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Author of ‘Conversations With God’ Admits Essay Wasn’t His
Steve Knopper’s stark accounting of the mistakes major record labels have made in the digital era suggests they are largely responsible for their own demise.

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Oprah.com, the Web site of “The Oprah Winfrey Show,” has posted a disclaimer acknowledging that Herman Rosenblat admitted he had invented portions of his Holocaust memoir.

Arts, Briefly: Winfrey Web Site Notes Fabricated Memoir
Mr. Seaver defied censorship and conventional literary standards to bring works by rabble-rousing authors like Samuel Beckett, Henry Miller and William Burroughs to American readers.

Maurice Barres - Le culte du moi 2



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* * * * *

_Application des sens_


Au Louvre, dans la salle Chaudet, musee des sculptures modernes, parmi
les medaillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut
etudier le Sainte-Beuve de 1828. Sa vieille figure des dernieres annees,
trop grasse et d'une intelligence sensuelle, ne fait voir que le plus
matois des lettres, tandis qu'il est vraiment notre ami, ce jeune homme
grave, timide et perspicace qui a senti deux ou trois nuances
profondement.

Il s'etait compose de la vie une vision sentimentale et dominee par un
degout tres fin. Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse,
la plus exaltee, la plus erudite, la plus sincere, jusqu'au jour ou,
envahie de paresse, elle se negligea soi-meme pour travailler
simplement, et des lors eut du talent, de l'avis de tout le monde, mais
comme tout le monde.

Jeune homme, si degoute que tu cedas devant les bruyants, ne souillons
pas notre pensee a contester avec les gens de bon sens qui sacrifient
ton adolescence a ta maturite. Il n'est que moi qui puisse te
comprendre, car tu me presentes, pousses en relief, quelques-uns de mes
caracteres.

A vingt-cinq ans, sous le meme toit que ta mere, dans ta chambre, tu
travailles. Je vois sur tes tables des poetes, tes contemporains, des
mystiques, tels que l'_Imitation_ et Saint-Martin, des medecins
philosophes, Destut de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues,
car ton esprit toujours inquiet accepte les idees du hasard, en meme
temps qu'il poursuit un travail systematique. J'entends ta voix, un peu
forte sur certains mots, et qui n'acheve pas; a peine tes phrases
indiquees, tu sembles n'y plus tenir.

Dans cette belle crise d'une sensibilite trop vite dessechee,
Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa meditation. De la
pensee, il ne goutait que la chaleur qu'elle nous met au cerveau. Il
aimait mieux suivre les voltes de sa propre emotion que convaincre; il
dedaignait les sentiments qu'on raconte et qui des lors ne sont plus
qu'une seche notion. De la cette mollesse a soutenir son avis, ce brise
dans le developpement de ses idees. Il savait que Dieu seul, penetrant
les coeurs, peut juger la sincerite d'une priere.... Ceux de ma race,
eux-memes, imagineront-ils l'ardeur du sentiment d'ou sort ici cette
tiede meditation?

* * * * *

_Meditation_


A considerer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extreme politesse
et sa comprehension ne sont accompagnees d'aucune sympathie pour ceux
memes qu'il penetre le plus intimement. Il est la, tres timide et tres
jeune, avec une indication de sourire dans une raie au-dessus des yeux
et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent
qu'a demi sincere. Que sa bouche et ses yeux indiquent de reflexion!
Est-ce une nuance d'envie, ce mecontentement qui palit son visage? C'est
la fatigue, l'inquietude d'un voluptueux las, d'un voluptueux qui ne
fournit pas a ses sensualites des satisfactions larges, parce qu'il
faudrait de la persistance, et que, les crises passees, son intelligence
ne s'attarde pas.

Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un decor, tu ne te satisfais qu'avec
des idees, et tu te devorerais a t'interroger si l'on ne te jetait
precipitamment des systemes et des hommes a eprouver. C'est ainsi qu'il
me faut sans treve des emotions et de l'inconnu, tant j'ai vite epuise,
si varies qu'on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du
monde.

