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Author of ‘Conversations With God’ Admits Essay Wasn’t His
Steve Knopper’s stark accounting of the mistakes major record labels have made in the digital era suggests they are largely responsible for their own demise.

Books of The Times: When Labels Fought the Digital, and the Digital Won
Oprah.com, the Web site of “The Oprah Winfrey Show,” has posted a disclaimer acknowledging that Herman Rosenblat admitted he had invented portions of his Holocaust memoir.

Arts, Briefly: Winfrey Web Site Notes Fabricated Memoir
Mr. Seaver defied censorship and conventional literary standards to bring works by rabble-rousing authors like Samuel Beckett, Henry Miller and William Burroughs to American readers.

Maurice Barres - Le culte du moi 2



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Parfois, dans ce desarroi de mon etre, d'etranges images montaient du
fond de ma sensibilite que je ne systematisais plus.

Il etait six heures; depuis trente minutes peut-etre nous n'avions pas
ouvert la bouche. Je me pris a rever tout haut dans cette chambre
eclairee seulement par le foyer:

Peut-etre serait-ce le bonheur d'avoir une maitresse jeune et impure,
vivant au dehors, tandis que moi je ne bougerais jamais, jamais. Elle
viendrait me voir avec ardeur; mais chaque fois, a la derniere minute,
me pressant dans ses bras, elle me montrerait un visage si triste, et
son silence serait tel que je croirais venu le jour de sa derniere
visite. Elle reviendrait, mais perpetuellement j'aurais vingt-quatre
heures d'angoisse entre chacun de nos rendez-vous, avec le coup de
massue de l'abandon suspendu sur ma tete. Meme il faudrait qu'elle
arrivat un jour apres un long retard, et qu'elle prolongeat ainsi cette
heure d'agonie ou je guette son pas dans le petit escalier. Peut-etre
serait-ce le bonheur, car, dans une vie jamais distraite, une telle
tension des sentiments ferait l'unite. Ce serait une vie systematisee.

Ma maitresse, loin de moi, ne serait pas heureuse; elle subirait une
passion vigoureuse a laquelle parfois elle repondrait, tant est faible
la chair, mais en tournant son ame desesperee vers moi. Et j'aurais un
plaisir ineffable a lui expliquer avec des mots d'amertume et de
tendresse les pures doctrines du quietisme: "Qu'importe ce que fait
notre corps, si notre ame n'y consent pas!" Ah! Simon, combien
j'aimerais etre ce malheureux consolateur-la.

Elle serait pieuse. Elle et moi, malgre nos peches, nous baiserions la
robe de la Vierge. Et comme l'amour rend infiniment comprehensif, ou,
mieux encore, comme elle ne connaitrait rien de l'homme que je puis
paraitre au vulgaire, elle ne soupconnerait pas un instant ma bonne foi;
en sorte que mon ame indecise pourrait etre, aux plis de sa robe,
franchement religieuse.

Et comme Simon ne repondait pas, je repris, a cause de ce besoin naturel
de plaire qui me fait chercher toujours un acquiescement:

Elle serait jeune, belle fille, avec des genoux fins, un corps ayant une
ligne franche et un sourire imprevu infiniment touchant de sensualite
triste. Elle serait vetue d'etoffes souples, et un jour, a peine entree,
je la vois qui me desole de sanglots sans cause, en cachant contre moi
son fin visage.

* * * * *

Mon _Moi_ est jaloux comme une idole; il ne veut pas que je le delaisse.
Deja une lassitude et degout nerveux m'avaient averti quand je me
negligeais pour adorer des etrangers. J'avais compris que les
Sainte-Beuve et les Benjamin Constant ne valent que comme miroirs
grossissants pour certains details de mon ame. Une fois encore mes nerfs
me firent rentrer dans la bonne voie. Je poussai a l'extreme mon
ecoeurement, je le passionnai, en sorte qu'ennobli par l'exaltation, il
devint digne de moi-meme et me feconda.

Voici comment la chose se fit. J'examinais avec Simon notre desarroi et
je lui disais que la difficulte n'etait pas de trouver un bon systeme de
vie, mais de l'appliquer:

--Il faudrait des necessites intelligentes me contraignant a faire le
convenable pour que je sois heureux.

--Quoi! me repondait-il, un medecin dans un hopital? un pere superieur
dans un monastere? Ou prendrais-tu l'energie de leur obeir? Et si tu la
possedes, leurs conseils sont superflus, car tu peux te les donner a
toi-meme.

