien et le mal, la
beaute et la laideur, les vices et les vertus lui paraissent des objets
de simple curiosite. L'ame humaine tout entiere est, pour lui, un
mecanisme savant et dont le demontage l'interesse comme un objet
d'experience. Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est
moral, rien n'est immoral. C'est un egoiste subtil et raffine dont toute
l'ambition, comme l'a dit un remarquable analyste, Maurice Barres, dans
son beau roman de l'_Homme libre,--_ce chef-d'oeuvre d'ironie auquel il
manque seulement une conclusion,--consiste a "adorer son moi", a le
parer de sensations nouvelles."_
_Oui, l'_Homme libre _racontait une recherche sans donner de resultat,
mais, cette conclusion suspendue, les_ Deracines _la fournissent. Dans
les_ Deracines, _l'homme libre distingue et accepte son determinisme. Un
candidat au nihilisme poursuit son apprentissage, et, d'analyse en
analyse, il eprouve le neant du Moi, jusqu'a prendre le sens social. La
tradition retrouvee par l'analyse du moi, c'est la moralite que
renfermait l'_Homme libre, _que Bourget reclamait et qu'allait prouver
le roman de l'_ Energie nationale.
_Je ne permets qu'a des catholiques les diatribes contre l'egotisme. Si
vous n'etes pas un croyant, d'ou prenez-vous votres point de vue pour
fletrir l'individualisme? Au reste, d'une maniere generale, il serait
detestable que nous pussions contraindre des etres en formation_.
Souvent leurs maladies preparent leur sante. Ce fier et vif sentiment du
Moi que decrit_ Un Homme libre, _c'est un instant necessaire, dans la
serie des mouvements, par ou un jeune homme s'oriente pour recueillir et
puis transmettre les tresors de sa lignee_.
_Un moi qui ne subit pas, voila le heros de notre petit livre. Ne point
subir! C'est le salut, quand nous sommes presses par une societe
anarchique, ou la multitude des doctrines ne laisse plus aucune
discipline et quand, par-dessus nos frontieres, les flots puissants de
l'etranger viennent, sur les champs paternels, nous etourdir et nous
entrainer_. L'Homme libre _n'a point fourni aux jeunes gens une
connaissance nette de leur veritable tradition, mais il les pressait de
se degager et de retrouver leur filiation propre_.
_Si je ne subis pas, est-ce a dire que je n'acquiere point? J'eus mes
victoires et mes conquetes en Espagne et en Italie; nos defaites sur le
Rhin contribuerent a ma formation; c'est d'un Disraeli que j'ai recu
peut-etre ma vue principale, a savoir que, le jour ou les democrates
trahissent les interets et la veritable tradition du pays, il y a lieu
de poursuivre la transformation du parti aristocratique, pour lui
confier a la fois l'amelioration sociale et les grandes ambitions
nationales. Si nous dressions la liste de nos bienfaiteurs, elle serait
plus longue que celle de Marc-Aurele. Nous ne sommes point fermes a
l'univers. Il nous enrichit. Mais nous sommes une plante qui choisit, et
transforme ses aliments_.
_J'ai marque ailleurs, comment un premier travail de mes idees n'est,
tout au fond, que d'avoir reconnu d'une maniere sensible que le moi
individuel etait supporte et nourri par la societe. Sur cette etape je
ne reviendrai pas, mais on veut elargir ici le raisonnement, et, d'une
evolution instinctive, faire une methode francaise._
* * * * *
_A mon sens, on n'a pas dit grand'chose quand on a dit que
l'individualisme est mauvais. Le Francais est individualiste, voila un
fait. Et de quelque maniere qu'on le qualifie, ce fait subsiste. Toutes
les fortes critiques que nous accumulons contre la Declaration des
Droits de l'homme n'empechent point que ce catechisme de
l'individualisme a ete formule dans notre pays. Dans notre pays et non
ailleurs! Et ce phenomene (qu'aucun historien jusqu'a cette heure n'a
rendu comprehensible) marque en traits de jeu combien notre nation est
predisposee a l'individualisme. La juste horreur que nous inspire le
Robert Greslou de Bourget n'empeche point que quelques-unes des
precieuses qualites de nos jeunes gens viennent, comme leurs graves
defauts, de ce qu'ils sont des etres qui ne s'agregent point
naturellement en troupeau_.
