Maurice Barres - Le culte du moi 3
M >>
Maurice Barres >> Le culte du moi 3
Pages:
1 | 2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8
Mon ami, qui habitait Asnieres et que pressait l'heure de son train, me
demanda de reconduire nos singulieres compagnes. Son sourire me froissa,
je n'avais plus que mauvaise humeur d'etre mele a une aventure de cet
ordre. Je comptais bien ne pas m'y attarder cinq minutes! et par la
suite je lui ai du de prendre conscience de deux ou trois sentiments qui
jusqu'alors avaient sommeille en moi.
Dans la voiture, la petite fille s'assit entre sa soeur et moi, et comme
c'etait tout de meme une enfant de dix ans, elle nous prit la main a
tous deux. Sur mes questions, elle me raconta d'un ton tres doux le
detail et la fatigue de ses journees de petite danseuse, en appelant ses
camarades par leurs noms et avec des mots d'argot qui me rendaient assez
gauche. Elle n'etait a Paris que depuis quelques mois et avait ete
elevee dans le Languedoc, a Joigne.
--Ah! m'ecriai-je, comme parlant a moi-meme, le beau musee qu'on y
trouve!
--Vous l'aimez? demanda Berenice en me serrant de sa petite main chaude.
Je lui dis y avoir passe des heures excellentes et leur en donnai des
details.
--Notre pere etait gardien de ce musee, me dit la grande soeur; c'est la
que Berenice se plaisait; elle pleure chaque fois qu'elle y pense.
--Et pourquoi pleurez-vous, petite fille?
Elle ne me repondit pas, et detourna les yeux.
--Il n'y venait jamais personne, reprit la grande soeur; les
tapisseries, les tableaux etaient si vieux! Si vous nous connaissiez
depuis plus longtemps, je croirais que vous parlez de Joigne pour faire
plaisir a Berenice.
Nous etions arrives chez elles, la-bas, sur ce flanc de la butte
Montmartre qui domine la banlieue. Je pris dans mes bras cette petite
fille maigre pour la descendre de voiture, et deja la legere curiosite
qu'elle m'avait inspiree se faisait plus tendre a cause de notre passion
commune pour ce musee de Joigne, ce musee du roi Rene, d'un charme
delicat et miserable, comme la petite bouche si fine et a peine rose de
cette enfant aux cheveux nattes.
* * * * *
CHAPITRE QUATRIEME
HISTOIRE DE BERENICE _(Suite)._--LE MUSEE DU ROI RENE
C'est un art tres etroit, mais c'est de l'art qu'on trouve au "Musee du
roi Rene", et ses trois salles du quinzieme siecle presentent meme une
des etapes les plus touchantes de notre race.
La plupart des hommes n'y voient que des beautes mortes et presque de
l'archeologie, mais quelques-uns, d'ame mal eveillee, attendris de
souvenirs confus, n'admettent pas qu'on denoue si vite les liens de la
vie et de la beaute. Cet art franco-flamand qui, au quatorzieme siecle,
fut la fleur du luxe et de la grace, ne leur est pas seulement un
renseignement, il les emeut.
Peut-etre ces bibelots, du temps qu'ils etaient d'usage familier, leur
eussent paru vulgaires, mais le silence et la froideur des musees, qui
glacent les gens sans imagination, disposent quelques autres a la plus
fine melancolie.
Cette collection a ete formee par une facon de patriote qui consacra la
premiere partie de sa vie a envisager le francais et le latin comme deux
langues soeurs sorties du gaulois, et il s'indignait, dans des revues
departementales, de la manie qu'on a de deriver nos mots de vocables
latins. Par un raisonnement analogue, il affirmait que le reveil
artistique, dit Renaissance, s'etait manifeste dans un meme frisson,
a la meme heure, sur toute l'Europe; et il demontra avec passion que
l'influence italienne n'avait ete qu'une greffe nefaste, posee sur notre
art francais, a l'instant ou celui-ci, d'une merveilleuse vigueur,
allait epanouir sa pleine originalite. Et comme, a l'appui de sa
premiere manie, il avait publie une liste de mots francais, tout
independants du latin et d'evidente origine celtique" pour edifier sur
les qualites autochtones de la premiere renaissance francaise, il reunit
des panneaux, des miniatures et des orfevreries des douzieme et
treizieme siecles, qui ne trahissent rien d'italien.
