Maurice Barres - Le culte du moi 3
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LE CULTE DU MOI
* * * * *
LE JARDIN DE BERENICE
PAR
MAURICE BARRES
DE L'ACADEMIE FRANCAISE
* * * * *
NOUVELLE EDITION
PARIS
1910
* * * * *
TABLE DES MATIERES
Quelques personnes ayant manifeste
CHAPITRE PREMIER.--(Position de la question.)
Conversation qu'eurent MM. Renan et
Chincholle sur le general Boulanger,
en fevrier 89, devant Philippe
CHAPITRE DEUXIEME.--Philippe retrouve dans
Arles Berenice, dite Petite-Secousse
CHAPITRE TROISIEME.--(Histoire de Berenice).
--Comment Philippe connut Petite-Secousse
CHAPITRE QUATRIEME--(Histoire de Berenice)
[Suite].--Le musee du Roi Rene
CHAPITRE CINQUIEME.--Berenice a Aigues-Mortes.
Les amours de Petite-Secousse et de Francois de
Transe
CHAPITRE SIXIEME.--Journee que passa Philippe
sur la Tour Constance, ayant a sa droite Berenice
et a sa gauche l'Adversaire
(a) Vue generale et confuse
(b) Vue distincte et analytique des parties.
(c) Reconstitution synthetique d'Aigues-Mortes,
de Berenice, de Charles Martin et de moi-meme,
avec la connaissance que j'ai des parties
(d) Critique de ce point de vue
CHAPITRE SEPTIEME.--La pedagogie de Berenice.
(a) La methode de Berenice
(b) Les plaisirs de Berenice
(c) Les devoirs de Berenice
CHAPITRE HUITIEME.--Le voyage a Paris et la
grande repetition sous les yeux de Simon
CHAPITRE NEUVIEME.--Chapitre des defaillances
(a) Les miennes
(b) On ne rive pas son clou a l'Adversaire
(c) Defaillance singuliere de Berenice
CHAPITRE DIXIEME.--La mort d'un senateur rend
possible le mariage de Berenice
CHAPITRE ONZIEME.--Qualis artifex pereo.
Voyage aux Saintes-Maries.--Consolation
de Seneque le Philosophe a Lazare le
Ressuscite
CHAPITRE DOUZIEME.--La mort touchante de Berenice
CHAPITRE TREIZIEME.--Petite-Secousse n'est pas morte!
DEUX NOTES.--A propos du titre
Sur le chapitre premier
* * * * *
PREFACE
_Quelques personnes ayant manifeste le desir de designer par un nom
particulier le personnage, jusqu'alors anonyme, de qui nous avons
coutume de les entretenir, nous avons decide de leur donner celle
satisfaction, et desormais il se nommera Philippe._
_C'est ici le commentaire des efforts que tenta Philippe pour concilier
les pratiques de la vie interieure avec les necessites de la vie active.
Il le redigea, peu apres une campagne electorale, afin d'eclairer divers
lecteurs qui saisissent malaisement qu'un gout profond pour les opprimes
est le developpement logique du, degout des Barbares et du "culte du
Moi", et sur le desir de Mme X..., qui lui promit en echange de lui
obtenir du Chef de l'Etat la concession d'un hippodrome suburbain_.
* * * * *
LE JARDIN DE BERENICE
* * * * *
CHAPITRE PREMIER
POSITION DE LA QUESTION
CONVERSATION QU'EURENT MM. RENAN ET CHINCHOLLE SUR LE GENERAL BOULANGER,
EN FEVRIER 89, DEVANT PHILIPPE.
Il est en nous des puissances qui ne se traduisent pas en actes; elles
sont invisibles a nos amis les plus attentifs, et de nous-memes mal
connues. Elles font sur notre ame de petites taches, cachees dans une
ombre presque absolue, mais insensiblement autour de ce noyau viennent
se cristalliser tout ce que la vie nous fournit de sentiments analogues.
