Maurice Barres - Le culte du moi 2
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Maurice Barres >> Le culte du moi 2
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Et puis, comment me consoler de cette ignominie qu'un element essentiel
de ma felicite soit un objet d'entre les Barbares, quelque chose qui
n'est pas Moi?
* * * * *
Un matin, toujours sans nouvelle, j'eus au moins la petite satisfaction
d'avoir prevu des la veille, qu'il fallait laisser tout espoir.
M'examinant avec minutie, je constatai que je traversais une periode de
demence. La direction de mon enervement ne me parut pas blamable, mais
seulement son intensite. Il faut avouer que la reussite de mon excursion
dans la vie depassait mes plus belles esperances; vraiment j'avais
rajeuni ma puissance de sentir! Et malgre qu'une partie de moi-meme,
toujours un peu larmoyante, resistat, je m'amusai pendant quelques
minutes d'etre si parfaitement dupe de la duperie que j'avais
methodiquement organisee.
* * * * *
Le soleil gai courait de la mer bleue et argentee jusque dans ma chambre
tout ouverte; mon chocolat embaumait; j'avais faim et je souriais.
Profitant avec un grand sens de cet eclair d'energie, je pris le train
de Nice. De Nice a Monte-Carlo je suivis le cote a pied, dans une
atmosphere legere qui me disposait aux sentiments fins. Je m'imposais:
1 deg. De respirer avec sensualite;
2 deg. De me convaincre qu'aucune des beautes soupirees par moi depuis trois
semaines n'etait en cette fille: "Je subis une querelle de mes reves
intimes; l'amour n'est qu'un domino qu'ils ont pris pour piquer ma
curiosite. Mais, en verite, je n'ai pas a me mepriser; personne n'a
porte la main sur moi. Si je suis trouble, c'est moi seul qui me
trouble."
* * * * *
Je dinai abondamment, et malgre que cette heure (de six a neuf) soit
lugubre au sentimental indispose, je sortis du restaurant plus viril, un
peu ballone et un cigare tres curieux a la bouche.
L'excellent remede que l'orgueil quand on va s'emietter dans un
desagrement! Je releve un peu la tete, je fais table rase de tout les
menus souvenirs et je dis: "Quoi! des scenettes touchantes que je
fabrique pour m'attendrir! vais-je m'empetrer la dedans! Je suis centre
des choses; elles me doivent obeir. Je mourrai fatalement, et, si j'en
eprouve le besoin, je puis avancer cette date. En attendant, soyons un
homme libre, pour jouir methodiquement de la beaute de notre
imagination."
* * * * *
Les salles de jeu m'ont toujours ennuye. J'ai pourtant tous les
instincts du joueur. Si je m'interessais a la politique, a la religion
et aux querelles mondaines, j'embrasserais le parti du plus faible.
C'est generosite naturelle; c'est aussi calcul de joueur: j'espererais
etre recompense au centuple. En outre, il m'arrive, quand je souffre un
peu des nerfs, de desirer avec frenesie risquer ma vie a quelque chose:
pour rien, pour l'orgueil de courir un grand risque. Mais mettre des
louis sur le tapis vert, voila qui n'interesse pas la dixieme partie de
moi-meme. Et si je perdais, tout mon etre serait annihile. Car sans
argent, comment developper son imagination? Sans argent, plus d'_homme
libre_.
Celui qui se laisse empoigner par ses instincts naturels est perdu. Il
redevient inconscient; il perd la clairvoyance, tout au moins la libre
direction de son mecanisme. Le joueur de Monte-Carlo est la pour se
fouetter un peu les nerfs, pour son plaisir. Que la chance l'abandonne,
c'est un homme qui ne possede plus et qui compromet ses plaisirs de
demain.--Ainsi, j'allais a Paris faire une experience sentimentale afin
de me reveiller un peu (mettre quelque amertume dans mon bonheur trop
fade). La chance a tourne, j'ai ete pris. C'est que j'avais choisi une
des loteries les plus grossieres: l'amour pour un etre! L'homme vraiment
reflechi ne joue qu'avec des abstractions; il se garde d'introduire dans
ses combinaisons une femme ou un croupier de Monte-Carlo.