Ses curiosites desinteressees le servirent. Il correspondait avec les
cures pour obtenir d'eux des vocabulaires de patois locaux, il visitait
les plus miserables masures pour y denicher des choses d'art; aussi
devint-il populaire pres de l'un et l'autre parti. L'ardent patriotisme
de ses monographies du Languedoc et de la Provence le dispenserent de
profession de foi, en sorte que, par la suite, il parvint au Senat.
Dans sa gratitude, il offrit au departement sa collection, qui en
grossissant, l'accablait, et qu'on installa sous le nom de _Musee du roi
Rene_ dans une propriete de l'Etat, au chateau de Joigne, bati jadis par
le roi Rene. Il y fit placer comme gardien le mari d'une jeune femme
qu'il aimait et qui avait pour fille la toute petite Berenice.
Et c'est ainsi que l'enfant grandissante alimenta ses premiers appetits
dans un cycle de choses, mortes pour l'ordinaire des hommes.
La vaste piece qu'occupait le musee dans cette lourde et humide
construction etait chauffee pendant l'hiver et toujours fraiche au plus
fort de l'ete.
La petite fille y passa de longues apres-midi, seule parmi ces beautes
finissantes qu'elle vivifiait de sa jeune energie et qui lui composaient
une ame chimerique.
Les murs etaient recouverts d'une tapisserie de haute lice, connue sous
le nom de _Chambre aux petits enfants_, toute semee de grands herbages,
de petits enfants et de rosiers a roses, parmi lesquels plusieurs dames
a devises faisaient personnages d'Honneur, de Noblesse, de
Desinteressement et de Simplicite.
_Honneur_ etait si fort mange des vers que Berenice ne put savoir au
juste ce que c'etait; de _Noblesse_, elle distingua simplement la belle
parure; mais _Desinteressement_ et _Simplicite_ lui sourirent bien
souvent, tandis qu'elle les contemplait, haussee sur la pointe des
pieds, pour mieux les voir et pour ne pas effaroucher le silence qui est
une part de leur beaute. Peut-etre quelquefois l'enfant les
dechira-t-elle legerement du bout des doigts, enervee par les longs
mistrals, tandis que le petit village sonnait chaque heure avec une
precision si inutile au milieu de ce desert. Mais toute sa vie elle
n'aima rien tant que ces dames de _Desinteressement_ et de _Simplicite,_
doux visages qui evoquaient pour elle les resignations de la solitude.
La gloire de ce musee est une abondante collection de panneaux peints,
mi-gothiques, mi-flamands, traites les uns avec la finesse et la
monotonie de la miniature, les autres dans la maniere des vitraux. A qui
les attribuer? Voila une question d'esprit tout moderne et que nos aieux
ne se posaient pas plus que ne fit Berenice.
La peinture, pour les etres primitifs, est un enseignement. Ces panneaux
ne sont pas l'expression d'un reve particulier, mais la description de
l'univers tel qu'il apparaissait aux meilleurs esprits du quinzieme
siecle. Ce sont, rassemblees dans le plus petit espace et infiniment
simplifiees, toutes les connaissances qu'un esprit tres orne de cette
epoque pouvait avoir plaisir a trouver sous ses yeux. Un tableau
avait-il du succes? il etait copie indefiniment, comme on reproduit un
beau livre. C'est ce qui explique que, dans ce musee du roi Rene, nous
retrouvions a peine modifies des tableaux d'Avignon, de Villeneuve-lez-
Avignon, d'Aix, et de tous ces villages de Provence. Ces tableaux, pas
plus que les chansons de gestes ou les rapsodies, ne peuvent etre
degages de la maniere generale du cycle dont ils font partie. Mais
quelle abondance de details des artistes, reprenant sans treve un meme
theme pour l'ameliorer, ne parvenaient-ils pas a rassembler dans leurs
panneaux!
Berenice y trouva des notions d'astronomie et de geographie, et tout son
catechisme, puis de petites anecdotes qui l'amusaient, et enfin des
bonshommes agenouilles, les portraits du donateur, qui lui indiquerent
nettement quelle attitude serieuse et sans etonnement il convient
d'apporter a la contemplation de l'univers.
La suite de sa vie me donne lieu de croire qu'elle profita surtout
devant _la Pluie de Sang_: c'est Jesus entre deux saintes femmes,
dont Marie l'Egyptienne, personne maigre qui, vetue de ses cheveux comme
d'une gaine, est tout a fait delicieuse. Veritable "fontaine de vie",
le pauvre Jesus degoutte d'un sang qu'elles recueillent, et il s'epuise
pour les deux belles devotes. Cette image desolante parut a l'enfant une
representation exacte de l'amour supreme qui est, en effet, de se donner
tout, se reduire a rien pour un autre. Plus tard, ne l'ai-je pas vue qui
se conformait, jusqu'a mourir de langueur amoureuse, a cette education
par les yeux?