Ce sont des passions qui se preparent; elles eclateront au moindre choc
d'une occasion.
Une force s'etait ainsi amassee en moi, dont je ne connaissais que le
malaise qu'elle y mettait. Ou la depenserais-je?... C'est toute la
narration qui va suivre.
Mais avant que je l'entame, je desire relater une conversation ou
j'assistai et qui, sans se confondre dans la trame de ce petit recit,
aidera a en demeler le fil.
En m'attardant ainsi, je ne crois pas ceder a un souci trop minutieux:
les considerations qu'on va entendre de deux personnes fort autorisees
et qui jugent la vie avec deux ethiques differentes, m'ont suggere
l'occupation que je me suis choisie pour cette periode. Elles ont
incline mon ame de telle sorte que mes passions dormantes ont pu prendre
leur cours. N'est-ce pas en quelque maniere M. Chincholle qui proposa un
but a mon activite sans emploi, et n'est-ce pas de la philosophie de M.
Renan que je suis arrive au point de vue qu'on trouve a la derniere page
de cette monographie?
Cette soiree, c'est le pont par ou je penetrai dans le jardin de
Berenice.
C'etait peu de jours apres la fameuse election du general Boulanger a
Paris, dont chacun s'entretenait. M. Chincholle dinait en ville avec
M. Renan et, comme il fait le plus grand cas du jugement de cet eminent
professeur, il saisit l'occasion ou celui-ci etait embarrasse de sa
tasse de cafe pour l'interroger sur le nouvel elu.
--Monsieur, repondit M. Renan, eludant avec une certaine adresse la
question, mon regrettable ami, que vous eussiez certainement aime, le
tres distingue Blaze de Bury, avait une idee particuliere de ce qu'on
nomme le genie. Il l'exposa un jour dans la Revue: "Certains hommes,
ecrivit-il, ont du genie comme les elephants ont une trompe." Cela est
possible, mais au moins une trompe est-elle, dans une physionomie,
bien plus facile a saisir que le signe du genie, et quoique j'aie eu
l'honneur de diner en face du general Boulanger, je ne peux me prononcer
sur sa genialite.
--Mon cher maitre, j'ai lieu de vous croire antiboulangiste.
--Que je sois boulangiste ou antiboulangiste! Les etranges hypotheses!
Croyez-vous que je puisse aussi hativement me faire des certitudes sur
des passions qui sont en somme du domaine de l'histoire! Avez-vous
feuillete Sorel, Thureau-Dangin, mon eminent ami M. Taine? Au bas de
chacune de leurs pages, il y a mille petites notes. Ah! l'histoire selon
les methodes recentes, que de sources a consulter, que de documents
contradictoires! Il faut rassembler tous les temoignages, puis en faire
la critique. Cette besogne considerable, je ne l'ai pas entreprise;
je ne me suis pas fait une idee claire et documentee du parti
revisionniste.... Les juifs, mon cher Monsieur, n'avaient pas le
suffrage universel, qui donne a chacun une opinion, ni l'imprimerie, qui
les recueille toutes. Et pourtant j'ai grand'peine a debrouiller leurs
querelles que j'etudie chaque matin, depuis dix ans. M. Reinach lui-meme
voudrait-il me detourner du monument que j'eleve a ses aieux, et ou je
suis a peu pres competent, pour que je collabore a sa politique, ou
j'apporterais des scrupules dont il n'a cure?
Et puis, aurais-je assez de merite pour y convenir, je ne me sens pas
l'abnegation d'etre boulangiste ou antiboulangiste. C'est la foi qui me
manquerait. Qu'un venerable pretre se fasse empaler pour prouver aux
Chinois, qui l'epient, la verite du rudiment catholique, il ne m'etonne
qu'a demi; il est soutenu par sa grande connaissance du martyrologe
romain: "Tant de pieux confesseurs, se dit-il, depuis l'an 33 de J.-C.,
n'ont pu souffrir des tourments si varies pour une cause vaine." Je fais
mes reserves sur la logique de ce saint homme (et volontiers, cher
Monsieur, j'en discuterai avec vous un de ces matins), mais enfin elle
est humaine. Je comprends le martyr d'aujourd'hui; l'etonnant, c'est
qu'il y ait eu un premier martyr. En voila un qui a du acquerir cette
gloire bon gre mal gre! Si vous l'aviez interviewe a l'avance sur ses
intentions, nul doute que vous n'eussiez demele en lui de graves
hesitations.
