Maurice Barres - Le culte du moi 2
M >>
Maurice Barres >> Le culte du moi 2
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 | 8 |
9 |
10 |
11
* * * * *
Et pourtant j'hesitais encore devant ce nouvel effort, quand je
descendis a Padoue, desireux de visiter, dans un jardin silencieux,
l'eglise Santa Maria dell' Arena, ou Giotto raconte en fresques
nombreuses l'histoire de la Vierge et du Christ.
Aux cloitres florentins, jadis, combien n'ai-je pas celebre les
primitifs! J'avais pour la societe des hommes une haine timide,
j'enviais la vie retenue des cellules. Meme a Saint-Germain, la
gaucherie de ces ames peintes, leurs gestes simplifies, leurs
physionomies trop precises et trop incertaines satisfaisaient mon ardeur
si seche, si compliquee. Mais la soiree d'Haroue et le Vinci m'ont
transforme: le plus venerable des primitifs a Padoue ne m'inspire qu'une
sorte de pitie complaisante, qui est tout le contraire de l'amour.
Voila bien, sur ces figures, la mefiance delicate que je ressens
moi-meme devant l'univers, mais je n'y devine aucune culture de soi par
soi. S'ils gardent, a l'egard de la vie, une reserve analogue a la
mienne, c'est pour des raisons si differentes! Je les medite, et je
songe a la religion des petites soeurs, qui, malgre mon gout tres vif
pour toutes les formes de la devotion, ne peut guere me satisfaire. Sur
ces physionomies le sentiment, maladif, sterile, met une lueur; mais
aucune clairvoyance, aucun souci de se comprendre et de se developper.
Pauvres saints du Giotto et petites soeurs! Ils s'en tiennent a
s'emouvoir devant des legendes imposees; or, moi, je m'enorgueillis a
cause de fictions que j'anime en souriant et que je renouvelle chaque
soir....
Ces ames naives de Santa Maria dell' Arena, je sens que je les trompe en
paraissant communier avec elles. J'eus parfois le meme scrupule sous mon
cloitre de Saint-Germain, quand j'invoquais les moines qui m'y
precederent. C'est par coquetterie, et grace a des jeux de mots, que je
grossis nos legers points de contact. Dans un siecle hostile et
vulgaire, sous l'oeil des Barbares, des familles eparpillees et presque
detruites se plaisent a resserrer leurs liens. Mais il faut avouer que
voila une parente bien lointaine. Pour un cote de moi qui peut-etre
satisferait le Giotto, combien qui l'etonneraient extremement! Dans sa
chapelle, en meme temps que je baille un peu, ma loyaute est a la gene.
* * * * *
Trois heures apres, a Venise, j'etudiais les Veronese; leur force me
rafraichissait. Ils m'attiraient, m'elevaient vers eux, mais
m'intimidaient. La encore je me sens un etranger; mes hesitations, toute
ma subtilite mesquine doivent les remplir de piete. Pas plus qu'avec les
Giotto, je n'ai merite de vivre avec les Veronese. Dans le siecle et
dans mes combats de Saint-Germain, je n'ai fait voir que cet etat
exprime par les Botticelli: tristesse tortueuse, mecontentement, toute
la bouderie des faibles et des plus distingues en face de la vie. Mais
d'etre tel, je ne me satisfais pas. Je suis venu a Venise pour
m'accroitre et pour me creer heureux. Voici cet instant arrive.
Ce soir-la, quand, tonifie de grand air et restaure par un parfait
chocolat, j'atteignis l'heure ou le soleil couchant met au loin, sur la
mer, une limpidite merveilleuse, ma puissance de sentir s'elargit. Des
instincts tres vagues qui, depuis quelques mois montaient du fond de mon
Etre, se systematiserent. Chaque parcelle de mon ame fut fortifiee,
transformee.
Une tache immense et pale couvrait l'univers devant moi, brillantee sur
la mer, rosee sur les maisons; le ciel presque incolore s'accentuait au
couchant jusqu'a la rougeur enorme du soleil decline. Et toute cette
teinte lavee semblait s'etre adoucie, pour que je passe aisement aborder
la beaute instructive de Venise et que rien ne m'en blessat: mousse
sucree du champagne qu'on fait boire aux anemiques.