Dans la suite, la secheresse t'envahit parce que tu etais trop
intelligent. Tu dedaignas de servir plus longtemps de mannequin a des
emotions que tu jugeais.

Heureux les pauvres d'esprit! comme ils ne se forment pas des idees
claires sur leurs emotions, ils se plaisent et ils s'honorent; mais toi,
tu t'irritais contre toi-meme, et tu n'etais pas plus satisfait de ta
vie intime que des evenements. Tu savais que tu vivais mediocrement,
sans imaginer comment il fallait vivre.

* * * * *

_Colloque_


Je t'aime, jeune homme de 1828. Le soir, apres une journee d'action,
j'ai senti, moi aussi, et jusqu'a souhaiter que soudain dix annees
m'eloignassent de ce jour, un triste mecontentement; je me suis desole
d'etre si different de ce que je pourrais etre, d'avoir par legerete
peine quelqu'un, et encore d'avoir donne a ma physionomie morale une
attitude irreparable.

Parfois, je suis touche de regrets en considerant les hommes forts et
simples. Et j'approuve ton Amaury auquel en imposait le caractere
poussant droit de M. de Couaen. Parfois, et bien qu'ils nous genent, il
nous arrive de frequenter des sectaires, pour surprendre le secret qui
les mit toute leur vie a l'aise envers eux-memes et envers les autres.
Mais, aussi fermes qu'eux dans les necessites, nous leur en voulons de
ce manque d'imagination qui les empeche de supposer un cas ou ils
pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines
natures chancelantes, plus proches de notre coeur parce qu'elles
connaissent la joie douloureuse de se rabaisser.

Je crois que, dans l'intimite de ton coeur, tu haissais, au noble sens
et sans mauvais souhait, Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser et agir
selon qu'il etait _convenable_; et autant que te le permirent tes
mouvements instinctifs, tu cotoyas ces natures brutales dont tu
souffris.

Ainsi, peu a peu, tu quittais le service de ton ame pour te conformer a
la vision commune de l'univers. C'etait la necessite, as-tu dit, qui te
forcait a abdiquer ta personnalite excessive; c'etait aussi lassitude de
tes casuistiques ou toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aime;
tu t'es borne a ce Sainte-Beuve comprehensif ou tu te refugiais d'abord
aux seules heures de lassitude cerebrale. Oublieux de toi-meme, tu ne
raisonnas plus que sur les autres ames. Et ce n'etait pas, comme je
fais, pour comparer a leurs sensibilites la tienne et l'embellir,
c'etait pour qu'elle existat moins. Je te comprends, admirable esprit;
mais comme il serait triste qu'un jour, faute d'une source intarissable
d'emotions, j'en vinsse a imiter ton renoncement!

Ce n'est pas a la vie publique que tu demandais l'emotion. A l'age ou
Benjamin Constant etait ambitieux et amant, tu fus amoureux et mystique.
Si tu n'a pas eu ce don de spiritualite chretienne qui retrouve Dieu et
son intention vivante jusque dans les plus petits details et les
moindres mouvements, du moins tu te l'assimilas. Tu pleurais de depit de
n'etre pas aime et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu'a l'epithete un peu
grasse et sensuelle du pretre qui desire. Ta reverie religieuse etait
pleine de jeunes femmes; tu n'etais pas precisement hypocrite, mais leur
presence t'encourageait a blamer la chair. Des que le sentiment te parut
vain, tu ne t'obstinas pas a te faire aimer et vers le meme temps, tu
cessas de vouloir croire. C'etait fini de tes merveilleux frissons qui
te valent mon attendrissement; tu ne fus desormais que le plus
intelligent des hommes.