--Je vous entends, dit Chincholle apres quelques secondes, vous refusez
une part active dans la lutte; mais ne pourriez-vous, mon cher maitre,
me preciser davantage le sentiment que vous avez de l'agitation dont le
general Boulanger est le centre?
M. Renan leva les yeux et considera Chincholle, puis lisant avec aisance
jusqu'au fond de cette ame:
--Le sentiment que j'ai du Boulangisme, dit-il, c'est precisement,
Monsieur, celui que vous en avez. En moi, comme en vous, Monsieur,
il chatouille le sens precieux de la curiosite. La curiosite! c'est
la source du monde, elle le cree continuellement; par elle naissent
la science et l'amour.... J'ai vu avec chagrin un petit livre pour les
enfants ou la curiosite etait blamee; peut-etre connaissez-vous cet
opuscule embelli de chromos: cela s'appelle _Les Mesaventures de
Touchatout_ ... c'est le plus dangereux des libelles, veritable pamphlet
contre l'humanite superieure. Mais telle est la force d'une idee vraie
que l'auteur de ce coupable recit nous fait voir, a la derniere page,
Touchatout qui goute du levain et s'envole par la fenetre paternelle!
Laissons rire le vulgaire. Image exageree, mais saisissante: Touchatout
plane par-dessus le monde. Touchatout, c'est Goethe, c'est Leonard de
Vinci: c'est vous aussi, Monsieur! Avec quel interet je m'attache a
chacun de vos beaux articles! Le general et ses amis vous ont distrait,
ils ont eveille dans votre esprit quatre ou cinq grands problemes de
sociologie (comment nait une legende, comment se cristallise une
nouvelle ame populaire), vous vous etes demande, avec Hegel, si les
balanciers de l'histoire ne ramenaient pas periodiquement les nations
d'un point a un autre.
Et ces hautes questions, avec un art qui vous est naturel, vous les
rendez faciles, piquantes, accessibles a des cochers de fiacre. C'est,
dans une certaine mesure, la methode que j'ai tente d'appliquer pour
propager en France les idees de l'ecole de Tubingue.
Chincholle rougit legerement et repondit en s'inclinant:
--Je suis heureux des eloges d'un homme comme vous, mon cher maitre.
Il est vrai, j'ai ete curieux jusqu'a l'indiscretion des moindres
details de ce tournoi, et je n'ai recule de satisfaire aucune des
curiosites que soulevait le principal champion, a qui sont acquises,
on le sait, toutes mes sympathies. Mais il est un point ou je me separe,
croyez-le, de mes amis. J'aime la moderation, je reprouve les injures:
la violence des polemiques parfois m'attrista.
--Je vous coupe, s'ecria Renan; c'est les injures que je prefere dans le
mouvement boulangiste et je veux vous en dire les raisons.
Oui, cher Monsieur, je pense peu de bien des jeunes gens qui n'entrent
pas dans la vie l'injure a la bouche. Beaucoup nier a vingt ans, c'est
signe de fecondite. Si la jeunesse approuvait integralement ce que ses
aines ont constitue, ne reconnaitrait-elle pas d'une facon implicite que
sa venue en ce monde fut inutile? Pourquoi vivre, s'il nous est interdit
de composer des republiques ideales? Et quand nous avons celles-ci dans
la tete, comment nous satisfaire de celle ou nous vivons? Rien de plus
mauvais pour la patrie que l'accord unanime sur ces questions
essentielles du gouvernement. C'est s'interdire les ameliorations, c'est
ruiner l'avenir.