La seule image d'effort que j'y vis, c'etait sur l'eau un gondelier se
detachant en noir avec une nettete extreme, presque risible. D'un rythme
lent, tres precis, il faisait son travail, qui est simplement de
deplacer un peu d'eau pour promener un homme qui dort.
Et devant ce bonheur orne, je sentis bien que j'etais vaincu par Venise.
Au contact de la loi que sa beaute revele, la loi que je servais
faillit. J'eus le courage de me renoncer. Mon contentement systematique
fit place a une sympathie aisee, facile, pour tout ce qui est moi-meme.
Hier je compliquais ma misere, je reprouvais des parties de mon etre:
j'entretenais sur mes levres le sourire dedaigneux des Botticelli, et
chaque jour, par mes subtilites, je me dessechais. Desormais convaincu
que Venise a tire de soi une vision de l'univers analogue et superieure
a celle que j'edifiais si peniblement, je pretends me guider sur le
developpement de Venise.
Au lieu de replier ma sensibilite et de lamenter ce qui me deplait en
moi, j'ordonnerai avec les meilleures beautes de Venise un reve de vie
heureuse pour le contempler et m'y conformer.
* * * * *
I
VENISE
SA BEAUTE DU DEHORS
Des lors je passai mes jours, dans des palais deserts, a lire les
annales magnifiques et confuses de la Republique,--dans les musees et
les eglises ecrasees d'or, a controler les catalogues,--sur la rive des
Schiavoni, a louer la mer, le soleil et l'air pur qui egayent mes
vingt-cinq ans,--et sur les petits ponts imprevus, je m'attristais
longuement des canaux immobiles entre des murs ecussonnes.
* * * * *
Apres trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles a cette
delicate cite, je brusquai mon regime jusqu'alors regle par Baedeker, et
quittant la Piazza, ou parmi des etrangers choquants on lit les journaux
francais, je me confinai dans une Venise plus venitienne. J'habitai les
Fondamenta Bragadin; cela me plut, car Bragadin est un doge qui, par
grandeur d'ame, consentit a etre ecorche vif, et parfois je songe que je
me suis fait un sort analogue.
Je voudrais transcrire quelques tableaux tres brefs des sensations les
plus joyeuses que je connus au hasard de ces premieres curiosites; mais
il eut fallu les esquisser sur l'instant. Je ne puis m'alleger de mes
imaginations habituelles et retrouver ces moments de bonheur aile. C'est
en vain que pendant des semaines, aupres de ma table de travail, j'ai
attendu la veine heureuse qui me ferait souvenir.
Je vois une matinee a Saint-Marc, ou j'etais assis sur des marbres
antiques et frais, tandis qu'un bon chien (musele) allongeait sur mes
genoux sa vieille tete de serpent honnete. Et l'un et l'autre nous
regardions, avec une parfaite volupte, le faste et la seduction realises
tout autour de nous.--Ah! Simon, comme la raideur anglaise serait
miserable dans cette vegetation divine!
Je vois un jour le soleil que je m'etendis sur un banc de marbre, au ras
de la mer: alors je compris qu'un miserable mendiant n'est pas
necessairement un malheureux, et que pour eux aussi l'univers a sa
beaute.
Je vois au quai des Schiavoni le vapeur du Lido, charge de misses
froides et de touristes aux gestes agacants. Une barque sous le plein
soleil s'approche. Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance y
chantait une chanson, eclatante comme ces vagues qui nous brulaient les
yeux. Venise, l'atmosphere bleue et or, l'Adriatique qui fuit en
s'attristant et cette voix nerveuse vers le ciel faisaient si
cruellement ressortir la morne hebetude de ces marchands sans ame que je
benis l'ordre des choses de m'avoir distingue de ces hommes dont je
portais le costume.
* * * * *
Cependant j'attendais avec impatience le jour ou j'aurais tout regarde,
non pour ne plus rien voir, mais pour fermer les yeux et pour faire des
pensees enfin avec ces choses que j'avais tant frolees. La beaute du
dehors jamais ne m'emut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont
que des tableaux psychologiques.