J'ai trempe dans l'humanite vulgaire; j'en ai souffert. Fuyons, rentrons
dans l'artificiel. Si mes passions cabalent pour la vie, je suis assez
expert a mecaniser mon ame pour les detourner. C'est une honte, ou du
moins une fausse manoeuvre, qu'apres tant d'inventions ingenieuses ou je
les ai distraites, elles m'imposent encore de ces drames communs, que je
n'ai pas choisis, et qui ne presentent pas d'interet.
Sortons de ce Casino ou des hommes, d'imagination certes, mais d'une
imagination peu ornee, mes freres sans doute, mais de quel lit!
cherchent comme moi rechauffement, et a ce jeu se brulent. Je suis un
joueur qui pipe les des; desinteresse du resultat que je connais, j'ai
l'esprit assez libre pour prendre plaisir aux plus minutieux details de
la partie. Plaisir un peu froid, mais exquis!
Oh! ces halles, ces filles, cette lourde chaleur! Quelle grossiere salle
d'attente, aupres du wagon leger dans lequel je traverserai la vie,
prevenu de toutes les stations et considerant des paysages divers, sans
qu'une goutte de sueur mouille mon front, qu'il faudrait couronner des
plus delicates roses, si cet usage n'etait pas theatral!
* * * * *
Je repris le train de Cannes. Aupres de moi des officiers de marine
causaient, et je fus frappe tout d'abord de leur simplicite, de la
camaraderie enfantine de leurs propos. Je me rafraichissais a les
suivre. Naturellement ils bavardaient sur la roulette, avec ce ton de
plaisanterie mathematique particulier aux eleves de Polytechnique ou de
Navale:
--Puisque c'est le banquier qui finit par gagner, disaient-ils, plus
vous divisez la somme que vous pouvez risquer, plus vous augmentez vos
chances de perte. Le meilleur, c'est encore de risquer un gros coup,
puis de s'eloigner.
Ah! l'admirable verite, m'ecriai-je entre Villefranche et Nice, dans les
cahots du wagon, et comme cela confirme ma theorie! Dans la vie, la
somme des maux, nul ne le conteste, est superieure a celle des bonheurs.
Plus vous aventurez de combinaisons pour gagner le bonheur, plus vous
augmentez vos chances de pertes. Puisqu'il rentrait dans mon systeme
d'aimer et d'etre aime, c'etait bien de m'y risquer un jour; mais la
sotte combinaison que de laisser ma mise sur le tapis pendant cinquante
jours!
* * * * *
Heureusement pour mes bonnes dispositions, je ne trouvai pas a l'hotel
de lettre de l'Objet.
Je pris une pilule d'opium, pour qu'une insomnie, toujours deprimante,
ne vint pas me desesperer a nouveau, et, a mon reveil, je me parus
satisfaisant. Je sais d'ailleurs qu'il faut etre indulgent aux
convalescents, et ne pas trop demander a leurs forces trebuchantes.
Le lendemain, je partis pour m'aerer n'importe ou.
* * * * *
III
MEDITATION SUR L'ANECDOTE D'AMOUR
Il ne faut pas que je me plaigne de cette decheance subie durant
quelques jours. L'humiliation m'est bonne, c'est la seule forme de
douleur qui me penetre et me baigne profondement. Le danger de mon
machinisme, parfait a tant d'egards, est qu'il me desseche.
Cette anecdote d'amour me sera pour plusieurs mois une source de
sensibilite; elle me rappellera combien il est urgent que je me batisse
un refuge. Et puis cette belle experience que je viens de creer, je
pourrai a mon loisir la repeter. Desormais je connais la voie pour etre
emoustille, attendri, voire libidineux comme sont la plupart des hommes
et des femmes.
