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Author of ‘Conversations With God’ Admits Essay Wasn’t His
Steve Knopper’s stark accounting of the mistakes major record labels have made in the digital era suggests they are largely responsible for their own demise.

Books of The Times: When Labels Fought the Digital, and the Digital Won
Oprah.com, the Web site of “The Oprah Winfrey Show,” has posted a disclaimer acknowledging that Herman Rosenblat admitted he had invented portions of his Holocaust memoir.

Arts, Briefly: Winfrey Web Site Notes Fabricated Memoir
Mr. Seaver defied censorship and conventional literary standards to bring works by rabble-rousing authors like Samuel Beckett, Henry Miller and William Burroughs to American readers.

Maurice Barres - Le culte du moi 3



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Melancolie ou plutot stupeur! devant cet abime de l'inconscient qui
s'ouvrait a l'infini devant moi.

En attendant que tu fasses le voyage, regarde donc, ma chere Berenice,
sa grace, sa douceur. Les femmes adoucissent notre aprete nerveuse,
notre individualisme excessif; elles nous font rentrer dans la race.
Le facheux est que trop souvent nous negligeons d'utiliser pour notre
culture morale l'emotion qu'elles repandent dans nos veines. Mais je
t'en prie, observe Berenice, cette petite chose, cette curieuse
construction. En voila une qui sait utiliser la seve de l'humanite.
L'as-tu examinee a la loupe? Quel effort! Certes elle ne se connait
guere. Et comment se possederait-elle? Elle ne se regarde meme pas.
C'est une enfant aveugle, emportee par les forces secretes de son ame.
Interroge-la donc. Elle ne te parlera que de M. de Transe; elle croit
regretter le passe; simplement dans un effort douloureux elle enfante
quelque chose qui sera mieux qu'elle. Par cette tension que lui donnent
son chagrin et son regret sans realite, elle atteint un objet qu'elle
n'a pas vise. Ah! c'est bien elle, la chere petite fille, qui m'a aide
a comprendre la methode creatrice des masses, de l'homme spontane!

* * * * *

Alors pour achever de convaincre Simon, je me retourne vers Berenice et
je lui rappelle nos bonnes soirees d'Aigues-Mortes, ou si souvent je la
pressai qu'elle me parlat avec une intimite plus tendre de M. de Transe,
que j'aime en elle et n'ai pas connu.

Les deux syllabes de ce nom qui dechire son ame et qu'elle repete avec
un indicible chagrin de petite bete malade retentissent profondement
dans son coeur, d'autant que ce long debat, ces fortes critiques l'ont
accablee. Son oeil absent et ses baillements me le disent. Son esprit
est ailleurs. Il vague la-bas ou elle se figure avoir eu l'ame
satisfaite. Pour ramener Berenice aupres de nous, je lui fis un eloge
exalte de Francois de Transe. J'en vins meme a lui reprocher avec une
reelle amertume, ce qu'elle m'avait avoue un jour, par megarde, au
detour d'une histoire: d'avoir voulu le quitter. Et ses nerfs etaient
montes au point qu'elle se prit a pleurer.

Visiblement, Simon avait compris les raisons de mon profond interet pour
les masses et en quoi Berenice m'est un sujet excellent pour m'edifier
sur la psychologie de l'humanite se developpant sans le consentement
de l'ame individuelle. Je declarai donc la seance close; toutefois,
desireux de mediter encore avec Simon, je m'autorisai de l'abattement
que faisait voir Berenice pour la mettre en voiture.

Nous allumames nos cigares.

--Hein, dis-je a Simon, la vie a-t-elle des dessous assez abondants?
Tu vois comme j'ai deshabille devant toi Berenice. Cela t'a fait le meme
effet de pitie et d'apre curiosite que si on avait ecrase sous tes yeux
la patte d'un chien. Eh bien! la misere universelle de l'humanite
s'epuisant vers le mieux retentit en moi de cette facon-la.