Je dirai que, parmi ces delices sensuelles, jamais je n'oubliai l'heure
qu'il etait. Aux meilleurs detours de cette ville abondante et toujours
imprevue, jamais je ne perdis l'impression qui fait mon angoisse: le
sens du provisoire.
Mais qu'on me laisse decrire l'ordre de mes associations d'idees, tandis
qu'en ce jardin de chefs-d'oeuvre j'errais, mal sensible a la
prodigalite des essais du genie venitien et soucieux uniquement
d'absolu.
Je prends un exemple au hasard: vers le crepuscule, debouchant de mon
canal Bragadin sur les Fondamenta Zattere, soudain je voyais le soleil
comme une bete enorme flamboyer au versant d'un ciel delicat, par-dessus
une mer indifferente a cette brutalite, toute elegante et de tendresse
vaporeuse. Alors, avec un haut-le-corps, je m'exclamais et je
gesticulais. Puis aussitot: "Quoi donc! es-tu certain que cela
t'interesse?" Mais en meme temps: "Saisissons l'occasion, me disais-je,
pour pousser jusqu'a l'extremite des Zattere (un kilometre le long d'un
bras de mer canalise, sur un quai largement dalle). Je suis certainement
en face d'un des plus beaux paysages du monde.... Et puis, mon diner
retarde de vingt minutes, la soiree me sera moins longue.... Ah! ces
soirees, toutes ces journees de la vie exterieure!... Et s'il pleuvait,
j'aurais un frisson d'humidite, la table du restaurant me serait lugubre
et, l'ayant quittee, il me faudrait rentrer immediatement dans un chez
moi meuble de malaise, ou m'enfermer dans un cafe qui me congestionne!"
Ce choeur des pensees qui m'emplissaient fait voir que les plus
voluptueux decors ne peuvent imposer silence a mes sensibilites
mesquines. La grace de Venise qui me penetrait ne pouvait etouffer les
protestations dont mon etre naquit gonfle. Il fallait que l'ame de cette
ville se fondit avec mon ame dans quelqu'une de ces meditations confuses
dont parfois mon isolement s'embellit.
* * * * *
II
VENISE
SA BEAUTE INTERIEURE, SA LOI QUI ME PENETRE
Heureux les yeux qui, fermes
aux choses exterieures, ne contemplent
plus que les interieures
Enfin, je connus Venise. Je possedais tous mes documents pour degager la
loi de cette cite et m'y conformer. Le long des canaux, sous le soleil
du milieu du jour, je promenais avec maussaderie une dyspepsie que
stimulait encore l'air de la mer. (On est trop dispose a oublier que
Venise, avec sa langueur et ses perpetuelles tasses de cafe, est
legerement malsaine.) Les photographies inevitables des vitrines avaient
fait banales les plus belles images des cloitres et des musees. Seule,
la tristesse de mon restaurant solitaire m'emouvait encore pour la
beaute de la Venise du dehors, tandis que la nuit, descendant d'un ciel
au coloris pali, ennoblissait d'une agonie romanesque l'Adriatique. Et
si ce declin du jour me toucha plus longtemps qu'aucun instant de cette
ville, c'est qu'il est le point de jonction entre ma sensibilite
anemique et la vigueur venitienne.
Des lors, je ne quittai plus mon appartement, ou, sans phrases, un
enfant m'apportait des repas sommaires.
Vetu d'etoffes faciles, dedaigneux de tous soins de toilette, mais
seulement poudre de poudre insecticide, je demeurais le jour et la nuit
parmi mes cigares, etendu sur mon vaste lit.
J'avais enfin divorce avec ma guenille, avec celle qui doit mourir. Ma
chambre etait fraiche et d'aspect amical. Ignorant du bruyant appel des
horloges obstinees, je m'occupai seulement a regarder en moi-meme, que
venaient de remuer tant de beaux spectacles. Je profitais de l'ennui que
je m'etais donne a vivre en proie aux ciceroni, tete nue, parmi les
edifices remarquables.
Mes souvenirs, rapidement deformes par mon instinct, me presenterent une
Venise qui n'existe nulle part. Aux attraits que cette noble cite offre
a tous les passants, je substituai machinalement une beaute plus sure de
me plaire, une beaute selon moi-meme. Ses splendeurs tangibles, je les
poussai jusqu'a l'impalpable beaute des idees, car les formes les plus
parfaites ne sont que des symboles pour ma curiosite d'ideologue.