Mon reve fut toujours d'assimiler mon ame aux orgues mecaniques, et
qu'elle me chantat les airs les plus varies a chaque fois qu'il me
plairait de presser sur tel bouton. J'ai enrichi mon repertoire du chant
de l'amour. Je ne pouvais guere m'en passer. La chose se fit tres
lestement. La periode grossiere, ou l'on souffre vraiment, ou l'on jouit
vraiment (et je ne sais, pour un esprit soucieux de voir clair, quel est
de ces egarements le plus penible!), je ne permis pas qu'elle durat plus
de deux mois. Le plaisir ne commence que dans la melancolie de se
souvenir, quand les sourires, toujours si grossiers, sont epures par la
nuit qui deja les remplit. Pour presenter quelques douceurs, il faut
qu'un acte soit transforme en matiere de pensee. J'ai active les
phenomenes ordinaires de la sensibilite. En trois semaines, d'une
vulgaire anecdote je me suis fait un souvenir delicieux que je puis
presser dans mes bras, mes soirs d'anemie, me lamentant par simple gout
de melancolique, craignant la vie, l'instinct, tout le peche originel
qui s'agite en moi, et fortifiant l'univers personnel que je me suis
construit pour y trouver la paix.
* * * * *
CHAPITRE XII
MES CONCLUSIONS
_La regle de ma vie_
Aujourd'hui j'habite un reve fait d'elegance morale et de clairvoyance.
La vulgarite meme ne m'atteint pas, car assis au fond de mon palais
lucide, je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi
par des airs varies, que mon ame me fournit a volonte.
J'ai renonce a la solitude; je me suis decide a batir au milieu du
siecle, parce qu'il y a un certain nombre d'appetits qui ne peuvent se
satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m'embarrassent
comme des soudards sans emploi. La partie basse de mon etre, mecontente
de son inaction, troublait parfois le meilleur de moi-meme. Parmi les
hommes je lui ai trouve des joujoux, afin qu'elle me laisse la paix.
Ce fut la grande tristesse de Dieu de voir que ses anges, des emanations
de lui-meme, desertaient son paradis pour aimer les filles des hommes.
J'ai trouve un joint qui me permet de supporter sans amertume que des
parties de moi-meme inclinent vers des choses vulgaires. Je me suis
morcele en un grand nombre d'ames. Aucune n'est une ame de defiance;
elles se donnent a tous les sentiments qui les traversent. Les unes vont
a l'eglise, les autres au mauvais lieu. Je ne deteste pas que des
parties de moi s'abaissent quelquefois: il y a un plaisir mystique a
contempler, du bas de l'humiliation, la vertu qu'on est digne
d'atteindre; puis un esprit vraiment orne ne doit pas se distraire de
ses preoccupations pour peser les vilenies qu'il commet au meme moment.
J'ai pris d'ailleurs cette garantie que mes diverses ames ne se
connaissent qu'en moi de sorte que n'ayant d'autre point de contact que
ma clairvoyance qui les crea, elles ne peuvent cabaler ensemble. Qu'une
d'elles compromette la securite du groupe et par ses exces risque
d'entrainer la somme de mes ames, toutes se ruent sur la refractaire.
Apres une courte lutte, elles l'ont vite maitrisee; c'est ce qu'on a pu
voir dans l'anecdote d'amour.
Vraiment, quand j'etais tres jeune, sous l'oeil des Barbares et encore a
Jersey, je me mefiais avec exces du monde exterieur. Il est repoussant,
mais presque inoffensif. Comme l'onagre par le nez, il faut maitriser
les hommes en les empoignant par leur vanite. Avec un peu d'alcool et
des viandes saignantes a ses repas, avec de l'argent dans ses poches, on
peut supporter tous les contacts. Un danger bien plus grave, c'est, dans
le monde interieur, la sterilite et l'emballement! Aujourd'hui, ma
grande preoccupation est d'eviter l'une et l'autre de ces maladresses.