* * * * *

_Oraison_


Toi qui as abandonne le bohemianisme d'esprit, la libre fantaisie des
nerfs, pour devenir raisonnable, tu etais ne cependant, comme je suis
ne, pour n'aimer que le desarroi des puissances de l'ame. Ta jeune
hysterie se plaisait dans la souffrance; l'humiliation fit ton genie.
Ton erreur fut de chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait
perseverer a le gouter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le
reservoir de toutes les vertus.

... Et nous-memes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre emotion que
dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inquiete
pensee dans un cadre de bureaucratie! Ah! que j'aie fini d'etre froisse,
et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-a-dire rien
d'interessant. Mon ame, maitresse frissonnante, ne sera plus qu'une
caissiere, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres.

* * * * *

Nous fimes d'autres meditations, en grand nombre. Nous nous attachions
surtout aux personnes fameuses qui eurent de la spiritualite.

Benjamin Constant, pour s'emouvoir, avait besoin de desirer le pouvoir
et l'amour; Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgraces aupres des
jeunes femmes; mais d'autres atteignent a toucher Dieu par le seul
effort de leur sensibilite, pour des motifs abstraits et sans
intervention du monde interieur. Ceux-la sont tout mon coeur.

Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous
puissions trouver entre nous et notre confus ideal, pourquoi
confesserais-je le culte que je vous ai! Vous n'existez qu'en moi. Quel
rapport entre vos ames telles que je les possede et telles que les
depeignent vos meilleurs amis! Il n'est de succes au monde que pour
celui qui offre un point de contact a toute une serie d'esprits. Mais
cette conformite que vos vulgaires admirateurs proclament me repugne
profondement. Vous n'atteignez a me satisfaire qu'aux instants ou vous
dedaignez de donner aucune image de vous-meme aux autres, et quand vous
touchez enfin ce but supreme du haut dilettantisme, entrevu par l'un des
plus enerves d'entre vous: "Avant tout, etre un grand homme et un saint
pour soi-meme..." Pour soi-meme!... dernier mot de la vraie sincerite,
formule ennoblie de la haute culture du Moi qu'a Jersey nous nous
proposions.

* * * * *

Simon et moi, nous eumes le grand sens de ne pas discuter sur les
merites compares des saints. Encore qu'ils se contredisent souvent, je
les soigne et je les entretiens tous dans mon ame, car je sais que pour
Dieu il y a identite de toutes les emotions. Mais j'entrevois que ces
couches superposees de ma conscience, a qui je donne les noms d'hommes
fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agite parfois de sentiments
mal definis qui n'ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les
Sainte-Beuve. Peut-etre ces intercesseurs ne valent-ils qu'a m'eclairer
les parties les plus recentes de moi-meme....

* * * * *

Il est certain que nos dernieres meditations avaient ete d'une grande
secheresse. Nous pressions une partie de nous-memes deja epuisee. Ce
n'etaient plus que redites dans la bibliotheque de Saint-Germain. Et, a
mesure que les livres cessaient de m'emouvoir, de cette eglise ou
j'entrais chaque jour, de ces tombes qui l'entourent et de cette lente
population peinant sur des labeurs hereditaires, des impressions se
levaient, tres confuses mais penetrantes. Je me decouvrais une
sensibilite nouvelle et profonde qui me parut savoureuse.

C'est qu'aussi bien mon etre sort de ces campagnes. L'action de ce ciel
lorrain ne peut si vite mourir. J'ai vu a Paris des filles avec les
beaux yeux des marins qui ont longtemps regarde la mer. Elles habitaient
simplement Montmartre, mais ce regard, qu'elles avaient herite d'une
longue suite d'ancetres ballottes sur les flots, me parut admirable dans
les villes. Ainsi, quoique jamais je n'aie servi la terre lorraine,
j'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des
vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de melancolie, il reste quelque
parcelle des inquietudes que mes ancetres ont ressenties dans cet
horizon.

A suivre comment ils ont bati leur pays, je retrouverai l'ordre suivant
lequel furent posees mes propres assises. C'est une bonne methode pour
descendre dans quelques parties obscures de ma conscience.