--Je ne voudrais pas etre mene avec douceur, car je me mefie de mes
defaillances. C'est peut-etre que mon ame s'effemine; mais elle voudrait
etre rudoyee. Sous un cloitre, dans ma cellule, je serais heureux si je
savais qu'un maitre terrible ne me laisse pas d'autre ressources que de
subir une discipline. Le reve de ma race est mal employe et je desespere
qu'a moi seul je puisse l'amener a la vie.

Simon protesta:

--Les hommes, dit-il, sont abjects, ou du moins ils me paraissent tels.
(On se fait des imaginations qui valent des verites: ainsi toi, pour qui
chacun fut aimable, car tu es seduisant et detache, tu te figures avoir
ete martyrise.) Jamais, fut-ce pour mon bonheur, je ne reconnaitrai la
domination d'un homme. Tous, hors moi, sont des barbares, des etrangers,
et la Lorraine precisement n'a pas abouti parce qu'elle dut se soumettre
a l'etranger.

Et moi aussi, j'avais resolu de ne plus me conformer a des hommes. Le
soir d'Haroue, j'avais renie mes "intercesseurs". Simon partageait donc,
pour le fond et sans le savoir, mon opinion secrete, et pourtant je fus
mecontent: c'est que, si nous arrivions a peu pres au meme point,
c'etait par des raisonnements tres differents.

Je lui repliquai avec mauvaise humeur:

--Encore cet odieux sentiment de la dignite! cette morgue anglaise!
cette respectability que n'abandonne pas ton Spencer lui-meme! En voila
une fiction, la dignite des gens d'esprit! En toi, n'etes-vous pas vingt
a vous humilier, a vous dedaigner, a vous commander?

Ici j'eus le tort de me lever. Le ton decourage de notre entretien me
mettait mal a l'aise pour lui soumettre la nouvelle methode que
j'entrevoyais, mais j'allais etre victime moi-meme de la dignite
humaine, s'il ne me priait pas de me rasseoir. Il me laissa monter dans
ma chambre.

--Tout, au monde, lui dis-je avec desespoir, est mal fait, et ce grand
desordre de l'univers me blesse.

* * * * *

La nuit, exaltant mon indignation, me fut deplorable. Petite chose
accroupie sur mon lit, dans l'obscurite et le silence, j'attendais que
la douleur me lachat. Impuissant et desespere, j'eus le souvenir de
saint Thomas d'Aquin disant a l'autel de Jesus: "Seigneur, ai-je bien
parle devant vous?" Et devant moi-meme, qui ai methodiquement adore mon
corps et mon esprit, je m'interrogeai: "Me suis-je cultive selon qu'il
convenait?"

* * * * *

Je me levai perdu de froid, tres tard, dans une matinee de degel. Rose,
qui est trop honnete fille pour que j'en fasse des anecdotes, entrait
dans ma chambre avec bonhomie, car c'etait son jour. Si elle avait
profite des enseignements du catechisme, elle se fut plu (elle un peu
gouailleuse) a me comparer au vieux roi David qui rechauffait sa vigueur
pres de jeunes Juives. Ensuite, je la priai qu'elle baissat les stores a
fleurs eclatantes pour me cacher l'ignominie du monde, qu'elle activat
le feu comme un four de verrier, et qu'elle se retirat. Je me recouchai
tout le jour, soucieux uniquement d'interroger ma conscience.

Et dans notre conference du soir, sans plus tarder, je dis a Simon:

--Singuliere physionomie de mon ame! La disgrace universelle me
mecontente, au point que vous-meme me blessez, mon cher ami, mon frere,
quand vous partagez mes facons de voir. Il ne me suffit plus qu'on
m'approuve. Je m'irrite de tout ce qu'on nie, quand on exalte ce que
j'aime. Je vous dirai toute la verite: je ne puis plus supporter qu'on
enonce une opinion sur les choses qui sont. Je m'interesse uniquement a
ce qui devrait exister. J'ai fini de me contempler. Comme les arbres qui
poussent et comme la nature entiere, je me soucie seulement de mon Moi
futur.