On connait ma methode: je tiens en main mon ame pour qu'elle ne butte
pas, comme un vieux cheval qui sommeille en trottant, et je m'ingenie a
lui procurer chaque jour de nouveaux frissons. On m'accordera que
j'excelle a la ramener des qu'elle se derobe. Parfois je m'interromps
pour m'adresser une priere:
O moi, univers dont je possede une vision, chaque jour plus claire,
peuple qui m'obeit au doigt et a l'oeil ne crois pas que je te delaisse
si je cesse desormais de noter les observations que ton developpement
m'inspire; mais l'interessant, c'est de creer la methode et de la
verifier dans ses premieres applications. Somme sans cesse croissante
d'ames ardentes et methodiques, je ne decrirai plus tes efforts; je me
contenterai de faire connaitre quelques-uns des reves de bonheur les
plus elegants que tu imagineras. Continuons toutefois a embellir et a
agrandir notre etre intime, tandis que nous roulerons parmi les traces
exterieurs. Soyons convaincus que les actes n'ont aucune importance, car
ils ne signifient nullement l'ame qui les a ordonnes et ne valent que
par l'interpretation qu'elle leur donne.
* * * * *
_Lettre a Simon_
J'ai ecrit dernierement a Simon:
"Avec vous, lui dis-je, j'avais vecu dans l'Eglise Militante, faite de
toutes les miseres de l'Esprit moleste par la vie. Demeure seul, j'ai
projete devant moi, par un effort considerable, ce pressentiment du
meilleur que nous portions en nous; j'ai realise cette Eglise
Triomphante que parfois nous entrevoyions; j'ai participe de ses joies.
Rien de plus delicat que de se maintenir sur ce sommet de l'artificiel.
Mes passions ont cabale pour la vie.... Aussitot mon ame me signalait
leur insurrection, et, toute coalisee, les reduisait. Cependant j'avais
glisse plus bas que jamais nous ne fumes. Il faut que je remonte la
serie d'exercices spirituels qui nous avaient si fort embellis, mon cher
ami.
"C'est une grande erreur de concevoir le bonheur comme un point fixe; il
y a des methodes, il n'y a pas de resultats. Les emotions que nous
connumes hier, deja ne nous appartiennent plus. Les desirs, les ardeurs,
les aspirations sont tout; le but rien. Je fus inconsidere de croire que
j'etais arrive quelque part. Mieux averti, je vais recommencer nos
curieuses experiences.
"Vous et moi, mon cher Simon, nous sommes de la petite race. Nos examens
de conscience, les excursions que nous fimes botte a botte hors du reel
et l'assaut que je viens de subir ne me laissent pas en douter. Je ne
veux pas me risquer a rien inventer; je veux m'en tenir a des emotions
que j'aurai pesees a l'avance. Rien de plus dangereux que nos appetits
naturels et notre instinct. Je les etoufferai sous les enthousiasmes
artificiels se succedant sans intervalle.
"Ce systeme excellent pour l'individu serait, a la verite, deplorable
pour l'espece. Les voluptueux de mon ordre demeurent steriles. Mais je
ne crains pas que la masse des hommes m'imite jamais: il faut, pour
garder la mesure que je prescris, un tact, une clairvoyance infinis.
"Vous le savez bien, Simon, s'il m'eut plu, j'etais un merveilleux
instrument pour produire des phenomenes rares. Je penche quelquefois a
me developper dans le sens de l'enervement; nevropathe et delicat,
j'aurais enregistre les plus menues disgraces de la vie. Je pouvais
aussi pretendre a la comprehension; j'ai un gout vif des passions les
plus contradictoires. Enfin je suis doue pour la bonte; je me plais a
plaire, je souris; en perseverant, j'aurais atteint a cette vertu
royale, la charite. Mais decidement je ne m'enfermerai dans aucune
specialite; je me refuse a mes instincts, je derangerai les projets de
la Providence. Que mes vertus naturelles soient en moi un jardin ferme,
une terre inculte! Je crains trop ces forces vives qui nous entrainent
dans l'imprevu, et, pour des buts caches, nous font participer a tous
les chagrins vulgaires.
"Je vais jusqu'a penser que ce serait un bon systeme de vie de n'avoir
pas de domicile, d'habiter n'importe ou dans le monde. Un chez soi est
comme un prolongement du passe; les emotions d'hier le tapissent. Mais,
coupant sans cesse derriere moi, je veux que chaque matin la vie
m'apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un debut.