Comprends-tu, ajoutai-je, car j'etais plein de mon sujet, combien je
suis heureux de devetir aupres d'elle mon personnage habituel
d'indifference et d'impertinence pour etre irreflechi. Si tu savais
combien j'aime les naifs, ceux qui me disent des choses dont j'aurais
soin de rire s'il fallait les enoncer moi-meme. As-tu jamais soupconne
que ma secheresse n'etait que du degout pour le manque de
desinteressement que je vois partout et pour la frivolite. Mais ceux qui
ne raillent jamais, les gobeurs, si tu savais comme je les aime,
ceux-la! Si tu savais comme je me sens le frere des petites filles qui,
avec une grande fortune, de beaux cheveux et connaissant deja le monde,
entrent au couvent. Berenice, tiens, en realite, je m'agenouille devant
sa simplicite.

--Eh! me dit-il, elle est un peu maigre!

--Simon! lui repondis-je avec vivacite, chaque jour un ecart plus grand
se fait entre nous. Parfois je me demande si jamais, d'un sentiment
sincere, tu as aime la souffrance.

--Tu as de la chance, me repliqua-t-il, tu es tout a fait dans le ton
pour gouter Saint-Trophime.

A cette reflexion tres juste sur mon etat d'esprit, je vis bien que
Simon comprenait encore ce qu'est la vie interieure, mais il ne croit
plus qu'aux satisfactions tangibles. Pour ce qui est des varietes de
l'idealisme, il ne sympathise plus, il classe. C'est la que j'avais ete
sur le point d'en arriver, quand mon coeur n'avait pas d'autre maitre
que moi-meme. Je l'ai prete a cette petite mendiante d'affection pour
qu'elle me le rafraichit entre ses mains.

* * * * *

A la campagne, Simon avait pris l'habitude de faire un tour apres son
repas, quel que fut le temps (j'ai deja indique sa tendance a la
congestion): moi-meme j'etais tres echauffe par ma demonstration; nous
decidames de regagner a pied notre hotel. Il m'accompagna jusqu'a la
chambre de Berenice, de qui je tenais a prendre des nouvelles avant de
me coucher. La, nous echangeames encore quelques mots.

--Enfin, disais-je a Simon, pres de la porte entre-baillee, si j'en
croyais le temoignage de mes sens, elle m'aimerait, car elle est prete a
se donner a moi; or je sais qu'il n'en est rien.

Tout d'abord, il ne me comprit guere, puis:

--Chut! me dit-il en se frottant les yeux, parle plus bas, tu blesserais
sa delicatesse.

--Pas de subterfuge, m'ecriai-je; avoue qu'en realite tu n'as jamais
aime que Spencer: tu fais predominer le rationalisme.... Peut-etre
vas-tu historiquement jusqu'a regretter que la France n'ait pas accepte
le protestantisme....

Il me declara qu'il se sentait reellement fatigue.

--Simon, lui dis-je avec amertume, je croyais que j'aurais plus de
plaisir a te revoir.

* * * * *

J'entrai chez Berenice et je trouvai la lampe encore allumee. Comment
m'allait-elle recevoir? Ah! cette tristesse de s'endormir pres d'une
lampe qui semble attendre! A cote d'elle etaient des biscuits et une
bouteille de bourgogne videe. Cela me fit sourire: cette enfant adorait
le bon vin apres les emotions; ai-je tort de la tenir pour une
incarnation de l'ame populaire? Elle ouvrit les yeux avec un joli
sourire d'animal repose; il semblait qu'elle eut laisse toute sa
bouderie dans son sommeil et qu'elle s'eveillat a une vie nouvelle.
Alors nous nous mimes a bavarder, et par une pente irresistible, la
conversation revint sur celui que nous aimons, sur M. de Transe.
Aussitot toute ma sensibilite s'interessait a la conversation, mais
elle, cette fois, parlait de lui avec joie, riait des bons tours qu'ils
avaient faits ensemble.