Sans doute il est difficile de comprendre, sans y avoir serieusement
reflechi, toute l'utilite des injures. Mais prenons un exemple: nul
doute que M. Ferry ne soit enchante qu'on le traine dans la boue. Ca
l'eclaire sur lui-meme. En effet, il est bien evident qu'entre les
louanges de ses partisans et les epithetes des boulangistes, la verite
est cernee. Peut-etre, apres les renseignements que publient ses
journaux sur le Tonkin, etait-il dispose a s'estimer trop haut, mais
quand il lit les articles de Rochefort, nul doute qu'il ne s'ecrie:
"L'excellent penseur! Si je me trompe sur moi-meme, il est dans le vrai.
Les interets de la verite sont gardes a pique et a carreau! Grande
satisfaction pour un patriote!
J'ajoute que le lettre se consolerait malaisement d'etre prive de nos
polemiques actuelles, ou la logique est fortifiee d'une savate tres
particuliere.
Ayant ainsi parle, M. Renan se mit a tourner ses pouces en regardant
Chincholle avec un profond interet.
Celui-ci, renverse en arriere, riait tout a son aise, et je vis bien
qu'il se retenait avec peine de devenir familier.
--Mon cher maitre, disait-il, cher maitre, vous etes un philosophe, un
poete, oui, vraiment un poete.
--Me prendre pour un reveur, mon cher monsieur Chincholle, pour un
idealiste emporte par la chimere! ce serait mal me connaitre. Ce ne
sont pas seulement les interets superieurs des groupes humains qui me
convainquent de l'utilite des injures, j'ai pese aussi le bonheur de
l'individu, et je declare que, pour un homme dans la force de l'age,
c'est un grand malheur de ne pas trouver un plus petit que soi a
injurier.
Il est necessaire qu'a mi-chemin de son developpement le litterateur ou
le politicien cesse de pourchasser son predecesseur afin d'assommer le
plus possible de ses successeurs. C'est ce qu'on appelle devenir un
modere, et cela convient tout a fait au midi de la vie. Cette
transformation est indispensable dans la carriere d'un homme qui a le
desir bien legitime de reussir. Le secret de ce continuel insucces que
nous voyons a beaucoup de politiciens et d'artistes eminents, c'est
qu'ils n'ont pas compris cette necessite. Ils ne furent jamais les
reactionnaires de personne; toute leur vie, ils s'obstinerent a marcher
a l'avant-garde, comme ils le faisaient a vingt ans. C'est une grande
folie qu'un enthousiasme aussi prolonge. Pour l'ordinaire un fou trouve
a quarante ans un plus fou, grace a qui il parait raisonnable. C'est
l'heureux cas ou nos boulangistes mettent les revolutionnaires de la
veille.
--Oui, soupira Chincholle, je vois bien les avantages pour le pays et
meme pour certains antiboulangistes, mais ... voila! le general
reussira-t-il?
--Je vous surprends dans des preoccupations un peu mesquines. Mais
j'entre dans votre souci, apres tout explicable et tres humain. Et je
vous dis: Si vous marchez avec la partie forte, avec l'instinct du
peuple, qu'avez-vous a craindre? Vous n'avez qu'a suivre les secousses
de l'opinion; toujours la verite en sort et le succes. Les mouvements
que fait instinctivement la femme qui enfante sont precisement les
mouvements les plus sages et qui peuvent le mieux l'aider. Que vous
inquietiez-vous tout a l'heure de savoir si le general Boulanger a du
genie! L'essentiel, c'est de ne pas contrarier l'enfantement et de
laisser faire l'instinct populaire.
Dans les loteries, on prend la main d'un enfant pour proclamer le
hasard. Il n'y a pas de hasard, mais un ensemble de causes infiniment
nombreuses qui nous echappent et qui amenent ces numeros varies qui
sont les evenements historiques. Le long des siecles, les plus graves
evenements sont presentes a l'historien par des mains qui vous feraient
sourire, Chincholle.