"Mon cher ami, vous etes entre dans une carriere reguliere: vous
utiliserez notre dedain, qui nous conduisit a Jersey, pour en faire de
la morgue de haut personnage; notre clairvoyance, qui fit nos longues
meditations, deviendra chez vous un scepticisme de bon ton; notre
misanthropie, qui nous separa, une distinction et une froideur justement
estimees de ce monde sans declamation ou vous etes appele a reussir. Nul
doute que vous n'arriviez a proscrire pour des raisons superieures ce
que le vulgaire proscrit, et a approuver ce qu'il sert. Certaines
natures avec leur fine ironie s'accomodent a merveille, quoique pour des
raisons tres differentes, du vulgaire bon sens. Alors, assistant de loin
au developpement de ma carriere, si vous la voyez tourner a mille choses
faciles que j'etais ne pour mepriser toujours, ne vous etonnez pas.
Croyez que je demeure celui que vous avez connu, mais pousse a un tel
point que les attitudes memes que nous estimions jadis, je les dedaigne:
car vis-a-vis des reves que j'entrevois, un peu plus, un peu moins,
c'est bien indifferent. Et ces reves eux-memes n'ont pas grande
importance, parce que je mourrai un jour, parce que je ne suis pas sur
que dans cette courte vie elle-meme mon ideal d'aujourd'hui soit demain
mon ideal, enfin parce que je sais n'avoir une idee claire qu'a de rares
intervalles, au plus deux heures par jour dans mes bonnes periodes.--En
consequence, j'ai adopte cinq ou six doutes tres vifs sur l'importance
des parties les meilleures de mon Moi.
"L'evidente insignifiance de toutes les postures que prend l'elite au
travers de l'ordre immuable des evenements m'obsede. Je ne vois partout
que gymnastique. Quoi que je fasse desormais, mon ami, jugez-moi d'apres
ce parti pris qui domine mes moindres actes.
Il est impossible que nous cessions de nous interesser l'un a l'autre;
il est probable cependant que nous cesserons de nous ecrire. Cela ne
vous blessera pas, mon cher Simon. Vous savez si je vous aime; en
realite, nous sommes freres, de lits differents, ajouterai-je, pour
justifier certaines differences de nos ames; nous avons une partie de
notre Moi qui nous est commune a l'un et a l'autre; eh bien! c'est parce
que je veux etre etranger meme a moi que je veux m'eloigner de vous.
_Alienus!_ Etranger au monde exterieur, etranger meme a mon passe,
etranger a mes instincts, connaissant seulement des emotions rapides que
j'aurai choisies: veritablement Homme libre!"
* * * * *
Cette lettre ecrite, je reflechis que ce desir d'etre compris, ce besoin
de me raconter, de trouver des esprits analogues au mien etait encore
une sujetion, un manque de confiance envers mon Moi. Et si je la fis
tenir a Simon, c'est uniquement par esprit d'ordre, pour fermer la
boucle de la premiere periode de ma vie.
Avril 1887.
* * * * *
APPENDICE
NOTE DE LA PAGE VI
* * * * *
REPONSE A M. RENE DOUMIC
_PAS DE VEAU GRAS_!
Dans un article de la _Revue des Deux Mondes_, M. Rene Doumic dresse le
"Bilan d'une generation", et voici comment il le resume: "Les beaux
jours du dilettantisme sont definitivement passes. Le livre que M.
Seailles consacrait naguere a Ernest Renan temoigne assez de cette
espece de colere contre l'idole de la veille. Les representants les plus
attitres du pessimisme, de l'impressionnisme et de l'ironie ont abjure
leurs erreurs avec solennite. C'est M. Paul Bourget, de qui nous
enregistrons aujourd'hui la nette et significative profession de foi.
C'est M. Jules Lemaitre, si habile jadis a ces balancements d'une pensee
incertaine, et qui s'est ressaisi avec tant de vigueur et de courage.
C'est M. Barres, si empresse dans ses premiers livres a jeter le defi au
bon sens et qui, dans son dernier, s'occupait a relever tous les autels
qu'il avait brises."