Alors Simon, avec cette facon glaciale que j'ai souvent goutee, mais qui
me deplut a cette occasion, arreta le debat:

--Je crois comme vous que notre collaboration n'aboutira pas, car nous
ne pouvons discuter que sur des points du passe. Comment nous faire en
commun des idees claires sur ces obscures inquietudes et sur ces
pressentiments qui sont toutes nos notions de l'avenir! En consequence,
je retournerai volontiers a Paris, d'autant que j'ai fait des economies,
et que nous approchons de mai, saison qui egaye mon temperament.

Voila bien la separation que je desirais, mais ce me fut un desespoir
que lui-meme me l'imposat.

* * * * *

Je repris mon reve d'Haroue, en feuilletant des guides Baedeker sur mon
oreiller. Chacun de ces titres: _Belgique, Allemagne en trois parties,
Italie_, soudain emouvait un coin de mon etre. Desireux de m'assimiler
ces sommes d'enthousiasmes, quel mepris ne ressentais-je pas pour tous
ces maigres saints devant qui je m'etais agenouille et qui ne sont qu'un
point imperceptible dans le long developpement poursuivi par l'ame du
monde a travers toutes les formes!

Le lendemain je dis a Simon:

--Je n'abandonne pas le service de Dieu; je continuerai a vivre dans la
contemplation de ses perfections pour les degager en moi et pour que
j'approche le plus possible de mon absolu. Mais je donne conge aux
petits scribes passionnes et analystes, qui furent jusqu'alors nos
intercesseurs. Ainsi que nous essayames en Lorraine, je veux me modeler
sur des groupes humains, qui me feront toucher en un fort relief tous
les caracteres dont mon etre a le pressentiment. Les individus, si
parfaits qu'on les imagine, ne sont que des fragments du systeme plus
complet qu'est la race, fragment elle-meme de Dieu. Echappant desormais
a la sterile analyse de mon organisation, je travaillerai a realiser la
tendance de mon etre. Tendance obscure! Mais pour la satisfaire je me
modelerai sur ceux que mon instinct elit comme analogues et superieurs a
mon Etre. Et c'est Venise que je choisis, d'autant qu'il y fait en
moyenne 13 deg.,38 en mars et 18 deg.,23 en mai. Puis la vie materielle y est
extremement facile, ce qui convient a un contemplateur.

* * * * *

Nous nous quittames en nous serrant la main. La crainte de m'eloigner
sur une emotion un peu banale d'un local ou nous avions eu des frissons
tres curieux m'empecha seule de presser Simon dans mes bras. Mais je
constatai que nous nous aimions beaucoup.


* * * * *


CHAPITRE VIII

A LUCERNE, MARIE B...


Dans une gare, sur le trajet de Bayon a Lucerne, Milan et Venise,
j'achetai un livre alors nouveau, le _Journal de Marie Bashkirtsef._
Rien qu'a la couverture, je compris que cet ouvrage etait pour me
plaire. Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m'enfermer dans
Venise, confiant que cette race me sera d'un bon conseil.

Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se
garda toujours ardente et fiere. Quoiqu'elle n'ait pas nettement
distingue qu'elle etait mue simplement par l'amour de l'argent, qui fait
l'independance, et par l'horreur du vulgaire, on peut la dire
clairvoyante. Je l'estime. Sur le tard, elle fut effleuree par des
sentiments grossiers: elle desira la gloire et elle mourut de la
poitrine. Voila deux fautes graves; au moins par la seconde fut-elle
corrigee de la premiere. Et le fait qu'elle a disparu m'autorise a lui
donner toute ma sympathie, qui prend parfois des nuances de tendresse.

* * * * *

Je m'arretai tout un dimanche a Lucerne. Les cloches sonnant sans treve,
la neige epandue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je
me promenai le long d'un lac invisible sous le brouillard, je bus des
grogs dans de vastes hotels solitaires, et, songeant a Simon absent, a
l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soiree, une crise
de decouragement me prit et me laissat sans sommeil dans mon lit de
passage.

Un concert annoncait _le Paradis et la Peri_ de Schumann. Il me parut
que sous ce titre je pourrais rever avec profit. Et tandis
qu'officiaient les voix et les instruments, parmi tant de Suissesses, je
me demandais: "A quoi pensait Marie? Quel monde crea-t-elle pour s'y
refugier contre la grossierete de la vie?"

Les chanteurs, la musique disaient:

_L'eclat des larmes que l'esprit repand_...