Et cette cite abstraite, batie pour mon usage personnel, se deroulait
devant mes yeux clos, hors du temps et de l'espace. Je la voyais
necessaire comme une Loi; chaine d'idees dont le premier anneau est
l'idee de Dieu. Cette synthese, dont j'etais l'artisan, me fit paraitre
bien mesquine la Venise bornee ou se rejouissent les artistes et les
touristes.
* * * * *
Qu'on ne saurait gouter que
Dieu seul, et qu'on le goute en
toutes choses, quand on l'aime
veritablement.
Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l'imagine, ne saurait
guere m'interesser. Mon orgueil, ma plenitude, c'est de les concevoir
sous la forme d'eternite. Mon etre m'enchante, quand je l'entrevois
echelonne sur les siecles, se developpant a travers une longue suite de
corps. Mais dans mes jours de secheresse, si je crois qu'il naquit il y
a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente
ans, je n'en ai que du degout.
Oui, une partie de mon ame, toute celle qui n'est pas attachee au monde
exterieur, a vecu de longs siecles avant de s'etablir en moi. Autrement,
serait-il possible qu'elle fut ornee comme je la vois! Elle a si peu
progresse, depuis vingt-cinq ans que je peine a l'embellir! J'en conclus
que, pour l'amener au degre ou je la trouvai des ma naissance, il a
fallu une infinite de vies. L'ame qui habite aujourd'hui en moi est
faite de parcelles qui survecurent a des milliers de morts; et cette
somme, grossie du meilleur de moi-meme, me survivra en perdant mon
souvenir.
Je ne suis qu'un instant d'un long developpement de mon Etre; de meme la
Venise de cette epoque n'est qu'un instant de l'Ame venitienne. Mon Etre
et l'Etre venitien sont illimites. Grace a ma clairvoyance, je puis
reconstituer une partie de leurs developpements; mais mon horizon est
borne par ma faiblesse: jamais je n'atteindrai jusqu'au bonheur parfait
de contempler Dieu, de connaitre le Principe qui contient et qui
necessite tout. Que j'entrevoie une partie de ce qui est ou du moins de
ce qui parait etre, cela deja est bien beau.
Cette satisfaction me fut donnee, quand je contemplai dans l'ame de
Venise, mon Etre agrandi et plus proche de Dieu.
* * * * *
L'Etre de Venise.
Cette qualite d'emotion, qui est constante dans Venise et dont chacun
des details de cette nation porte l'empreinte, seules la percoivent
pleinement les ames douees d'une sensibilite parente. Ce caractere
mysterieux, que je nomme l'ame de tout groupe d'humanite et qui varie
avec chacun d'eux, on l'obtient en eliminant mille traits mesquins, ou
s'embarrasse le vulgaire. Et cette elimination, cette abstraction se
font sans reflexion, mecaniquement, par la repetition des memes
impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous
les aspects et toutes les epoques d'une civilisation.
* * * * *
Mon Etre.
De meme, quand ma pensee se promene en moi, parmi mille banalites qui
semblaient tout d'abord importantes, elle distingue jusqu'a en etre
frappee des traits a demi effaces; et bientot une image demeure fixee
dans mon imagination. Et cette image, c'est moi-meme, mais moi plus
noble que dans l'ordinaire; c'est l'essentiel de mon Etre, non pas de ce
que je parais en 89, mais de tout ce developpement a travers les
generations dont je vis aujourd'hui un instant.
* * * * *
Description de ce type qui
reunit, en les resumant, les
caracteres du developpement
de mon Etre et de l'Etre de
Venise.
Je l'avais pressenti quand je feuilletais des guides Baedeker, le soir
de notre separation a Saint-Germain: cette image de mon Etre et cette
image de l'Etre de Venise, obtenues par une inconsciente abstraction,
concordent en de nombreux points.