* * * * *


CHAPITRE VI

EN LORRAINE


Notre ermitage de Saint-Germain etait situe a peu pres sur la limite,
entre la plaine et la montagne. Le Lorrain de la plaine, qui a derriere
lui de belles annales et tout un essai de civilisation, ne ressemble
guere au montagnard, au vosgien vigoureux qui s'eveille d'une longue
misere incolore. Simon et moi qui sommes depuis des siecles du plateau
lorrain, nous n'hesitames pas a tourner le dos aux Vosges. Puisque nous
cherchons uniquement a etre eclaires sur nos emotions, le pittoresque
des ballons et des sapins n'a rien pour satisfaire notre manie. Meme
nous nous bornerons a la region que limitent Luneville, Toul, Nancy et
notre Saint-Germain: c'est la que notre race acquit le meilleur
d'elle-meme. La, chaque pierre faconnee, les noms meme des lieux et la
physionomie laissee aux paysans par des efforts seculaires nous aideront
a suivre le developpement de la nation qui nous a transmis son esprit.
En faisant sonner les dalles de ces eglises ou les vieux gisants sont
mes peres, je reveille des morts dans ma conscience. Le langage
populaire a baptise ce coin "le coeur de la Lorraine". Chaque individu
possede la puissance de vibrer a tous les battements dont le coeur de
ses parents fut agite au long des siecles. Dans cet etroit espace, si
nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pouvons connaitre des
emotions plus significatives qu'aupres des maitres analystes qui, hier,
m'eclairaient sur moi-meme.

* * * * *

PREMIERE JOURNEE

NAISSANCE DE LA LORRAINE


A la station qui precede immediatement Nancy, au bourg de Saint-Nicolas,
nous sommes descendus du train, car il convient d'entrer dans l'histoire
de Lorraine par une visite a son patron. Dans son eglise flamboyante,
nous saluons Nicolas, debout pres de sa cuve et des petits enfants.
Cette malheureuse localite, qu'illustrent encore cette cathedrale et des
legendes, fut ruinee par des guerres confuses; elle etait riche et, pour
la piller, tous les partis se mirent quarante-huit heures d'accord. Le
noble eveque de Myre perdit sa domination. Il ne touche plus aujourd'hui
que les petits enfants; meme il prete un peu a rire comme un bonhomme
grossier. Le Lorrain, comme j'ai moi-meme coutume, honore mal le
souvenir de ses emotions passees; c'est bon au Breton de s'emouvoir
encore ou tremblaient ses peres. Mous rapetissons ce que nous touchons,
et nous nous plaisons a gouailler.

Cet hommage rendu au protecteur, nous primes une voiture pour assister
au premier jour de la Lorraine, et visiter les lieux ou cette nation
naquit, en se constituant patrie par un effort contre l'etranger. C'est
entre Saint-Nicolas et Nancy que Rene II, appuye des Suisses, tua le
Temeraire. Victoire de grande consequence, qui nous delivra des
etrangers et d'une civilisation que nous n'avions pas choisie! Secousse
de terreur, puis de joie, dans lequel ce pays s'accouche! Des lors il y
a un caractere lorrain.

Charles de Bourgogne, le Temeraire! Quelle magnifique aisance dans ses
allures bruyantes et romantiques! Aupres des grands crus de Bourgogne
qui mettent la confiance au coeur le plus hesitant, comment se tiendra
le petit vin de Moselle, de vin un peu plat, froid et dont la saveur
n'etonne pas tout d'abord, mais seduit un delicat reflechi! Comment Rene
II, faible prince qui parcourt en suppliant les rudes cantons suisses,
a-t-il pu triompher?