Les pleurs verses par de tels yeux ont un pouvoir mysterieux, Marie
cherchait la volupte dans l'imprevu; elle fut trompee par les grands
mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommes la
tenta. "La gloire!" disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie
le contact avec les etrangers, avec les Barbares. Cependant je ne puis
la mepriser. Chez elle, cette indigne preoccupation ne fut pas bassesse
naturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu'elle refusait a
la caresse grossiere des jeunes gens, cherchait ailleurs des
satisfactions. Elle embellissait, sans doute, par toute la noblesse de
sa sensibilite, cette gloire qu'elle entrevoyait, et qui n'est pour moi
que le resultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un desir
d'une telle ardeur purifie son objet. C'est Titania tendant ses petites
mains a Bottom. _L'eclat des larmes que l'esprit repand_ transfigure
l'univers qu'il contemple.

Les chanteurs, la musique disaient:

... _Ah laisse-moi puiser la fievre_...

Marie s'egara dans sa tentative pour systematiser sa vie. Un prix au
Salon annuel n'est pas, comme elle le croyait, un but suffisant a tous
ces desirs vers tous les possibles qui sommeillent au fond de nous. Du
moins, elle desira l'enthousiasme. Et meme cette fievre put grandir en
elle avec plus de violence que chez personne, car elle etait un objet
delicat, nullement embarrassee de ces grossiers instincts qui
ralentissent la plupart des hommes. A son contact, j'affinerai mes
frissons, et mon sang brulera d'une ardeur plus vive aupres d'un tel
corps qui me semble une flamme. _Ah! laisse-moi puiser la fievre_ a
m'imaginer cette jeune poitrine qui ne fut gonflee que pour des choses
abstraites.

Les chanteurs, la musique disaient:

_Dors, noble enfant, repose a jamais_...

Quoi qu'on me dise un jour, quelque degout qui me vienne a te relire, je
te promets de continuer a te voir, selon la legende qu'aujourd'hui je me
fais de toi. Comment pouvais-tu causer des heures entieres avec cet
artisan? a moins peut-etre qu'emu par ta divine complaisance, ce petit
peintre grossier n'ait ete tres bon et tres naturel, ce qui est un grand
charme! Jamais tu n'avouas aucun sentiment tendre; je veux aller jusqu'a
croire que jamais tu ne ressentis le moindre trouble, meme quand la date
de ton dernier soupir se precisant, tu vis qu'il fallait quitter la vie
sans avoir realise aucun de tes pressentiments de bonheur. Tu n'aurais
connu que deception a chercher ta part de femme, mais c'eut ete une
faiblesse bien naturelle. Je te loue hautement d'avoir vu que cette
image du bonheur est vaine. _Dors, noble enfant, repose a jamais_ dans
ma memoire, seule comme il faut qu'un etre libre vive.

Les chanteurs, la musique disaient:

_Au bord du lac, tranquille abri_...

Et moi, rentre au silencieux desert de mon hotel, regrettant presque la
retraite etroite, la demi-securite de Saint-Germain, mal soutenu par
l'espoir si vague de construire mon bonheur dans Venise, tremblant que,
d'un instant a l'autre, ma fatigue ne se changeat en aveu d'impuissance,
je me plus a m'imaginer qu'a Simon j'avais substitue Marie, et que cette
voyageuse m'allait etre un compagnon ideal, dans un _tranquille abri, au
bord d'un lac_, qui est l'univers entier ou je veux me contempler.


* * * * *


CHAPITRE IX

VEILLEE D'ITALIE

_(Enseignement du Vinci)_


Nous avions passe le theatral Saint-Gothard et ses precipices. Un doux
plaisir me toucha devant la fuite du lac de Lugano, quand sa rive
trempee de grace fut effleuree par le train de Milan. Au soir, nous
accentuames la grande descente sur l'Italie. Un poitrinaire, portant a
sa bouche sans cesse une liqueur d'apaisement, menait un bruit lugubre
derriere moi. Mais qu'est-ce qu'un homme? J'ouvris au froid les fenetres
du wagon. Des mots historiques se pressaient dans ma tete: "Soldats,
vous etes pauvres, vous allez trouver l'abondance!" Et je me disais avec
hate: "Est-ce que je sens quelque chose?"

Cette quinzaine est une des periodes les plus honorables de mon
existence; j'ai su conquerir l'emotion que je me proposais. Oui,
j'allais trouver l'abondance. Et deja, j'etais rempli de bonte. Je
m'occupai du poitrinaire, je lui promis la sante, les femmes, le vin,
tout ce que j'imaginais lui plaire. Meme, pour qu'il sourit, je lui dis
que j'etais Parisien, et je l'aidai a descendre du train dans la gare de
Milan.

