Maurice Barres - Le culte du moi 2
M >>
Maurice Barres >> Le culte du moi 2
Pages:
1 | 2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11
* * * * *
UN HOMME LIBRE
* * * * *
LIVRE PREMIER
EN ETAT DE GRACE
* * * * *
CHAPITRE PREMIER
LA JOURNEE DE JERSEY
Je suis alle a Jersey avec mon ami Simon. Je l'ai connu bebe, quand je
l'etais moi-meme, dans le sable de sa grand'mere, ou deja nous
batissions des chateaux. Mais nous ne fumes intimes qu'a notre majorite.
Je me rappelle le soir ou, place de l'Opera, vers neuf heures, tous deux
en frac de soiree, nous nous trouvames: je m'apercus, avec un frisson de
joie contenue, que nous avions en commun des prejuges, un vocabulaire et
des dedains.
Nous nous sommes inscrits a l'ecole de M. Boutmy, rue Saint-Guillaume.
Mais voyais-je Simon trois mois par annee? Il etait mondain a Londres et
a Paris, puis se refaisait a la campagne. Il passe pour excentrique,
parce qu'il a de l'imprevu dans ses determinations et des gestes
heurtes. C'est un garcon tres nerveux et systematique, d'aspect glacial.
"Merimee, me disait-il, est estimable a cause des gens qui le detestent,
mais bien haissable a cause de ceux qu'il satisfait."
Simon, qui ne tient pas a plaire, aime toutefois a paraitre, et cela
blesse generalement. Tres jeune, il etait faiseur; aujourd'hui encore,
il se met dans des embarras d'argent. C'est un travers bien profond,
puisque moi-meme, pour l'en confesser, je prends des precautions;
pourtant notre delice, le secret de notre liaison, est de nous analyser
avec minutie, et si nous tenons tres haut notre intelligence, nous
flattons peu notre caractere.
Sa depense et son souci de la bonne tenue le reduisent a de longs
sejours dans la propriete de sa famille sur la Loire. La cuisine y est
intelligente, ses parents l'affectionnent; mais, faute de femmes et de
secousses intellectuelles, il s'y ennuie par les chaudes apres-midi. Je
note pourtant qu'il me disait un jour: "J'adore la terre, les vastes
champs d'un seul tenant et dont je serais proprietaire; ecraser du talon
une motte en lancant un petit jet de salive, les deux mains a fond dans
les poches, voila une sensation saine et orgueilleuse."
L'observation me parut admirable, car je ne soupconnais guere cette
sorte de sensibilite. Voila huit ans que, _pour etre moi_, j'ai besoin
d'une societe exceptionnelle, d'exaltation continue et de mille petites
amertumes. Tout ce qui est facile, les rires, la bonne honorabilite, les
conversations oiseuses me font jaunir et bailler. Je suis entre dans le
monde du Palais, de la litterature et de la politique sans certitudes,
mais avec des emotions violentes, ayant lu Stendhal et tres clairvoyant
de naissance. Je puis dire, qu'en six mois, je fis un long chemin.
J'observais mal l'hygiene, je me degoutai, je partis; puis je revins,
ayant bu du quinquina et adorant Renan. Je dus encore m'absenter; les
larmoiements idealistes cederent aux petits faits de Sainte-Beuve. En
86, je pris du bromure; je ne pensais plus qu'a moi-meme. Dyspepsique,
un peu hypocondriaque, j'appris avec plaisir que Simon souffrait de
coliques nephretiques. De plus, il n'estime au monde que M. Cokson, qui
a trois yachts, et, dans les lettres, il n'admet que Chateaubriand au
congres de Verone: ce qui plait a mon degout universel. Enfin a Paris,
quand nous dejeunons ensemble, il a le courage de me dire vers les deux
heures: "Je vous quitte"; puis, s'il fume immoderement, du moins
blame-t-il les exces de tabac. Ces deux points m'agreent specialement,
car moi, je demeure sans defense contre des jeunes gens resolus qui
m'accaparent et m'imposent leur grossiere hygiene.
C'est dans quelques promenades de sante, coupees de fraiches patisseries
au rond-point de l'Etoile, que je touchai les pensees intimes de Simon,
et que je decouvris en lui cette sensibilite, peu poussee mais tres
complete, qui me ravit, bien qu'elle manque d'aprete.
Nous decidames de passer ensemble les mois d'ete a Jersey.
* * * * *
Cette villegiature est meprisable: mauvais cigares, fadeur des paturages
suisses, mediocrites du bonheur.