D'autres tableaux etaient plus severes pour l'imagination d'une fille.
Travaux de miniaturiste agrandis, du genre qu'on voit a Aix. Le _Buisson
Ardent_, par exemple: dans le panneau du milieu, la Vierge accroupie
tient sur son giron Jesus tout nu, et ce petit Jesus s'amuse d'une
medaille representant sa mere et lui-meme; au-dessous d'eux, dans une
campagne faite de prairies, de rivieres et de chateaux, flamboie un
buisson emblematique de chenes verts qu'entrelacent des lierres, des
liserons, des eglantiers, et plus bas encore, Moise se dechausse sous
les yeux d'un ange, tandis qu'un chien garde des moutons et des chevres.
Ces beaux sujets sont largement encadres par une suite de figures
peintes en camaieu, entre lesquelles l'enfant distinguait un ange qui
sonne du cor et qui, le pieu a la main, poursuit une licorne refugiee
dans le giron d'une vierge.
Tout cela lui parut incomprehensible, mais nullement desordonne. Il
etait dans le temperament de ce petit etre sensible et resigne de
considerer l'univers comme un immense rebus. Rien n'est plus judicieux,
et seuls les esprits qu'absorbent de mediocres preoccupations cessent de
rechercher le sens de ce vaste spectacle. A combien d'interpretations
etranges et emouvantes la nature ne se prete-t-elle pas, elle qui sait
a ses pires duretes donner les molles courbes de la beaute!
Quand, de son musee, Berenice, orpheline, vint a Paris pour etre
ballerine a l'Eden, elle ne s'etonna pas un instant, car l'ordonnance
des tableaux ou elle figura autour des deesses d'operette lui rappelait
assez les compositions du roi Rene. Elle trouva naturel d'y participer,
ayant pris, comme tous les enfants, l'habitude de se reconnaitre dans
quelques-unes des figures de ces vieux panneaux. Elle accepta l'autorite
du maitre de danse, comme les simples se soumettent aux forces de la
nature. C'est un instinct commun a toutes les jeunes civilisations, a
toutes les creatures naissantes, et fortifie en Berenice par les
panneaux religieux du roi Rene, de croire qu'une intelligence
superieure, generalement un homme age, ordonne le monde.
Son acceptation, d'ailleurs, avait toute l'aisance des choses
naturelles, sans le moindre servilisme. Ce sentiment avait ete developpe
en elle par l'image familiere et bonhomme que la legende lui donnait du
roi Rene, fondateur du chateau et patron de cet art. Elle savait
plusieurs anecdotes ou ce prince accueille avec bonte les humbles.
L'imagination qu'elle se fit de ce personnage contribua pour une bonne
part a lui former cette petite ame qui n'eut jamais de platitude.
Berenice considerait qu'il est de puissants seigneurs a qui l'on ne peut
rien refuser, mais elle ne perdit jamais le sentiment de ce qu'elle
valait elle-meme. Excellente education! qui eut fait d'elle la maitresse
deferente mais non intimidee d'un prince, et qui lui laissait tous ses
moyens pour donner du plaisir. Qualite trop rare!
En verite, ce musee convenait pour encadrer cette petite fille, qui en
devint visiblement l'ame projetee: d'imagination trop ingenieuse et trop
subtile, comme les vieux fonds de complications gothiques de ces
tableaux; de sens bien vivant, comme ces essais de paysages et de copies
de la nature, ou la Renaissance apparait dans les oeuvres du quatorzieme
siecle.
Cette petite femme traduisait immediatement en emotions sentimentales
toutes les choses d'art qui s'y pretaient. Les grandes tapisseries de
Flandre et les peintures d'Avignon formerent sa conscience; les orfevres
de Limoges, les chaudronniers de Dinan lui faisaient une maison paree,
ou elle vecut sans camarade et apprit les reveries tendres, qui sont
choses exquises dans un decor elegant.