M. Doumic me permettra de lui presenter ma protestation: je ne releve
aucun autel que j'aie brise et je n'abjure pas mes erreurs, car je ne
les connais point. Je crois qu'avec plus de recul, M. Doumic trouvera
dans mon oeuvre, non pas des contradictions, mais un developpement; je
crois qu'elle est vivifiee, sinon par la seche logique de l'ecole, du
moins par cette logique superieure d'un arbre cherchant la lumiere et
cedant a sa necessite interieure.
Je m'explique la-dessus, parce que M. Doumic n'est pas le seul a me
faire une reception d'enfant prodigue. D'autres me donnent des eloges
dont s'embarrasse mon indignite. Eh! messieurs, mes erreurs, il s'en
faut bien que je les "abjure", solennellement ou non: elles demeurent,
toujours fecondes, a la racine de toutes mes verites.
Si c'est mon illusion, elle est autorisee par tant de jeunes esprits qui
m'ont garde leur confiance, non parce que je les amusais (j'aime a
croire que je suis un ecrivain plutot ennuyeux qu'amusant; on est prie
d'aller rire ailleurs), mais parce que je les aidais a se connaitre!
Sans doute, mon petit monde cree par douze ans de propagande, par Simon,
par Berenice et par le chien velu, a ete decime par l'affaire Dreyfus.
Je garde un souvenir aux amis perdus, mais notre premiere entente
m'apparait comme un malentendu; nous n'etions pas de meme physiologie.
Seuls les purs, apres cette epreuve, sont demeures. C'est pour le mieux.
Ils reconnaissent que je n'ai jamais ecrit qu'un livre: _Un Homme
libre_, et qu'a vingt-quatre ans j'y indiquais tout ce que j'ai
developpe depuis, ne faisant dans _les Deracines_, dans _la Terre et les
Morts_, et dans cette _Vallee de la Moselle_ (ou j'ai peut-etre mis le
meilleur de moi-meme), que donner plus de complexite aux motifs de mes
premieres et constantes opinions. Ils peuvent temoigner que, dans _la
Cocarde_, en 1894, nous avons trace avec une singuliere vivacite, dont
s'effrayaient peut-etre tels amis d'aujourd'hui, tout le programme du
"nationalisme" que, depuis longtemps, nous appelions par son nom.
Ce n'est pas nous qui avons change, c'est l'"Affaire" qui a place bien
des esprits a un nouveau point de vue. "Tiens, disent-ils, Barres a
cesse de nous deplaire." J'en suis profondement heureux, mais je ne fis
que suivre mon chemin, et chaque annee je portais la meme couronne, les
memes pensees sur une tombe en exil[1].
Sur quoi donc me fait-on querelle? Je n'allai point droit sur la verite
comme une fleche sur la cible. L'oiseau s'oriente, les arbres pour
s'elever etagent leurs ramures, toute pensee procede par etapes. On ne
m'a point trouve comme une perle parfaite, quelque beau matin, entre
deux ecailles d'huitre. Comme j'y aspirais dans _Sous l'oeil des
Barbares_ et dans _Un Homme libre_, je me fis une discipline en gardant
mon independance. _Un Homme libre_, pauvre petit livre ou ma jeunesse se
vantait de son isolement! J'echappais a l'etouffement du college, je me
liberais, me delivrais l'ame, je prenais conscience de ma volonte. Ceux
qui connaissent la jeune litterature francaise declareront que ce livre
eut des suites. Je me suis etendu, mais il demeure mon expression
centrale. Si ma vue embrasse plus de choses, c'est pourtant du meme
point que je regarde. Et si l'_Homme libre_ incita bien des jeunes gens
a se differencier des _Barbares_ (c'est-a-dire des etrangers), a
reconnaitre leur veritable nature, a faire de leur "ame" le meilleur
emploi, c'est encore la meme methode que je leur propose quand je leur
dis: "Constatez que vous etes faits pour sentir en Lorrains, en
Alsaciens, en Bretons, en Belges, en Juifs."
Penser solitairement, c'est s'acheminer a penser solidairement[2]. Par
nous, les deracines se connaissent comme tels. Et c'est maintenant un
probleme social, de savoir si l'Etat leur fera les conditions
necessaires pour qu'ils reprennent racine et qu'ils se _nourrissent_
selon leurs affinites.