Nous eumes la faiblesse d'emmener avec nous nos maitresses. Et leur
vulgarite nous donnait un malaise dans les petits wagons jersiais bondes
de gentilles misses.
A Paris, nos amies faisaient un appareillage tres distingue: belles
femmes, jolis teints; ici, rapidement engraissees, elles se
congestionnerent. Elles riaient avec bruit et marchaient sottement,
ayant les pieds meurtris. Dans notre monotone chalet, au bord de la
greve, le soir, elles protestaient avec une sorte de pitie contre nos
analyses et deductions, qu'elles declaraient des niaiseries (a cause que
nous avons l'habitude de remonter jusqu'a un principe evident) et
inconvenantes (parce que nous rivalisons de sincerite froide).
Ah! ces homards de digestion si lente, dont nous souffrimes, Simon et
moi, durant les longues apres-midi de soleil, en face de l'Ocean qui
fait mal aux yeux! Ah! ce the dont nous abusames par engouement!
* * * * *
Un soir, au casino, nous rencontrames cinq camarades qui avaient bien
dine et qui riaient comme de grossiers enfants. Ils se rejouissaient a
citer le nom familial de tel commercant de la localite, et patoisaient a
la jersiaise. Ils inviterent le capitaine du batiment de
_Granville-Jersey_ a boire de l'alcool, puis ils parlerent de la
territoriale.
Ils furent cordiaux; nos femmes leur plurent; Simon n'ouvrit pas la
bouche. Moi, par urbanite, je tachais de rire a chaque fois qu'ils
riaient.
Avant de nous coucher, mon ami et moi, seuls sur le petit chemin, pres
de la plage ou se refletait l'immense fenetre brutalement eclairee de
notre salon, dans la vaste rumeur des flots noirs, nous goutames une
reelle satisfaction a epiloguer sur la vulgarite des gens, ou du moins
sur notre impuissance a les supporter.
"O _moi_, disions-nous l'un et l'autre, _Moi_, cher enfant que je cree
chaque jour, pardonne-nous ces frequentations miserables dont nous ne
savons t'epargner l'enervement."
* * * * *
A dejeuner, le lendemain, Simon, qui est tres depensier, mais que les
gaspillages d'autrui desobligent, fit remarquer a son amie qu'elle
mangeait gloutonnement. Deja le meme defaut de tenue m'avait choque chez
ma maitresse, et je pris texte de l'occasion pour faire une courte
morale. Elles s'emporterent, et tous deux, par des clignements d'yeux,
nous nous signalions leur grossierete.
* * * * *
Vers deux heures, tandis qu'elles allaient dans les magasins, une
voiture nous conduisit jusqu'a la baie de Saint-Ouen.
Nous eumes d'abord la sensation joyeuse de voir, pour la premiere fois,
cette plage etroite et furieuse, et nous nous assimes aupres de l'ecume
des lames brisees. Puis une tasse de the nous raffermit l'estomac. Nous
etions bien servis, par un temps tiede, sur la facade nette d'un hotel
tres neuf, parmi cinq ou six groupes elegants et moderes. Je surveillais
le visage de Simon; a la troisieme gorgee je vis sa gravite se detendre.
Moi-meme je me sentais dispos.
--N'est-ce pas, lui dis-je, la premiere minute agreable que nous
trouvons a Jersey? Il n'etait pourtant pas difficile de nous organiser
ainsi. Quoi en effet? un joli temps (c'est la saison), de l'inconnu (le
monde en est plein), une tasse de the qui encourage notre cerveau (1 fr.
50).
--Tu oublies, me dit-il, deux autres plaisirs: l'analyse que nous fimes,
hier soir, de notre ennui, et l'eclair de ce matin, a table, quand nous
nous sommes surpris a souffrir, l'un et l'autre, de l'impudeur de leurs
appetits.
--Arrete! m'ecriai-je, car j'entrevois une piste de pensee.
Et, riant de la joie d'avoir un theme a mediter, nous courumes nous
installer sur un rocher en face de l'Ocean sale. Au bout d'une heure,
nous avions abouti aux principes suivants, que je copiai le soir meme
avant de m'endormir:
* * * * *
PREMIER PRINCIPE: _Nous ne sommes jamais si heureux que dans
l'exaltation._
DEUXIEME PRINCIPE: _Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation,
c'est de l'analyser._
La plus faible sensation atteint a nous fournir une joie considerable,
si nous en exposons le detail a quelqu'un qui nous comprend a demi-mot.