Il y avait dans une vitrine une dentelle precieuse pour sa beaute; et
l'enfant, qui se distrayait a suivre les visiteurs et a ecouter les
explications que leur donnait son pere, avait observe que les messieurs
souriaient et que les jeunes femmes, rougissant un peu, se penchaient
sur cette claire vitrine avec plus d'interet que sur aucun autre numero
du catalogue. Cette dentelle avait ete offerte par le roi charmant, le
Louis XV des premieres annees, a l'une de ces maitresses d'un soir qu'on
avait soin de lui presenter a chaque relai, afin qu'il put se rendre
compte des ressources de son royaume. Ce gage, qu'avaient peut-etre
trempe les pleurs de la melancolique delaissee, etait garde dans sa
famille, une des premieres du Languedoc, et transmis precieusement a
celle qui epousait le fils aine de la maison. Quand la mort eut dissipe
la derniere goutte de ce sang honore par les rois, la legere dentelle
fut recueillie dans le musee. Les erudits meprisaient fort cet
anachronisme, mais Berenice, le nez ecrase contre la vitre, souvent reva
d'un prince Rene, tres jeune et revenant des pays du soleil avec des
voitures pleines d'un art joyeux. Les petites filles bien nees revent
toutes confusement d'une renaissance italienne: c'est l'etat d'ame de
notre race au quinzieme siecle, un peu seule et dessechee, aspirant au
baiser sensuel de l'Italie.
* * * * *
J'ai des doigts bien lourds pour vous indiquer, dans les sourires et les
plis delicats du visage de Berenice, tout ce qu'y marquerent ces
vieilles oeuvres. Ne croyez pas du moins qu'elle fut triste. Gomme ceux
de son age, elle avait des jouets, mais par economie on les lui
choisissait dans les vitrines.
Son album d'images, c'etait la reproduction photographique d'un livre
qu'a leur retour d'Italie portaient avec eux, comme galante memoire,
les compagnons de Charles VIII, car y etaient depeintes, sous divers
costumes et a l'etat naturel, beaucoup de femmes violees par ces
seigneurs.
Elle adopta comme poupee une petite image de Notre-Dame en or, qui
s'ouvrait par le ventre et ou l'on voyait la Trinite. Tous ses jeux
etaient ennoblis.
Il y avait encore, pour la distraire, un precieux ex-voto dedie a sainte
Luce a qui, comme on le sait, les paiens arracherent les yeux, et cette
relique etait un merveilleux vase avec des yeux peints au fond,--ce qui
pour le pere, bonhomme un peu lourd, pour la mere, jeune femme vive et
rieuse, et pour la jeune Berenice, elle-meme, etait un inepuisable sujet
de joie.
Ainsi les choses lui faisaient une ame sensible et elegante. Le danger
etait qu'elle s'enfermat dans la vie interieure, qu'elle ne soupconnat
pas la vie de relations.
En cela son education fut excellemment completee par le compagnon
ordinaire de ses jeux, un singe, que sa mere avait obtenu pour un long
baiser d'un matelot a peine debarque a Port-Vendres. Et ce singe, en
meme temps qu'il lui apprit l'art de figurer les passions, lui vivifiait
l'univers, jusqu'alors pour elle un peu morne.
Mais le mot essentiel sur la vie, la formule d'action, reduite a ce
qu'en peut fournir une petite reveuse de grande indigence
intellectuelle, lui fut dit sous la galerie en demi-cloitre du chateau.
Dans cette cour pleine de pierres tombales, de sculptures mutilees,
de verdures et des herbes violentes du Languedoc, elle vit un debris
gothique dont l'energique symbolisme, ironie et verite trop crues, la
frappa singulierement: c'etait un monstre qui d'une main se mettait une
pomme dans la bouche, et de l'autre, avec un doigt delicat, designait le
bas de son echine.
Cette attitude si simple et nullement equivoque fut un enseignement pour
cette petite fille. Le cynique professeur lui fit voir qu'il y a une
correlation entre la necessite de vivre et le geste de la sensualite.
De ce sphinx-gargouille elle recut le tour d'esprit qui lui fit accepter
toute sa vie les familiarites des vieillards.
* * * * *
Ainsi l'enfant grandit durant dix annees, jusqu'a la mort des siens; et
chaque saison, elle faisait mieux voir les vertus que ce musee deposait
en elle. Elle ressentait tous les mouvements de ce passe complique,
ardent et jeune, auquel elle avait laisse prendre son coeur.
Mais si cette vapeur de mort, qui se degage des objets ayant perdu leur
utilite, purgeait le coeur de Berenice de toute parcelle de mesquin et
de bas, peut-etre a trop penetrer cette petite fille la rendait-elle
maladroite a supporter la vie. Une ame embrumee, dans un corps
infiniment sensible, telle etait celle que nourrissait ce tombeau orne.