Dans la vie, frequemment, Simon et moi nous avons rencontre ces etres
tout brillantes, menant grand tapage, apoplectiques de confiance en soi;
nous ne les aimions guere et toujours les depassions. A l'usage, il
apparait qu'un Rene II, avec sa douceur un peu grise, n'est pas un
depourvu; il est reflechi, perseverant, et sa modestie le sert mieux que
forfanterie. Dans l'histoire, l'extreme simplicite de sa tenue passe
infiniment en elegance, du moins pour l'homme de gout, l'ostentation de
votre Temeraire. Apres la victoire, quelle gravite ingenieuse dans les
paroles moderees qu'il adresse au cadavre vaincu et dans l'inscription
que notre cocher nous fit lire a la Commanderie Saint-Jean, ou le
Bourguignon subit la ruine et de grands coups d'epee! La magnanimite de
Rene n'a rien de theatral, et s'il honore Charles d'un splendide service
funebre, c'est qu'il voulait publier devant son peuple epouvante la
definitive innocuite du brutal adversaire.

Nous avions suivi le corps du Temeraire dans Nancy, et jusque dans cette
partie dite Ville-Vieille, ou il fut publiquement expose. Quand nous
revions pres la pierre tombale de Rene, dans la froide eglise des
Cordeliers, le soir vint, qui, dans les lieux sacres, nous dispose
toujours a la melancolie. Une race qui prend conscience d'elle-meme
s'affirme aussitot en honorant ses morts. Ce sanctuaire national,
reliquaire des gloires de Lorraine, mais incomplet comme le sentiment
qu'eut jamais de soi ce peuple, date de Rene II. Les dentelures dorees
qui festonnent autour de sa statue moderne, toute cette vegetation
delicate de figurines et l'elegance de l'ensemble nous reportaient a ces
premieres epoques de la Lorraine, d'une grace bonhomme, si depourvue
d'emphase. Dans cette maison des souvenirs, nous ne vimes aucun desir
d'etonner. Ces images de morts sans morgue ne se preoccupent ni de la
noblesse classique, ni de la pompe. Rene II aimait le peuple, c'est
ainsi qu'il seduisit les cantons suisses, et il fetait l'anniversaire de
la victoire de Nancy, chaque annee, en buvant avec les bourgeois; Jeanne
etait a l'aise avec les grands, et la soeur en toute franchise des
petits; Drouot, quittant la gloire de la Grande Armee, ou il fut le plus
simple des heros, acheva sa vie en brave homme parmi ses concitoyens.
C'est mal dire qu'ils aiment le peuple, ils ne s'en distinguent pas.
Leur race se confond avec eux-memes.

Simon et moi nous comprimes alors notre haine des etrangers, des
_barbares_, et notre egotisme ou nous enfermons avec nous-memes toute
notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre,
c'est de s'entourer de hautes murailles; mais dans son jardin ferme il
introduit ceux que guident des facons de sentir et des interets
analogues aux siens.

* * * * *

DEUXIEME JOURNEE

LA LORRAINE EN ENFANCE


Cette partie ancienne de Nancy, la "Ville-Vieille", est bien
fragmentaire; elle fut perpetuellement refaite. Cette race nullement
endormie, mais de trop bon sens, hesitait a affirmer sa personnalite. Sa
finesse, son sentiment exagere du ridicule l'entraverent toujours.
Chaque generation reniait la precedente, sacrifiait les oeuvres de la
veille a la mode de l'etranger. Leur "Chapelle Ronde", monument national
s'il en fut, copie la Chapelle des Medicis de Florence, mais avec
maigreur, economie. Le Lorrain n'a pas d'abondance dans l'invention, et
ne fut jamais prodigue. Les successeurs de Rene, ayant visite les palais
de la Renaissance, rebatirent le palais ducal. Cette race a son eveil
craint de se confesser; peu de pierres ici qui puissent nous conter les
origines de nos ames.

Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain, dans l'eglise de Bon-Secours, est
tout a fait significative. Voila nos primitifs! Nous nous agenouillons
devant une Mere, et dans son manteau entr'ouvert tout un peuple se
precipite. Ces enfants me touchent, si intrepides contre le Bourguignon
et qui expriment leur reve par cette image sincere, je vois qu'ils ont
beaucoup souffert. Ils concoivent la divinite non sous la forme de
beaute, mais dans l'idee de protection. Florence, leur soeur, et qui
donne parfois l'image la plus approchante de cet ideal de clarte froide,
d'elegance seche, que les meilleurs Lorrains entrevoyaient, Florence
prend les loisirs d'embellir l'univers. Ceux-ci, dans la necessite de
sauver d'abord leur independance, mettent leur orgueil, leur art
naissant, toutes leurs ressources dans des remparts.

Cernes d'etrangers qui les inquietent, sous l'oeil des barbares, ils
n'ont pas le loisir de se developper logiquement. La grace, qui pour un
rien eut apparu, presque melancolique, dans le petit prince Rene II,
n'aboutit pas en Lorraine. Ils n'ont pas cree un type de femme: Jeanne
d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui pretant les
charmes des grandes amoureuses, demeure, dans la legende lorraine, celle
qui protege, et cela uniquement. Elle est la soeur de genie de Rene II;
perseverante, simple, tres bonne et un peu matoise. Celle de qui
l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses, est ici une vierge
nullement troublante: nos peres affirment que Jeanne ignora toujours les
miseres physiques de la femme. Cette legende de Lorraine n'est-elle pas
plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse! Voila
bien le meme sentiment qui fit agenouiller ce peuple devant la mere
gigogne de Mansuy Gauvin, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi,
Simon, sous l'oeil des barbares, comme eux je ne savais que dire: "Qui
donc me secourra?"

* * * * *

Dans le palais ducal de la "Ville-Vieille", nous avons visite le musee
historique lorrain. Les premieres salles sont consacrees aux epoques
gallo-romaines et merovingiennes; nous y interrogions vainement les plus
anciens souvenirs de notre Etre. C'est la meme ignorance que nous
trouvions, le lendemain, aux champs ou fut Scarponne, chez ces pauvres
enfants qui nous vendirent des medailles romaines arrachees a ces
terrains deserts. Et pourtant, les ondulations de ces plaines ou Attila
et les siecles ne laisserent pas meme une ruine, emeuvent des voyageurs
avertis. Quelque chose de nous autres Lorrains vivait deja a ces epoques
lointaines. Mais qu'il est obscur, indechiffrable, le frisson qui nous
attire vers cette vieille poussiere de nos ancetres! Nous visitames,
sans plus de profit, les fermes merovingiennes de Savonne et de
Vendieres, et pres de la des grottes qui jadis furent habitees. La neige
desolait les campagnes. La tristesse de l'hiver, un decor lamentable de
pluie et de silence nous aident d'habitude a imaginer le passe, mais
comment retrouverons-nous dans notre conscience aucune parcelle de ces
hommes lointains, qui ne contribuerent en rien a former notre
sensibilite. A Laitre-sous-Amance, enfin, nous contemplons une des plus
anciennes images ou la Lorraine se soit exprimee. Bien pauvre encore,
mal differenciee de tout ce qui se faisait autour d'elle, et si chetive!
C'est un portail avec quelques sculptures du onzieme siecle. A Toul,
grace a des souvenirs de l'organisation municipale romaine, la commune
populaire se forma plus vite, sous la protection des eveques, et le
treizieme siecle s'affirma dans l'eglise Saint-Gengoult et des fragments
de Saint-Etienne.

En verite le service que Rene II a rendu a la Lorraine est immense; il
lui a cree une conscience. L'enfant, qui n'avait qu'une vie vegetative,
s'individualisa; il existait confusement, il voulut vivre. Il l'avait
montre au Bourguignon, il le rappela aux lutheriens en 1522.