Et les emotions humiliantes elles-memes, ainsi transformees en matiere
de pensee, peuvent devenir voluptueuses.
CONSEQUENCE: _Il faut sentir le plus possible en analysant le plus
possible_.
Je remarque que, pour analyser avec conscience et avec joie mes
sensations, il me faut a l'ordinaire un compagnon.
* * * * *
Je me rappelle les details et toute la physionomie de cette longue
seance que nous fimes, couches dans la brise purifiante et virile de
l'Ocean. Nos intelligences etaient lucides, tonifiees par le bel air,
soutenues par le the. J'ajouterai meme que Simon s'eloigna un instant
sous les roches fraiches, ce dont je le felicitai, en l'enviant, car la
nourriture et l'air des plages entravaient fort la regularite de nos
digestions, ou nous nous montrames toujours capricieux.
* * * * *
Le meme soir, vers onze heures, reunis aupres de nos femmes dans le
petit salon de notre frele villa, je disais a Simon, avec la franchise
un peu choquante des heures de nuit:
--Je t'avouerai que souvent je songeai a entrer en religion pour avoir
une vie tracee et aucune responsabilite de moi sur moi. Enferme dans ma
cellule, resigne a l'irreparable, je cultiverais et pousserais au
paroxysme certains dons d'enthousiasme et d'amertume que je possede et
qui sont mes delices. Je fus detourne de ce cher projet par la necessite
d'etre extremement energique pour l'executer. Meme je me suis arrete de
souhaiter franchement cette vie, car j'ai soupconne qu'elle deviendrait
vite une habitude et remplie de mesquineries: rires de seminaristes,
contacts de compagnons que je n'aurais pas choisis et parmi lesquels je
serais la minorite.
Nos femmes, en m'entendant, se mirent a blasphemer, par esprit
d'opposition, et a se frapper le front, pour signifier que je
deraisonnais.
--C'est etrange, repondit Simon, que je ne t'aie pas connu ce gout
pendant des annees. Je pensais: il est aimable, actif, changeant, toutes
les vertus de Paris, mais il ne sent rien hors de cette ville. Moi,
c'est la campagne, des chiens, une pipe et les notions abondantes et
froides de Spencer a debrouiller pendant six mois.
--Erreur! lui dis-je, tu t'y ennuyais. Nous avons l'un et l'autre vetu
un personnage. J'affectai en tous lieux, d'etre pareil aux autres, et je
ne m'interrompis jamais de les dedaigner secretement. Ce me fut toujours
une torture d'avoir la physionomie mobile et les yeux expressifs. Si tu
me vis, sous l'oeil des barbares, me preter a vingt groupes bruyants et
divers, c'etait pour qu'on me laissat le repit de me construire une
vision personnelle de l'univers, quelque reve a ma taille, ou me
refugier, moi, homme libre.
Ainsi revenions-nous a nos principes de l'apres-midi, et a convenir que
nous avons ete crees pour analyser nos sensations, et pour en ressentir
le plus grand nombre possible qui soient exaltees et subtiles. J'entrai
dans la vie avec ce double besoin. Notre vertu la moins contestable,
c'est d'etre clairvoyants, et nous sommes en meme temps ardents avec
delire. Chez nous, l'apaisement n'est que debilite; il a toute la
tristesse du malade qui tourne la tete contre le mur.
Nous possedons la un don bien rare de noter les modifications de notre
moi, avant que les frissons se soient effaces sur notre epiderme. Quand
on a l'honneur d'etre, a un pareil degre, passionne et reflechi, il faut
soigner en soi une particularite aussi piquante. Raffinons soigneusement
de sensibilite et d'analyse. La besogne sera aisee, car nos besoins, a
mesure que nous les satisfaisons, croissent en exigences et en
delicatesses, et seule, cette methode saura nous faire toucher le
bonheur.
C'est ainsi que Simon et moi, par emballement, par oisivete, nous
decidames de tenter l'experience.
Courons a la solitude! Soyons des nouveau-nes! Depouilles de nos
attitudes, oublieux de nos vanites et de tout ce qui n'est pas notre
ame, veritables liberes, nous creerons une atmosphere neuve, ou nous
embellir par de sagaces experimentations.
* * * * *
Des lors, nous vecumes dans le lendemain; et chacune de nos reflexions
accroissait notre enivrement. "Desormais nous aurons un coeur ardent et
satisfait", nous affirmions-nous l'un a l'autre sur la plage, car nous
avions sagement decide de proceder par affirmation. "Cette sole est tres
fraiche...; votre maitresse, delicieuse..." me disait jadis un compagnon
d'ailleurs mediocre, et grace a son ton peremptoire la sauce passait
legere, je jouissais des biens de la vie.