Mais, tenez, pour achever de vous rassurer, je vais vous dire un reve
que j'ai fait.
Par quelles circonstances avais-je ete amene a me rendre sur un
hippodrome, cela est inutile a vous raconter. Cette foule, cette passion
me fatiguerent; je dormis d'un sommeil un peu fievreux, j'eus des reves
et entre autres celui-ci:
J'etais cheval, un bon cheval de courses, mais rien de plus; je
n'arrivais jamais le premier. Cependant je me resignais, et pour me
consoler je me disais: Tout de meme, je ferai un bon etalon!
C'est un reve qui s'applique excellemment au general Boulanger.
--Mais, dit Chincholle un peu decu, le general est vieux.
--Chincholle, vous prenez les choses trop a la lettre; j'ai deja
remarque cette tendance de votre esprit. Je veux dire qu'a Boulanger,
non vainqueur en depit de ses excellentes performances, succedera
Boulanger II; je veux dire que jamais une force ne se perd, simplement
elle se transforme.
Reflechissez un peu la-dessus, ca vous epargnera dans la suite de trop
violentes desillusions.
--Si je vous ai bien suivi, resuma Chincholle qui avait pris des notes,
vous refusez de prendre position dans l'un ou l'autre parti, mais vous
estimez que, pour le pays, et meme pour ceux qui se melent a la lutte,
il y a tout avantage dans ces recherches contradictoires, fussent-elles
les plus violentes du monde.
Vous croyez aussi qu'aucune force ne se perd, et que l'effort du peuple,
quoique sa direction soit assez incertaine, aboutira. A qui sera-t-il
donne de representer ces aspirations? voila tout le probleme tel que
vous le limitez.
Eh bien! mon cher maitre, pourquoi, vous-meme ne collaborez-vous pas a
cette tache de donner un sens au mouvement populaire, de l'interpreter
comme vous dites, ou encore de lui donner les formes qu'il vivifierait?
Pourquoi a des ambitieux inferieurs laisser d'aussi nobles soins?
--Mes raisons sont nombreuses, repondit M. Renan visiblement fatigue,
mais je n'ai pas a vous les detailler, une seule suffira: mon hygiene
s'oppose a ce que je desire voir modifier avant que je meure la forme
de nos institutions.
* * * * *
CHAPITRE DEUXIEME
PHILIPPE RETROUVE DANS ARLES BERENICE, DITE PETITE-SECOUSSE
La conversation de ces messieurs m'eclaira brusquement sur mon besoin
d'activite et sur les moyens d'y satisfaire.
Ayant fait les demarches convenables et discute avec les personnes qui
savent le mieux la geographie, c'est la circonscription d'Arles que je
choisis.
Le lendemain de mon arrivee dans cette ville, comme je dinais seul a
l'hotel, une jeune femme entra, vetue de deuil, d'une figure delicate
et voluptueuse, qui, tres entouree par les garcons, alla s'asseoir a une
petite table. Tandis qu'elle mangeait des olives d'un air reveur, avec
les facons presque d'une enfant: "Quel gracieux mecanisme, ces etres-la,
me, disais-je, et qu'un de leurs gestes aises renferme plus d'emotion
que les meilleures strophes des lyriques!"
Puis soudain, nos yeux s'etant rencontres:
--Tiens, m'ecriai-je, Petite-Secousse!
J'allai a elle. Elle me donna joyeusement ses deux mains.
--Mon vieil ami!
Mais aussitot, songeant que ce mot de vieil ami pouvait m'offenser, avec
sa delicatesse de jeune fille qui a ete elevee par des vieillards, elle
ajouta:
--Vous n'avez pas change.
Elle m'expliqua qu'elle habitait Aigues-Mortes, a trois heures d'Arles
ou elle venait de temps a autre pour des emplettes.
--Mais vous-meme? me dit-elle.