Son masque entete offrait de grandes analogies avec le petit buste du
musee d'Arles, ou la legende voit ce melancolique Marcellus, le jeune
prince qui ne put vivre. Quand elle descendait dans l'appartement des
siens, une facon de loge de concierge, elle s'y sentait etrangere et
comme une petite exilee. Virgile, s'il est vrai qu'il pleura sur la
pauvre race italiote, trop attachee au passe, incapable de supporter
sans gemir les temps nouveaux, eut ete entraine vers cette fille qui,
pour se preparer a la dure vie des dedaignees, ne savait que
s'envelopper de la part originelle de sa race.
Parfois, a la fraicheur du soir, apres ces journees du Midi si
grossieres de sensualite, sa mere, jeune femme distraite et toute a se
desoler de son vieux mari, la preparait pour sortir. Dans l'armoire a
glace, fortement parfumee des herbes recueillies sur la garrigue, le
soleil couchant envoyait quelques rayons, et sa mere, pour la coiffer,
en tirait un petit chapeau de velours rouge, qui remplissait l'enfant
passionnee du sentiment de la beaute et brisait ses nerfs d'une douceur
delicieuse, dont l'ebranlement retentit jusqu'en sa chere agonie. Mais
elle se contraignait jusqu'a ce qu'elle fut sur la route, ou sa mere
s'ecartait pour rire avec des jeunes gens. Alors, dans l'obscurite
descendue, elle sanglotait, comprenant confusement que la vie des etres
sensibles est chose somptueuse et triste.
O ma chere Berenice, combien vous etes pres de mon coeur.
* * * * *
CHAPITRE CINQUIEME
BERENICE A AIGUES-MORTES.--LES AMOURS DE PETITE-SECOUSSE ET DE FRANCOIS
DE TRANSE.
J'etais a Arles depuis quelques jours, et cependant que j'en visitais
les melancoliques beautes, je m'etais mis en relation avec les esprits
les plus genereux de l'arrondissement, avec ceux qui sont impatients de
toute modification et avec ceux qu'on avait mecontentes. Nous causames
ensemble des injures subies par la patrie, tant a l'interieur qu'a
l'exterieur, et de politiques nos relations devinrent presque cordiales.
Au milieu de ces delicates demarches, c'est Berenice qui m'occupait.
Arles, ou rien n'est vulgaire, me parlait de l'enfant du musee du roi
Rene. Ses arenes et ses temples devastes manifestent que les hommes sont
des fletrisseurs; or si j'ai tant aime ma petite amie, c'est qu'elle
etait pour moi une chose d'amertume. Mon inclination ne sera jamais
sincere qu'envers ceux de qui la beaute fut humiliee: souvenirs decries,
enfants froissees, sentiments offenses. Saint-Trophime, humide et
ecrase, dit une louange irresistible a la solitude et s'offre comme un
refuge contre la vie. J'y retrouve sentiment exact qui m'emplissait
jadis, quand, m'echappant de mes dures besognes ou d'etudes abstraites,
je courais, fort tard dans la soiree, a mes etranges rendez-vous avec
Petite-Secousse. Ce n'etait, vraiment, ni amour, ni amitie; dans cette
trop forte vie parisienne, qui creait en moi la volonte mais laissait en
detresse des parts de ma jeunesse, c'etait un besoin extreme de douceur
et de pleurs.
Ainsi revant a l'enfant pitoyable et fine qui est devenue une fille
eclatante, je me promene sous le cloitre. Des colombes roucoulent sur
son bas toit de tuiles, les ecoliers enerves tapagent dans la ruelle, et
pourtant c'est la paix ou mon reve est a l'aise. Arles, visitee tant
d'hivers, toujours me fut une cite de vie interieure. Chevaux qui riez
avec un entrain mysterieux dans l'_Adoration des rois_ de Finsonius,
--petite vierge de quinze ans, grave et delicate, avec vos yeux a nous
faire mourir, qui presidez un _Conseil provincial_ de jolis hommes vetus
avec une brillante diversite de chapes d'or, d'argent, de pourpre et de
noir tombant sur de longues robes blanches,--et vous surtout, ma tres
chere reine de Saba, de la seconde travee de la galerie Est du cloitre,
vous qui existez a peine, mais que je maintiens dans mon imagination,
--l'ame que je vous apporte, si differents que soient les gestes ou elle
se temoigne, n'a pas varie. Les petites intrigues auxquelles je semble
participer ne me penetrent que pour se modifier harmonieusement en moi;
elles sont les conditions negligeables du culte nouveau que je vous
rends.