* * * * *
Dans la liste qu'une agence nous fit tenir, nous choisimes, pour la
louer, une maison de maitre, avec vaste jardin plante en bois et en
vignes, sise dans un canton delaisse, a cinq kilometres de la voie
ferree, sur les confins des departements de Meurthe-et-Moselle et des
Vosges. Originaires nous-memes de ces pays, nous comptions n'y etre
distraits ni par le ciel, ni par les plaisirs, ni par les moeurs. Puis
nous n'y connaissions personne, dont la gentillesse put nous detourner
de notre genereux egotisme.
C'est alors que, corrects une supreme fois envers nos tristes amies, qui
furent tour a tour ironiques et emues, nous passames a Paris liquider
nos appartements et notre situation sociale. Nous sortimes de la grande
ville avec la joie un peu nerveuse du portefaix qui vient de delivrer
ses epaules d'une charge tres lourde. Nous nous etions debarrasses du
siecle.
Dans le train qui nous emporta vers notre retraite de Saint-Germain, par
Bayon (Meurthe-et-Moselle), nous meditions le chapitre xx du livre Ier
de l'_Imitation,_ qui traite "De l'amour de la solitude et du silence".
Et pour nous delasser de la prodigieuse sensibilite de ce vieux moine,
nous etablissions notre budget (14.000 francs de rente). Malgre que
l'odeur de la houille et les visages des voyageurs, toujours, me
bouleversent l'estomac, l'avenir me paraissait desirable.
* * * * *
CHAPITRE II
MEDITATION SUR LA JOURNEE DE JERSEY
Cette journee de Jersey fut puerile en plus d'un instant, et pas tres
nette pour moi-meme. Comment accommoder cette haine mystique du monde et
cet amour de l'agitation qui me possedent egalement! C'est a Jersey
pourtant, nerveux qui chicanions au bord de l'Ocean, que j'approchai le
plus d'un etat heroique. Je tendais a me degager de moi-meme. L'amour de
Dieu soulevait ma poitrine.
Je dis Dieu, car de l'eclosion confuse qui se fit alors en mon
imagination, rien n'approche autant que l'ardeur d'une jeune femme,
chercheuse et comblee, lasse du monde qu'elle ne saurait quitter et qui,
devote, s'agenouille en vous invoquant, Marie Vierge et Christ Dieu! Ces
creatures-la, puisqu'elles nous troublent, ne sont pas parfaites, mais
la civilisation ne produit rien de plus interessant. Les vieux mots qui
leur sont familiers embelliront notre malaise, dont ils donnent en meme
temps une figure assez exacte.
Helas! les contrarietes d'ou sortit mon _etat de grace_, je vois trop
nettement leur mediocrite pour que mon reve de Jersey n'ait tres vite
perdu a mes yeux ce caractere religieux que lui conservent mes vocables.
Jamais rien ne survint en mon ame qui ne fut embarrasse de mesquineries.
Amertume contre ce qui est, curiosite degoutee de ce que j'ignore, voila
peut-etre les tiges fletries de mes plus belles exaltations!
* * * * *
Avant cette journee decisive, deja la grace m'avait visite. J'avais deja
entrevu mon Dieu interieur, mais aussitot son emouvante image
s'emplissait d'ombre. Ces flirts avec le divin me ternissaient le
siecle, sans qu'ils modifiassent serieusement mon ignominie. C'est par
le dedain qu'enfin j'atteignis a l'amour. Certes, je comprenais que seul
le degout preventif a l'egard de la vie nous garantit de toute
deception, et que se livrer aux choses qui meurent est toujours une
diminution; mais il fallut la revelation de Jersey, pour que je prisse
le courage de me conformer a ces verites soupconnees, et de conquerir
par la culture de mes inquietudes l'embellissement de l'univers. C'est
en m'aimant infiniment, c'est en m'embrassant, que j'embrasserai les
choses et les redresserai selon mon reve.