En les superposant, par une sorte d'addition legerement confuse,
j'obtins une image infiniment noble ou je me mirai avec delice dans ma
chambre solitaire et fraiche. Fragment bien petit encore de l'Etre
infini de Dieu! mais le plus beau resultat que j'eusse atteint depuis
mon voeu de Jersey. Voici donc que je contemplais mes emotions! Et non
plus des emotions toujours inquietes et sans lien, mais systematisees,
poussees jusqu'a la fleur qu'elles pressentaient. Hier, je les analysais
avec tristesse; aujourd'hui, par un effort de comprehension, de bonte,
je les assemble et je les divinise. Je m'accouche de tous les possibles
qui se tourmentaient en moi. Je dresse devant moi mon type.
* * * * *
Durant quelques semaines, couche sur mon vaste lit des Fondamenta
Bragadin, ou, plus reellement, vivant dans l'eternel, je fus ravi a tout
ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi: je fus soustrait aux
Barbares. Meme je ne les connaissais plus. Ayant ete au milieu d'eux
l'esprit souffrant, puis a l'ecart l'esprit militant, par ma methode je
devenais l'esprit triomphant.
Ici se refugierent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit
dans le marasme. Venise est douce a toutes les imperiosites abattues.
Par ce sentiment special qui fait que nous portons plus haut la tete
sous un ciel pur et devant des chefs-d'oeuvre elances, elle console nos
chagrins et releve notre jugement sur nous-memes. J'ai apporte a Venise
tous les dieux trouves un a un dans les couches diverses de ma
conscience. Ils etaient epars en moi, tels qu'au soir de mon abattement
d'Haroue; je l'ai priee de les concilier et de leur donner du style. Et
tandis que je contemplais sa beaute, j'ai senti ma force qui, sans
s'accroitre d'elements nouveaux, prenait une merveilleuse intensite.
* * * * *
Venise, me disais-je, fut batie sur les lagunes par un groupe d'hommes
jaloux de leur independance; cette fierte d'etre libre, elle la conserva
toujours; sa politique, ses moeurs, ses arts jamais ne subirent les
etrangers.--Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir
les Barbares, les etrangers; et le perpetuel ressort de ma vertu, c'est
que je me veux homme libre.
Venise, pour avoir ete heroique contre les etrangers, amassa dans l'ame
de ses citoyens les plus beaux desinteressements.--Ainsi, je fus
toujours emu d'une sorte de generosite naturelle, je hais l'hypocrisie
des austeres, l'etroitesse des fanatiques et toutes les banalites de la
majorite. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en
d'autres corps, jadis, mon Etre a du soutenir pour acquerir ces vertus.
Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision
personnelle de l'univers que sous une legere atteinte de douceur
mystique: Memling, venu d'Allemagne, fait naitre Jean Bellin.--De meme,
c'est par ce besoin de protection que connurent toutes les enfances
mortifiees, et par l'enseignement metaphysique d'outre-Rhin, que je fus
eveille a me faire des choses une idee personnelle. A douze ans, dans la
chapelle de mon college, je lisais avec acharnement les psaumes de la
Penitence, pour tromper mon ecoeurement; et plus tard, dans l'intrigue
de Paris, le soir, je me suis libere de moi-meme parmi les ivresses
confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza.
Si fievreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait
de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon Etre et de
l'Etre de Venise.--Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on
lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je
suis inquiet sans treve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure
ou le regret de cette serenite. Ma febrilite actuelle n'est sans doute
qu'un secret instinct de mon Etre, qui se souvient d'avoir possede,
entrevu ces heures fortes et paisibles marquees a Venise par Titien.
Rien au plus intime de moi ne repond au genie violent de Tintoret. Mon
systeme n'en est pas deconcerte. Aussi bien, dans cette republique
magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure a part,
que n'expliquent ni les arts ni les moeurs de son temps. Le Tintoret est
a Venise un accident, un a cote. C'est avec Veronese, si noble, si aise,
que la vraie Venise se developpait alors. Mon Etre se souvient sans
effort d'avoir connu l'instant de dignite, de bonte et de puissance que
Veronese signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la
vie etait une fete; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans
l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur.
Veronese cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un maitre; je lui
cache quelques-uns de mes sourires.--Mon camarade, mon vrai Moi, c'est
Tiepolo.