Aux Alyscamps, un de ces soirs, mes annees ecoulees me semblerent
pareilles aux sarcophages vides qui bordent, sous des platanes, cette
melancolique avenue. Mes annees sont des tombeaux ou je n'ai rien couche
de ce que j'aimais; je n'ai abandonne aucune des belles images que j'ai
creees, et Berenice, qui me fut l'une des plus cheres, est
ressuscitee....
Au musee, devant les deux danseuses mutilees qu'on y voit, je m'arretai:
Pauvres petites dames qui avez tant allume les desirs des hommes, vous
etes aujourd'hui mutilees? L'une a un pied nu qui appelle le baiser, un
sein devetu, des draperies flottantes, mais sa jambe, qu'elle projetait
dans un geste charmant, a ete brisee. Les barbares n'ont pas epargne ces
fleurs legeres.
Et soudain mon desir devint irresistible d'aller voir a Aigues-Mortes ce
qu'ils avaient fait de Berenice.
* * * * *
Dans le train si lent a traverser la Camargue, je revais de ces mornes
remparts qui depuis sept siecles subsistent intacts. J'evoquais ces
mysterieux Sarrasins, ces legers Barbaresques qui pillaient ces cotes et
fuyaient, insaisis meme par l'Histoire. Aigues-Mortes, le vieux guerrier
qu'ils assaillaient sans treve, est toujours a son poste, etendu sur la
plaine, comme un chevalier, les armes a la main, est fige en pierre sur
son tombeau.
Sur ce plat desert de melancolie ou regnent les ibis roses et les
fievres paludeennes, parmi ces duretes et ces sublimites prevues par mon
imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait
infiniment.
* * * * *
Aigues-Mortes! consonnance d'une desolation incomparable! quand je
descendis de la gare, deja les grenouilles avaient commence leur
coassement; il n'etait pas encore cinq heures, mais cette plaine
immense, toute rayee de petits canaux, est leur fievreux royaume. Une
jeune fille, a qui je demandai la villa de Rosemonde, s'offrit a me
conduire; nous contournames les hautes murailles, puis quittant l'ombre
de la ville, muette et dure dans sa haute enceinte crenelee, nous primes
une chaussee etroite entre deux eaux stagnantes. C'est a quelque cent
metres, sur un terre-plein, que je trouvai la pale maison de Berenice,
faisant face au soleil couchant. Cinq a six arbres l'entouraient, les
seuls qu'on apercut dans la vaste etendue ou cette soiree d'hiver
mettait une transparence de pleine mer. A l'entree de son grele jardin,
ma chere Berenice m'attendait, et je ne verrai de ma vie un geste plus
gracieux que celui de son premier accueil.
Cette annee, la mode etait des couleurs jaunes, vieux rose, violet
eveque, scabieuse et vert d'eau; elle portait une robe de l'un de ces
tons, et le paysage, avec ces etrangetes de l'hiver meridional, faisait
voir des couleurs" identiques ou complementaires.
Cette pale maison de Rosemonde, rosee a cette heure d'un etrange soleil
couchant, me seduisit des l'abord par l'inattendu d'une installation
sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis meridional que je
redoutais. Petite-Secousse faisait la aussi etrange figure qu'une
brillante perruche des Iles dans une cage de noyer cire. Je crus y
sentir une maison d'amour, glacee par l'absence d'amour; mais la petite
main brulante qu'elle me tendit plusieurs fois pour me temoigner son
contentement de me revoir me donnait la fievre.
Singuliere fille! Elle me montra, qui jouait, dans son jardin, un de ces
anes charmants de Provence, aux longs yeux resignes, et des canards, un
peu viveurs et dandineurs, qui des etangs revenaient pour leur repas du
soir. Je reconnus cette generosite d'ame, jadis devinee sous son masque
trop serre d'enfant. Pourquoi toujours retrecir notre bonte, pourquoi
l'arreter au chien et au chat? En moi-meme, je felicitai Petite-Secousse
d'avoir precisement choisi l'ane et le canard, pauvres compagnons, a
l'ordinaire sevres de caresses et meme de confortable, parce que, sur
leur maintien philosophique, ils sont reputes se satisfaire de tres peu
de chose. Leur volonte amortie de brouillards, leur entetement de
besoigneux, elle comprenait tout cela sans dedain ni repugnance.
N'avait-elle pas vecu jadis dans un profond rapport avec nos aieux du
quinzieme siecle, comme ceux-ci maladroits, tres proches de la nature et
etriques!
Pages:
1 | 2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8