Oui, deja j'avais ete traverse de ce delire d'animer toutes les minutes
de ma vie. Sur les petits carnets ou je note les pointes de mes
sensations pour la curiosite de les eprouver a nouveau, quand le temps
les aura emoussees, je retrouve une matinee de juillet que, malade,
vraiment epuise, tant mon corps etait rompu et mon esprit lucide
d'insomnie, je m'etais fait conduire a la bibliotheque de Nancy, pour
lire les _Exercices spirituels_ d'Ignace de Loyola. Livre de secheresse,
mais infiniment fecond, dont la mecanique fut toujours pour moi la plus
troublante des lectures; livre de dilettante et de fanatique. Il dilate
mon scepticisme et mon mepris; il demonte tout ce qu'on respecte, en
meme temps qu'il reconforte mon desir d'enthousiasme; il saurait me
faire homme libre, tout-puissant sur moi-meme.
Alors que j'etais ainsi mordu par ce cher engrenage, des militaires
passerent sur les dix heures, revenant de la promenade matinale, avec de
la poussiere, des trompettes retentissantes et des gamins admirateurs.
Et nous, ceux de la bibliotheque, un pretre, un petit vieux, trois
etudiants, nous nous penchames des fenetres de notre palais sur ces
hommes actifs. Et l'orgueil chantait dans ma tete: "Tu es un soldat, toi
aussi; tu es mille soldats, toute une armee. Que leurs trompettes levees
vers le ciel sonnent un hallali! Tiens en main toutes les forces que tu
as, afin que tu puisses, par des commandements rapides, prendre soudain
toutes les figures en face des circonstances." Et, fremissant jusqu'a
serrer les poings du desir de dominer la vie, je me replongeai dans
l'etude des moyens pour posseder les ressorts de mon ame comme un
capitaine possede sa compagnie. --Quelque jour, un statisticien dressera
la theorie des emotions, afin que l'homme a volonte les cree toutes en
lui et toutes en un meme moment.
Et puis ce fut la vie, car il fallut agir; et je me rappelle cette
douloureuse matinee ou je vis un de ma race, mais ayant toujours resiste
a l'appetit de se detruire, qui me disait dans un acces d'orgueil: "Ma
tete est une merveilleuse machine a pensees et a phrases; jamais elle ne
s'arrete de produire avec aisance des mots savoureux, des images
precises et des idees imperieuses; c'est mon royaume, un empire que je
gouverne." Et moi, tandis qu'il marchait dans l'appartement, j'etais
assombri et congele par le bromure, au point que je n'avais pas la force
de lui repondre, et je me raidissais, avec un effort trop visible, pour
sourire et pour paraitre alerte. Et je revins a midi, seul, par la
longue rue Richelieu (une de ces rues etroites qui me donnent un
malaise), plus accable et plus inconscient, mais convaincu, au fond de
mon decouragement, que le paradis c'est d'etre clairvoyant et fievreux.
* * * * *
Je m'ecarte parmi ces souvenirs. C'est que j'y apprends a connaitre mon
temperamment, ses hauts et ses bas. Voila les soucis, les nuances ou je
reviens, sitot que j'ai quelques loisirs. Je veux accueillir tous les
frissons de l'univers; je m'amuserai de tous mes nerfs. Ces anecdotes
qui vous paraissent peu de chose, je les ai choisies scrupuleusement
dans le petit bagage d'emotions qui est tout mon moi. A certains jours,
elles m'interessent beaucoup plus que la nomenclature des empires qui
s'effondrent. Elles me sont Helene, Cleopatre, la Juliette sur son
balcon et Mlle de Lespinasse, pour qui jamais ne se lasse la tendre
curiosite des jeunes gens.
Belle paix froide de Saint-Germain! C'est la que mon coeur echauffe sans
treve retrouvera et s'assurera la possession de ces frissons obscurs
qui, parfois, m'ont traverse pour m'indiquer ce que je devais etre! Ma
faiblesse jusqu'a cette heure n'a pu forcer a se realiser cet esprit
mysterieux qui se dissimule en moi. Mais je le saisirai, et je
departirai sa beaute a l'univers, qui me fut jusqu'alors mediocre comme
mon ame.
--Mais, dira-t-on, Simon, qu'interessent la vie (amour des forets et du
confort) et la precision scientifique (philosophie anglaise), comment
s'associait-il a vos aspirations?
Je pense qu'etant fort nerveux et comprehensif, il vibrait avec mes
energies quelles qu'elles fussent. Puis il baillait de sa vie sans
argent ni ambition....
Mais pourquoi m'inquieterais-je d'expliquer cette ame qui n'est pas la
mienne? Il suffit que je vous le fasse voir, aux instants ou, me
comparant a lui, vous y gagnerez de me mieux connaitre.