Decide aux plus grands sacrifices pour etre enthousiasme, des le soir je
sortis de l'hotel et me rendis autour de la cathedrale, m'interpellant
et m'exclamant (bien qu'elle me plut mediocrement) en formules
admiratives, car je sais que le geste et le cri ne manquent guere de
produire le sentiment qui leur correspond.

* * * * *

Seul avec le concierge qui simule un rhume, a l'Ambrosienne, ce matin
d'hiver, j'admirai les estampes, et sur elles; interrogeai mon ame.

C'etait encore ma sensibilite du cloitre, le sentiment qui me fit
demander a ma bibliotheque qu'elle me revelat a moi-meme. Invincible
egotisme qui me prive de jouir des belles formes! Derriere elles je
saisis leurs ames pour les mesurer a la mienne et m'attrister de ce qui
me manque. L'univers est un blason, que je dechiffre pour connaitre le
rang de mes freres, et je m'attriste des choses qu'ils firent sans moi.

* * * * *

A l'Ambrosienne je vis, avec quelle ardente curiosite! un portrait
d'Ignace de Loyola. Son genie logique crea une methode, dont il obtint,
sur les ames les plus superbes, de prodigieux resultats, et que j'essaye
de m'appliquer. Sa tete est une grosse boule avec une calvitie, une
forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de
migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid,
sans le moindre souci de plaire. Il avait des amis, mais ne se livra
jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s'attachait, c etait par une
sorte d'instinct profond; le manieur d'hommes le plus souple desespere
de seduire celui-la.

Quand je contemple cette physionomie imperieuse, mes lenteurs me donnent
a rougir. Je n'ai pas su encore m'emparer de moi-meme! Du moins j'ai
visite soigneusement mes ressources, je connais les fondements de mon
Etre; des lors, me perfectionnant chaque jour dans le mecanisme de
Loyola, je dirigerai mes emotions, je les ferai reapparaitre a volonte;
je serai sans treve agite des enthousiasmes les plus interessants et
tels que je les aurai choisis.

Sur le meme mur, une gravure d'apres un jeune homme de Rembrandt: la
bouche entr'ouverte, la levre superieure un peu relevee, les yeux
superbes, mais eteints, toute la figure degoutee, aneantie. Je lui
disais: "O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec votre juste
accablement, car je veux loyalement faire cette tentative."

Devant un portrait de jeune fille qui fut longtemps, mais a tort,
attribue au Vinci, jeune fille gracieuse sans plus, avec une ame un peu
ironique et de petite race, je trouvai un jeune homme qui pleurait.

--L'histoire de cette jeune fille est-elle touchante? lui dis-je: ni
Gautier, ni Taine, ni Ruskin n'en parlent. (Je citais ces noms pour
gagner sa confiance, car je pensais: voila quelque poete.)

--Je l'ignore, me repondit-il.

--Il y a parfois des ressemblances emouvantes. (Sa vive emotion, ses
pleurs me permettaient ces familiarites.)

--Je ne pense pas qu'on puisse comparer aucune fille a celle-ci.

--Eh bien! repris-je.

--Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main la.

Je le tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge
lui-meme sait que le tableau n'est pas de Leonard. Puis la jeune fille,
delicate, n'a aucune imperiosite. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal
renseigne, est pourtant tres proche de Dieu; son ame chargee d'ardeur,
pour vibrer n'a nul besoin qu'un art ingenieux la caresse. C'est
l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la premiere occasion de grouper
les emotions dont il est rempli et d'en jouir. L'important n'est pas
d'avoir du bon sens, mais le plus d'elan possible. Je tiens meme le bon
sens pour un odieux defaut. _L'Imitation de Notre-Seigneur
Jesus-Christ_, cher petit manuel de la plus jolie vie qu'aient imaginee
les delicats, l'a tres bien vu: les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et
aime, sont ceux qui approchent le plus de leur ideal, c'est-a-dire de
Dieu. Ce n'est pas en chicanant chacun de mes desirs, en me verifiant
jusqu'a m'attrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le
bonheur.

* * * * *

Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la _Tete du
Christ_, par le Vinci (l'etude au crayon rouge pour le Christ de _la
Cene_), ne me laissait rien voir d'autre....