_Si je ne m'abuse, l'_Homme libre, _complete par les_ Deracines, _est
utile aux jeunes Francais, en ce qu'il accorde avec le bien general des
dispositions certaines qui les eussent aisement jetes dans un nihilisme
funebre_.
_Je ne me suis jamais interrompu de plaider pour l'individu, alors meme
que je semblais le plus l'humilier. Une de mes theses favorites est de
reclamer que l'education ne soit pas departie aux enfants sans egard
pour leur individualite propre. Je voudrais qu'on respectat leur
preparation familiale et terrienne. J'ai denonce l'esprit de conquerant
et de millenaire d'un Bouteiller qui tombe sur les populations indigenes
comme un administrateur despotique double d'un apotre fanatique; j'ai
marque pourquoi le kantisme, qui est la religion officielle de
l'Universite, deracine les esprits. Si l'on veut bien y reflechir, ce ne
sera pas une petite chose qu'un traditionaliste soit demeure attentif
aux nuances de l'individu. Aussi bien je ne pouvais pas les negliger,
puisque je voulais decrire une certaine sensibilite francaise et surtout
agir sur des Francais. Mon merite est d'avoir tire de l'individualisme
meme ces grands principes de subordination que la plupart des etrangers
possedent instinctivement ou trouvent dans leur religion. Les jeunes
Francais croient en eux-memes; ils jugent de toutes choses par rapport a
leur personne. Ailleurs, il y a le loyalisme; chez nous, c'est
l'honneur, l'honneur du nom qui fait notre principal ressort. Mes
contemporains ne m'eussent pas ecoute si j'avais pris mon point de
depart ailleurs que du_ Moi.
_Au milieu d'un ocean et d'un sombre mystere de vagues qui me pressent,
je me tiens a ma conception historique, comme un naufrage a sa barque.
Je ne touche pas a l'enigme du commencement des choses, ni a la
douloureuse enigme de la fin de toutes choses. Je me cramponne a ma
courte solidite. Je me place dans une collectivite un peu plus longue
que mon individu; je m'invente une destination un peu plus raisonnable
que ma chetive carriere. A force d'humiliations, ma pensee, d'abord si
fiere d'etre libre, arrive a constater sa dependance de cette terre et
de ces morts qui, bien avant que je naquisse, l'ont commandee jusque
dans ses nuances_....
* * * * *
_Tandis que je crois causer ici avec quelques milliers de fideles
lecteurs, il est possible qu'un etranger s'approche de notre cercle et
que, jetant les yeux sur cette preface, il s'etonne. En effet, pour tout
le monde, a vingt ans, la grande affaire c'est de vivre, mais bien peu
se preoccupent de trouver le fondement philosophique de leur activite.
Nos soucis ennuyent tout naturellement celui qui ne les partage pas.
La-dessus, je n'ai rien a repondre. D'autres personnes semblent craindre
que le gout de la reflexion ne denature et ne comprime la naivete de nos
impressions sensuelles ou proprement artistiques. Eh bien! l'art pour
nous, ce serait d'exciter, d'emouvoir l'etre profond par la justesse des
cadences, mais en meme temps de le persuader par la force de la
doctrine. Oui, l'art d'ecrire doit contenter ce double besoin de musique
et de geometrie que nous portons, a la francaise, dans une ame bien
faite.... Ah! mon Dieu! ce pauvre petit livre, qu'il est loin de
satisfaire a cette magnifique ambition! Il a du moins de la jeunesse, de
la fierte sans aucun theatral et ne retrecit pas le coeur_.
Juillet 1904.
[note 1: Les _Debats_ du 13 decembre 1890: _les Ironistes_, par Paul
Desjardins.]
[note 2: Voir a l'Appendice: _Une reponse a M. Doumic: Pas de veau
gras_.]
* * * * *
DEDICACE
* * * * *
_A QUELQUES COLLEGIENS_
_DE PARIS ET DE LA PROVINCE_
_J'OFFRE CE LIVRE_
_J'ecris pour les enfants et les tout jeunes gens. Si je contentais les
grandes personnes, j'en aurais de la vanite, mais il n'est guere utile
qu'elles me lisent. Elles ont fait d'elles-memes les experiences que je
vais noter, elles ont systematise leur vie, ou bien elles ne sont pas
nees pour m'entendre. Dans l'un et l'autre cas, cette lecture leur sera
superflue_.
_Les collegiens sont a peu pres les seuls etres qu'on puisse plaindre.