* * * * *

TROISIEME JOURNEE

LA LORRAINE SE DEVELOPPE


Cette _Ville-Vieille_, ce _musee lorrain_, tout incomplets, eveillent a
chaque pas des traits delicats de ma sensibilite; ils me ravissent par
la clarte qu'ils apportent dans mes emotions familieres, ils
m'attristent parce qu'ils me font toucher l'irremediable insuffisance de
l'ame que me fit cette race.

Deux grandes causes d'echec pour la Lorraine: le pays fut si tourmente
que les artistes, c'est-a-dire une des parties les plus conscientes de
la race, desertaient continuellement, s'etablissaient en Italie, s'y
deformaient; bons ou mauvais, ils devenaient Italiens en Lorraine. Puis
il n'y eut pas de riche bourgeoisie pour s'enorgueillir d'un art local,
mais une aristocratie, sans cesse en rapport avec des pays plus
puissants, honteuse de sentir son provincial et prenant le bel air de
France ou d'Italie.

Pourtant, le palais ducal, modifie dans le gout Renaissance et dont les
quatre cinquiemes ont disparu, nous fait voir un cote de l'ame lorraine,
l'esprit gouailleur; une gouaillerie nullement rabelaisienne, jamais
lyrique, mais faite d'observation, plutot matoise que verveuse. C'est de
la caricature, sans grande joie. Le sec Callot, sec en depit de
l'abondance studieuse de ses compositions, appartient a la jeunesse de
la race; le grouillement et l'emotion des guerres qu'il a vues le
soutiennent. Mais Grand ville, si mesquin et penible, devait etre le
dernier mot de cette veine qui n'aboutit pas. On la sent pourtant bien
personnelle, la malice de ce petit peuple; si cette race eut ete
heureuse, elle possedait l'element d'un art particulier. Les legendes,
chansons, anecdotes, la finesse si particuliere de ses grands hommes, et
meme aujourd'hui le tour d'esprit des campagnards etablissent bien qu'un
certain comique se preparait. Cette verve, toujours un peu maigre,
epuisee par les guerres et l'eloignement des artistes, alla se
dessechant. Il ne resta plus de cette promesse qu'une tendance
deplorable au precis, au voulu, un acharnement a l'elegance meticuleuse.

Au quinzieme siecle, a cote de cette grele malice, l'ame lorraine fait
voir un sens humain de la vie tres profond, une grande pitie. Ce petit
peuple, qui s'agenouillait devant la Dame de Bon-Secours et qui haissait
la servitude, ne laissait pas de ressentir des frissons tragiques. Comme
Michel-Ange, qui presque seul au milieu d'un peuple d'imagination
riante, recut une empreinte des horreurs de l'Italie guerriere,
Ligier-Richier dramatisa parmi les Lorrains, qui, sans treve foules,
gouaillaient. Quelle simplicite, quelle franchise! Il est bien le frere
des heros naifs de cette race! Ah! l'admirable voie que c'etait la! Ne
discutons pas la force sublime de l'Italien, mais a Saint-Michel, pres
de _la Mise au tombeau_, a l'eglise des Cordeliers, pres du _monument de
Philippe de Gueldres_, nous revons un art debarrasse de cette rhetorique
qu'a certains jours on croit toucher dans Michel-Ange: un art ayant
toute la saveur tragique du langage populaire, ou n'atteint jamais la
plus noble eloquence des poetes. Mais cette race mal consciente
d'elle-meme, qui venait d'enfanter obscurement le genie de
Ligier-Richier, se mit toujours a l'ecole chez ses voisins. Elle ignora
quel fils elle portait. Cette beaute imperieuse dont Ligier a vetu la
mort, aujourd'hui encore est mal connue. Une vague legende, d'ailleurs
insoutenable, voila tout ce que savent les Lorrains: Michel-Ange
rencontrant l'artiste lui aurait fait l'honneur de l'emmener avec lui.
Eh! grand Dieu! le sot eloge!

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