* * * * *

Cette journee fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me
confirme dans la methode que j'entrevoyais depuis Haroue.

Plus jeune, par une matinee seche d'hiver florentin, ralentissant ma
promenade sur le Lung'Arno, en face des collines delicates et presque
nerveuses, j'ai suivi le meme ordre de reflexions. Je sortais de voir au
Pitti la Simonetta, maitresse fameuse du Magnifique, peinte par
Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour gouter sa beaute
malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins a l'aimer; au
premier regard, elle ne me donnait que de la curiosite. Il en advint
ainsi de moi-meme devant moi-meme. Jusqu'a cette heure, je fus
simplement curieux de mon ame. Je considerais mes divers sentiments, qui
ont la physionomie rechignee et malingre des enfants difficilement
eleves, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour representer le plus
comprehensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas
le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air
degoute qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint _accepte_, sans
vouloir rien modifier. Il accepte sa destinee et meme la bassesse de ses
amis: c'est qu'il donne a toutes choses leur pleine signification. Au
lieu d'etriquer la vie, il epanouit devant son intelligence la part de
beaute qui sommeille dans le mediocre.

Aujourd'hui, dans cette veillee d'Italie, je vois qu'il n'y a pas
comprehension complete sans bonte. Je cesse de hair. Je pardonnerai a
tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je
repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai
qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se developpant encore, ils
aboutiront a satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre.

Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, etant
accoude sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son
crayon traca a le sourire qui pardonne a tous les Judas de la vie, elle
a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la
direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des levres qu'aucune
amertume n'etonne plus.

* * * * *

Etant descendu avec ces pensees, je rejoignis ma voiture, et tandis
qu'une triste humidite tombait sur la ville, enveloppe dans un grand
manteau de voyage, je me pris a songer.

Je vis nettement qu'un second probleme se greffait sur le premier:

1 deg. Dans ma cellule, j'avais fait une enquete sur moi-meme, j'etais
arrive a embrasser le developpement de mon etre; mais j'avais ete
preoccupe de mon imperfection avant tout.

2 deg. Il s'agit maintenant de preter a l'homme, que je suis, la beaute que
je voudrais lui voir; il faut illuminer l'univers que je possede de
toute cette lumiere que je pressens; le programme, c'est d'escompter en
quelque sorte, pour en jouir tout de suite, la perfection a laquelle mon
Etre arrivera le long des siecles, si, comme ma raison le suppose, il y
a progres a l'infini.

En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon reve
fait de tous les soupcons de beaute qui me troublent parfois jusqu'a me
faire aimer la mort, parce qu'elle hate le futur. Je suis un point dans
le developpement de mon Etre; or, jusqu'a cette heure, j'ai regarde
derriere moi, desormais je tournerai mes yeux vers l'avenir. Et comme la
mere dote son fils de tous les merites qu'elle imagine confusement, je
cree mon ideal de tous les soupirs dont m'emplit la banalite de la vie.

* * * * *

J'etais fort enerve; il me fallut passer a la poste, ou l'on me demanda
un passeport. Je discutai, m'emportai et, tremblant de colere, molestai
de paroles les commis. Puis aussitot je me pris a rire, comme un malade,
en songeant a mes beaux plans d'indulgence universelle....

Qu'importe! il faut que je m'accepte comme j'accepte les autres. Mon
indulgence, faite de comprehension, doit s'etendre jusqu'a ma propre
faiblesse. Se detacher de soi-meme, chose belle et necessaire!
D'ailleurs, mon _moi du dehors_, que me fait! Les actes ne comptent pas;
ce qui importe uniquement, c'est mon _moi du dedans_! le Dieu que je
construis. Mon royaume n'est pas de ce monde; mon royaume est un domaine
que j'embellis methodiquement a l'aide de tous mes pressentiments de la
beaute; c'est un reve plus certain que la realite, et je m'y refugie a
mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes familieres.


* * * * *


CHAPITRE X

MON TRIOMPHE DE VENISE


Sur la ligne de Milan a Venise, je ne cessai de mediter les
enseignements de ma veillee d'Italie, la sagesse du Vinci. J'etais pret
a m'aimer, a me comprendre jusque dans mes tenebres. Pour me guider, je
comptais sur Venise et sur la race que m'a designee une intuition de mon
coeur.

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