* * * * *
LIVRE DEUXIEME
L'EGLISE MILITANTE
* * * * *
CHAPITRE III
INSTALLATION
Le lendemain de notre arrivee, vers les neuf heures, quand le paysage,
dans la franchise de son reveil, n'a pas encore vetu la splendeur du
midi ou ces mollesses du couchant qui troublent l'observateur, nous
etudiames la propriete, et sa saine banalite nous agrea.
Batie sur un vieux monastere dont les ruines l'enclosent et
l'ennoblissent, elle occupe le sommet et les pentes pelees d'une cote
volcanique. Et cette legende de volcan, dans nos promenades du soir,
nous invitait a des reveries geologiques, toujours teintees de
melancolie pour de jeunes esprits plus riches d'imagination que de
science. Nos fenetres dominaient une vaste cuvette de terres labourees,
sans eau, et dont la courbe solennelle menait jusqu'a l'horizon des
fenetres silencieuses. Dans la transparence du soleil couchant, parfois,
les Vosges minuscules et tristes apparaissaient tassees dans le
lointain. Sur un autre ballon tres proche, le village deployait sa rue
morne; et l'eglise au milieu des tombes dominait le pays.
Cette mise en scene, si completement privee de jeunesse, devait mieux
servir nos severes analyses que n'eussent fait les somptuosites
energiques de la grande nature, la mollesse bellatre du littoral
mediterraneen, ou meme ces plaines d'etangs et de roseaux dont j'ai tant
aime la resignation grelottante. Les vieilles choses qui n'ont ni
gloire, ni douceur, par leur seul aspect, savent mettre toutes nos
pensees a leur place.
* * * * *
_Installation materielle_
En une semaine nous fumes organises.
Un gars du village, ancien ordonnance d'un capitaine, suffit a notre
service.
Quand il s'agit de choisir les chambres de sommeil et de meditation,
Simon, que je crois un peu apoplectique, voulut avoir de grands espaces
sous les yeux. Pour moi, uniquement curieux de surveiller mes
sensations, et qui desire m'anemier, tant j'ai le gout des frissons
delicats, je considerai qu'une branche d'arbre tres maigre, frolant ma
fenetre et que je connaitrais, me suffirait.
La salle a manger nous parut parfaite, des qu'un excellent poele y fut
installe. Dans la bibliotheque ou nous agitames des problemes par les
nuits d'hiver, on mit un grand bureau double ou nous nous faisions
vis-a-vis, avec chacun notre lampe et notre fauteuil Voltaire, pour
faire nos recherches ou rediger, puis, au coin de la cheminee, deux
ganaches pour la metaphysique des problemes.
La piece voisine etait tapissee de livres, meles et contradictoires
comme toutes ces fievres dont la bigarrure fait mon ame. Seul Balzac en
fui exclu, car ce passionne met en valeur les luttes et l'amertume de la
vie sociale; et, malgre tout, romanesques et de fort appetit, nous
trouverions dans son oeuvre, a certains jours, la nostalgie de ce que
nous avons renonce.
Je m'opposai avec la meme energie a ce qu'aucune chaise penetrat dans la
maison: ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions
l'honnete homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu'un penseur ait
jamais rien combine d'estimable hors d'un fauteuil.
Tous nos murs furent blanchis a la chaux. J'aime le mutisme des grands
panneaux nus; et mon ame, racontee sur les murs par le detail des
bibelots, me deviendrait insupportable. Une idee que j'ai exprimee,
desormais, n'aura plus mes intimes tendresses. C'est par une incessante
hypocrisie, par des manques frequents de sincerite dons la conversation,
que j'arrive a posseder encore en moi un petit groupe de sentiments qui
m'interessent. Peut-etre qu'ayant tout avoue dans ces pages, il me
faudra tenter une evolution de mon ame, pour que je prenne encore du
gout a moi-meme.
Nous fimes des visites aux notables et quelques aumones aux indigents.
Et pour acquerir la consideration, chose si necessaire, nous repandimes
le bruit que, freres de lits differents, nous etions nes d'un officier
superieur en retraite.
Enfin, sur l'initiative de Simon, nous causames des femmes. La femme,
qui, a toutes les epoques, eut la vertu facheuse de rendre bavards les
imbeciles, renferme de bons elements qu'un delicat parfois utilise pour
se faire a soi-meme une belle illusion. Toutefois, elle fait un
divertissement qui peut nuire a notre concentration et compromettre les
experiences que nous voulons tenter. Simon, ayant reflechi, ajouta:
Pages:
1 | 2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11