J'eus une minute d'hesitation. Comment me faire entendre d'elle, qui lit
peu les journaux. Je repondis, me mettant a sa portee:
--Je viens, parce que je suis contre les abus.
Quand elle eut compris, elle me dit, un peu effrayee:
--Mais vous ne craignez pas de vous faire destituer?
Voila bien la femme, me disais-je; elle a le sentiment de la force et
voudrait que chacun se courbat. Il m'appartient d'avoir plus de bravoure
civique.
--D'ailleurs, ajoutai-je, je n'ai pas de position.
Je vis bien qu'elle s'appliquait a ne pas m'en montrer de froideur.
--Je vous disais cela, reprit-elle, parce que M. Charles Martin,
l'ingenieur, ne peut pas protester, quoiqu'il reconnaisse bien qu'on me
fait des abus: ses chefs le casseraient.
--Charles Martin! m'ecriai-je, mais c'est mon adversaire!
Et je lui expliquai qu'etant alle, des mon arrivee, au comite
republicain, j'avais ete traite tout a la fois de radical et de
reactionnaire par Charles Martin, qui s'etait echauffe jusqu'a brandir
une chaise au-dessus de ma tete en s'ecriant: "Moi, Monsieur, je suis un
republicain modere!"
--Vous m'etonnez, me repondit-elle, car c'est un garcon bien eleve.
Nous echangeames ainsi divers propos, peu significatifs, jusqu'a l'heure
de son train, mais quand je la mis en voiture, elle me rappela soudain
la petite fille d'autrefois, car dans la nuit, elle m'embrassa en
pleurant:
--Promets-moi de venir a Aigues-Mortes, disait-elle tout bas. Je te
raconterai comme j'ai eu des tristesses.
* * * * *
CHAPITRE TROISIEME
HISTOIRE DE BERENICE.--COMMENT PHILIPPE CONNUT PETITE-SECOUSSE
Il n'est pas un detail de la biographie de Berenice,--Petite-Secousse,
comme on l'appelait a l'Eden--qui ne soit choquant; je n'en garde
pourtant que des sensations tres fines. Cette petite libertine, entrevue
a une epoque fort maussade de ma vie, m'a laisse une image tendre et
elegante, que j'ai serree de cote, comme jadis ces oeufs de Paques dont
les couleurs m'emouvaient si fortement que je ne voulais pas les manger.
Je l'ai connue, avais-je dix-neuf ans? a la suite d'une longue
discussion sur l'ironie, ennemie de l'amour et meme de la sensualite:
"Les femmes, me disait un aimable homme, qui dans la suite devint gaga,
les femmes sont maladroites. Parce qu'il arrive souvent qu'elles ont les
yeux jolis, elles negligent de les fermer quand cela conviendrait, elles
voient des choses qui les font sourire; aussi, malgre la rage qu'elles
ont d'etre nos maitresses, ne peuvent-elles se decider a le demeurer."
L'amour, dans son opinion, est l'effort de deux ames pour se completer,
effort entrave par l'existence de nos corps qu'il faut le plus possible
oublier. Mais cette conception des choses sentimentales, delicate en son
principe, le menait un peu loin. Elle le menait a Londres, tous les
mois, par amour des petites filles: "Seules, disait-il, elles font voir
intacte la part de soumission que la nature a mise dans la femme et que
gatent les premiers succes mondains." Et suivant son idee, vers les
minuit, il me conduisit a la sortie de l'Eden, ou figuraient alors dans
un ballet des centaines d'enfants ecailles d'or, se balancant autour
d'une danseuse lascive.
Je lui faisais la critique de son systeme, quand soudain, sur la rue
Boudreau, s'ouvrit une porte d'ou se deploya en eventail un troupeau de
petites filles fanees. Elles sautaient a cloche-pied et criaient comme a
la sortie de l'ecole, pouvant avoir de six a douze ans. Sur le trottoir
en face, mal eclaire, nous etions des vieux messieurs, des mamans, mon
ami et moi, une vingtaine de personnes mornes. Une fillette nous apercut
enfin et courut au peintre avec une vivacite affectueuse. Lui, la
prenant doucement par la main: "Ma petite amie Berenice," me dit-il.