Encore la moitie d'entre eux sont-ils des petits goujats qui
empoisonnent la vie de leurs camarades. Nous autres adultes, nous nous
isolons, nous nous distrayons selon le systeme qui nous parait
convenable. Au college, ils sont soumis a une discipline qu'ils n'ont
pas choisie: cela est abominable. J'ai releve avec piete, depuis six a
sept ans, les noms des enfants qui se sont suicides. C'est une longue
liste que je n'ose pas publier. J'aurais aime dedier a leur memoire ce
petit livre, mais il m'a paru que j'irais contre leurs intentions, en
repandant leurs noms dans la vie._
_S'ils m'avaient lu, je crois qu'ils n'auraient pas pris une resolution
aussi extreme. Ces ames delicates et paresseuses etaient evidemment mal
renseignees. Elles crurent qu'il y a du serieux au monde. Elles
attachaient de l'importance a cinq ou six choses: en ayant eprouve du
desagrement, elles reculerent hors de la vie. L'essentiel est de se
convaincre qu'il n'y a que des manieres de voir, que chacune d'elles
contredit l'autre, et que nous pouvons, avec un peu d'habilete, les
avoir toutes sur un meme objet. Ainsi nous amoindrissons nos
mortifications a penser quelles sont causees par rien du tout, et nous
arrivons a souffrir tres peu_.
_Parce qu'il detaille ces principes et les illustre de petits exemples
empruntes a l'ordinaire de l'existence, mon livre, je crois, est appele
a rendre service_.
_Quelques amis que j'ai dans la politique m'ont affirme qu'aux siecles
derniers les esprits de notre race, je veux dire les esprits religieux,
se plaisaient deja a faire des proselytes. Ils enfermaient parfois les
esprits epais dans une chambre de fer chauffee au rouge. Le materialiste
en etait reduit a sauter precipitamment sur l'un et l'autre pied,
jusqu'a ce qu'il eut modifie sa conception de l'univers. C'est ainsi que
la Providence en agit encore aujourd'hui pour nous rendre idealistes.
Notre sentiment eleve du probleme de la vie est fait de notre inquietude
perpetuelle. Nous ne savons sur quel pied danser_.
_Dans cette disgrace je goute un plaisir reel. Chercher continuellement
la paix et le bonheur, avec la conviction qu'on ne les trouvera jamais,
c'est toute la solution que je propose. Il faut mettre sa felicite dans
les experiences qu'on institue, et non dans les resultats qu'elles
semblent promettre. Amusons-nous aux moyens, sans souci du but. Nous
echapperons ainsi au malaise habituel des enfants honorables, qui est
dans la disproportion entre l'objet qu'ils revaient et celui qu'ils
atteignent_.
_Jerome Paturot desirait un peu vivement une position sociale. C'est
d'une petite ame. Il eut ete plus heureux s'il avait suivi ma methode,
s'egayant de ses recherches et n'attachant jamais la moindre importance
aux buts qu'il poursuivait! Il eut de curieuses aventures: il n'y prit
pas de plaisir. C'est faute d'avoir possede ma philosophie. Je vais
parmi les hommes, le coeur defiant et la bouche degoutee; j'hesite
perpetuellement entre les reves de Paturot et ceux des mystiques: les
uns et les autres comme moi s'agitent, parce que l'ordinaire de la vie
ne peut les satisfaire. Mais j'ai souvent pense qu'entre tous, Ignace de
Loyola avait montre le plus de genie, et je le dis le prince des
psychologues, parce qu'il declare a la derniere ligne de ses_ Exercices
spirituels, _ou suite de mecaniques pour donner la paix a l'ame: "Et
maintenant le fidele n'a plus qu'a recommencer_."
_Cela est admirable. Vous travaillez depuis des mois a trouver le
bonheur, vous pensez l'avoir enfin conquis; c'est quand vous le desiriez
si fort que vous l'avez le plus approche; recommencez maintenant!
Faisons des reves chaque matin, et avec une extreme energie, mais
sachons qu'ils n aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. C'est
tres facile avec le joli temperament que nous avons tous aujourd'hui._
_Cette methode, je l'ai exposee et justifiee, je crois, dans la fiction
qu'on va lire. Il m'aurait plu de la ramasser dans quelque symbole, de
l'accentuer dans vingt-cinq feuillets tres savants, tres obscurs et un
peu tristes; mais soucieux uniquement de rendre service aux collegiens
que j'aime, je m'en tiens a la forme la plus enfantine qu'on puisse
imaginer d'un journal_.
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