Au fond le travail de mes idees se ramene a avoir reconnu que le moi
individuel etait tout supporte et alimente par la societe. Idee banale,
capable cependant de feconder l'oeuvre d'un grand artiste et d'un homme
d'action. Je ne suis ni celui-ci, ni celui-la, mais j'ai passe par les
diverses etapes de cet acheminement vers le moi social; j'ai vecu les
divers instants de cette conscience qui se forme. Et si vous voulez bien
me suivre, vous distinguerez qu'il n'y a aucune opposition entre les
diverses phases d'un developpement si facile, si logique, irresistible.
Ce n'est qu'une lumiere plus forte a mesure que le matin cede au midi.
On juge vite a Paris. On se fait une opinion sur une oeuvre d'apres
quelque formule qu'un homme d'esprit lance et que personne ne controle.
J'ai publie trois volumes sous ce titre: "Le culte du Moi", ou, comme je
disais encore: "La culture du Moi", et qui n'etaient au demeurant que
des petits traites d'individualisme. Je crois que M. Doumic m'epargnera
et s'epargnera volontiers des plaisanteries et des indignations sur
l'egoisme, sur la contemplation de soi-meme, dont j'ai ete encombre
pendant une dizaine d'annees. J'etais un fameux individualiste et j'en
disais, sans gene, les raisons. J'ai "applique a mes propres emotions la
dialectique morale enseignee par les grands religieux, par les Francois
de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la genese de l'_Homme
libre_" (Bourget); j'ai preche le developpement de la personnalite par
une certaine discipline de meditations et d'analyses. Mon sentiment
chaque jour plus profond de l'individu me contraignit de connaitre
comment la societe le supporte. Un Napoleon lui-meme, qu'est-ce donc,
sinon un groupe innombrable d'evenements et d'hommes? Et mon grand-pere,
soldat obscur de la Grande Armee, je sais bien qu'il est une partie
constitutive de Napoleon, empereur et roi. Ayant longuement creuse
l'idee du "Moi" avec la seule methode des poetes et des mystiques, par
l'observation interieure, je descendis parmi des sables sans resistance
jusqu'a trouver au fond et pour support la collectivite. Les etapes de
cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. Ici
l'ecole ne m'aida point. Je dois tout a cette logique superieure d'un
arbre cherchant la lumiere et cedant avec une sincerite parfaite a sa
necessite interieure. Donc, je le proclame: si je possede l'element le
plus intime et le plus noble de l'organisation sociale, a savoir le
sentiment vivant de l'interet general, c'est pour avoir constate que le
"Moi", soumis a l'analyse un peu serieusement, s'aneantit et ne laisse
que la societe dont il est l'ephemere produit. Voila deja qui nous rabat
l'orgueil individuel. Mais le "Moi" s'aneantit d'une maniere plus
terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Il est tel que
la conscience plus ou moins vague que nous pouvons en prendre n'y change
rien. Quelque chose d'eternel git en nous, dont nous n'avons que
l'usufruit, et cette jouissance meme, nos morts nous la reglent. Tous
les maitres qui nous ont precedes et que j'ai tant aimes, et non
seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les
Taine et les Renan, croyaient a une raison independante existant en
chacun de nous et qui nous permet d'approcher la verite. L'individu, son
intelligence, sa faculte de saisir les lois de l'univers! Il faut en
rabattre. Nous ne sommes pas les maitres des pensees qui naissent en
nous. Elles sont des facons de reagir ou se traduisent de tres anciennes
dispositions physiologiques. Selon le milieu ou nous sommes plonges,
nous elaborons des jugements et des raisonnements. Il n'y a pas d'idees
personnelles; les idees meme les plus rares, les jugements meme les plus
abstraits, les sophismes de la metaphysique la plus infatuee sont des
facons de sentir generales et apparaissent necessairement chez tous les
etres de meme organisme assieges par les memes images. Notre raison,
cette reine enchainee, nous oblige a placer nos pas sur les pas de nos
predecesseurs.
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