Elle s'etait fait soudain une petite figure de bois ou vivaient seuls
de beaux yeux observateurs. Elle nous quitta pour embrasser une grande
jeune femme, sa soeur ainee, d'attitude maladive et honnete, a qui mon
compagnon me presenta.
Cette scene m'emplit d'un flot subit de pitie. Tous quatre nous
remontions la rue Auber; je tenais Berenice par la main, et j'etais tres
occupe a preserver ce petit etre des passants. Je ne cherchais pas a lui
parler, seulement j'avais dans l'esprit ce que dit Shakespeare de
Cleopatre: "Je l'ai vue sauter quarante pas a cloche-pied. Ayant perdu
haleine, elle voulut parler et s'arreta palpitante, si gracieuse qu'elle
faisait d'une defaillance une beaute."
Ce privilege divin, faire d'une defaillance une beaute, c'est toute la
raison de la place secrete que, pres de mon coeur, je garde, apres dix
ans, a l'enfant Berenice. Elle eut plus de defaillances qu'aucune
personne de son age, mais elle y mit toujours des gestes tendres, et sur
cette petite main, apres tant de choses affreuses, je ne puis voir de
peche.
Quand nous fumes assis a la terrasse d'un mauvais cafe de la rue
Saint-Lazare, mon compagnon felicita la soeur ainee de la robe de
Berenice. Elle en parut heureuse, et repondit avec cette resignation qui
m'avait d'abord frappe:
--Je fais ce que je puis pour la bien tenir; notre vie est difficile.
Petite-Secousse a des depenses au-dessus de son age, des depenses de
grande fille.
La grande fille, qui mangeait des tartes avec une vive satisfaction,
s'interrompit pour compter sur ses doigts:
--Je gagne a l'Eden douze sous par jour; j'ai pour ma premiere communion
dix sous par semaine de M. le cure, et il y a M. Prudent qui donne dix
louis par mois.
--C'est vrai, repondit la soeur, mais a l'Eden on attrappe des amendes;
pour la premiere communion, il faudra un cierge, la robe blanche et ma
toilette, et puis il y a les cigares de M. Prudent.
Mon compagnon se divertissait infiniment; M. Prudent surtout le ravit.
L'enfant, a qui il faisait voir un ecu, le saisit des deux mains avec
une furie de joie; puis son visage reprit cette froideur sous laquelle
je devinais une folle puissance de sentir. Masque entete de jeune reine
aux cheveux plats! Jamais on ne vit d'yeux si graves et ainsi faits pour
distinguer ce qui perle d'amertume a la racine de tous les sentiments.
Oh! celle-la n'avait pas le tendre sourire des enfants sensibles, qui
pleurent si l'on ne sourit pas quand ils sourient. Et pourtant je sais
bien qu'elle eut aime avec passion une mere elegante et jeune a qui le
monde eut prodigue ses succes. Avec leur fierte, les petits etres de
cette sorte peuvent aimer seulement ceux qui emeuvent leur imagination.
Ils vont des princes de ce monde aux pires refractaires. Non admises a
etre la maitresse adulante d'un roi, de telles filles sont des revoltees
dont l'acrete et la beaute pietinee serrent le coeur. Berenice fut
particuliere en ceci que, pour charmer son imagination, il suffit du
plus banal des romanesques, du romanesque de la mort. Pour l'heure, elle
etait une petite cigale, pas encore bruyante, si seche, si frele, que
j'en avais tout a la fois de la pitie et du malaise. Tous trois
maintenant, sans parler, avec des sentiments divers ou dominait
l'incertitude, nous la regardions, comme font trois amateurs autour de
la chrysalide ou se debat ils ne savent quel papillon.
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