_Tiepolo_
Celui-la, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame venitienne
qui s'etait accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les
Veronese s'arreta de creer; elle se contempla et se connut. Deja
Veronese avait la fierte de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se
contente plus de cet orgueil instinctif, il sait le detail de ses
merites, il les etale, il en fait tapage.--Comme moi aujourd'hui,
Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du tresor des vertus
heritees de ses ancetres.
Je ne me suis dote d'aucune force nouvelle, mais a celles que mon Etre
s'etait acquises dans des existences anterieures j'ai donne une
intensite differente. De sensibilites instinctives, j'ai fait des
sensibilites reflechies. Mes visions du monde m'ont ete amassees par mon
Etre dans chacune de ses transformations; superposees dans ma
conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres: si je n'y puis
rien ajouter, du moins je sais que je les possede.
Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse.
Ainsi s'explique la melancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi,
ainsi que les siecles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une
atmosphere convenable. L'energie de notre Etre, epuisee par les efforts
de jadis, n'atteint qu'a donner a notre tristesse une sorte de fantaisie
trop imprevue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui
nous montrent l'ame de Gianbatista Tiepolo, quel tapage eclatant et
melancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du Veronese; il en
fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, fetes, soies
et sourires! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile! Tout le
peuple des createurs de jadis, il le repete a satiete, l'embrouille, lui
donne la fievre, le met en lambeaux, a force de frissons! mais il
l'inonde de lumiere. C'est la son oeuvre, debordante de souvenirs
fragmentaires, pele-mele de toutes les ecoles, heurtee, sans frein ni
convenance, dites-vous, mais ou l'harmonie nait d'une incomparable
vibration lumineuse.--Ainsi mon unite est faite de toute la clarte que
je porte parmi tant de visions accumulees en moi.
Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute
une race aboutit. Il ne cree pas la beaute, mais il fait voir infiniment
d'esprit, d'ingeniosite; c'est la conscience la plus ornee qu'on puisse
imaginer, et chez lui la force, depouillee de sa premiere energie,
invente une grace ignoree des sectaires. Ah! ces airs de tete, ces
attitudes, ces pretentions, cet elan charmant et qui sans cesse se
brise! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumiere; il en inonde ses
tableaux; les contours se perdent, seules restent des taches colorees
qui se penetrent et se fondent divinement.--Ainsi, j'ai perdu le
souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses emotions, et seule
demeure, au fond de moi, ma sensibilite qui prend, selon ses hauts et
ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres,
livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est eraille, fripe,
devore par sa fievre et par un torrent de lumiere, ainsi que sont mes
images interieures que je m'enerve a eclairer durant mes longues
solitudes.
Dans une suite de _Caprices_, livres d'eaux-fortes pour ses sensations
au jour le jour, Tiepolo nous a dit toute sa melancolie. Il etait trop
sceptique pour pousser a l'amertume. Ses conceptions ont cette lassitude
qui suit les grandes voluptes et que leur preferent les epicuriens
delicats. Il sentait une fatigue confuse des efforts heroiques de ses
peres, et tout en gardant la noble attitude qu'ils lui avaient lentement
formee par leur gloire, il en souriait. Les _Caprices_ de Tiepolo sont
des recueils heroiques, ou toutes les ames de Venise sont reunies; mais
tant de siecles se resumant en figures symboliques, ce sourire inavoue,
cette melancolie dans l'opulence sont d'un scepticisme trop delicat pour
la masse des hommes. Un homme trop clairvoyant parait enigmatique.
On traite volontiers d'obscur ce qu'on ne comprend pas; cela est vrai
grammaticalement, mais il appartient au poete de faire sentir ce qui ne
peut etre compris. Tiepolo contemple en soi toute sa race. Que parmi des
guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau! A cette page de
Tiepolo, je m'arrete; j'ai reconnu son ame, la mienne!
Ah! celui-la, comment s'etonner si je le prefere a tout autre?
* * * * *
Apres Tiepolo, Venise n'avait plus qu'a dresser son catalogue.
Aujourd'hui, elle est toute a se fouiller, a mettre en valeur chacune de
ses epoques; ce sont des dispositions mortuaires.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 | 8 |
9 |
10 |
11