* * * * *

Ah! qu'elle jouisse du bonheur dans la mort, l'aieule qui t'a fait la
naivete de tes yeux et t'a mis au coeur tant de gravite!


* * * * *


CHAPITRE NEUVIEME

LE CHAPITRE DES DEFAILLANCES.

LES MIENNES.--ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE.--DEFAILLANCE
SINGULIERE DE BERENICE.


Des mon retour dans Arles, l'action electorale commenca. Nous
organisions chaque semaine des reunions sur quelque point de
l'arrondissement, et je ne manquai jamais de me rendre a celles de nos
adversaires. Souvent j'etais rappele d'Aigues-Mortes par depeche.

Un soir je quittai en hate Berenice, et comme je marchais dans la nuit,
le long des grandes murailles, vers la gare, trois petites filles me
precedaient, qui chantaient d'une voix douce et qui pourtant va loin sur
la plaine, d'une voix qui va jusqu'a mon coeur.

... Que de fois ailleurs je l'ai entendue, cette chanson! Mais pourquoi
ce soir me decourage-t--elle?... J'irai jusqu'au bout de la pensee qui
m'attristait: les landes de ce pays pour moi n'eurent jamais de mirages;
elles ne font apparaitre qu'a d'autres les princesses des Baux.
Huguette, Sibylle, Blanchefleur et Baussette, me disais-je, pourquoi
les herbes de la Grau ne m'ont-elles pas conserve l'odeur de vos corps
exquis? ou plutot pourquoi donner mes belles soirees a de grossieres
taches?

C'est sur les canaux de Venise, dans les faubourgs de cette ruine
somptueuse que, pour la premiere fois, j'entendis cette cadence que me
repetent trois pauvres enfants. Soirees divines, celles-la! Satures de
toute sensualite, mes yeux, mes oreilles gorges de splendeurs, au point
que dans cette abondance ils ne pouvaient plus rien percevoir, je pris
conscience de l'essentiel de moi-meme, de la part d'eternite dont j'ai
le depot. Saurai-je jamais les exalter assez haut par-dessus toutes mes
heures, ces jours d'acrete et de manie mystique ou, jusqu'alors simple
coureur amuse de choses d'art, je sentis la beaute abstraite sur les
Fondamenta Zattere, en face de cette eglise de Palladio, qui, par un
effet contraire au metaphysicien Goethe revela la beaute classique?

O mon cher Rousseau, mon Jean-Jacques, vous l'homme du monde que j'ai le
plus aime et celebre sous vingt pseudonymes, vous, un autre moi-meme,
vous les avez connus a l'ile de Saint-Pierre, au milieu du lac de
Bienne, cette haine des vivants, ces longues solitudes avec la peur de
rencontrer des hommes, ces instants ou l'on se circonscrit en soi, ne
percevant rien que le sentiment de son existence.... Vous fussiez-vous
soumis aux conditions de la tache que m'impose la culture methodique de
mon moi?

Pourtant mon but n'est pas a desavouer Aigues-Mortes, qui est une Venise
plus avancee dans son developpement, une lagune morte comme il arrivera
des lagunes de l'Adriatique, determine une evolution superieure de mon
moi. La qualite a l'acquisition de quoi je contribue ce soir me sera
plus precieuse qu'aucune. Ce que je veux, c'est collaborer a quelque
chose qui me survive. Il ne faut pas qu'un seul instant je perde la
claire vision de ma tache, et sa dignite doit me soutenir contre mes
defaillances.

Alors, songeant quelle est ma superiorite, puisque j'ai la comprehension
de tous les appetits, et qu'au contraire nul ne peut comprendre mes
motifs, j'entrai dans la salle pleine de fureur.

Or, les incidents qui s'y passerent ce soir-la n'etant pas
caracteristiques, puis-qu'ils sont communs a toutes les reunions, ni
generaux, car ils ne signifient rien d'essentiel a la race, ne meritent
pas que nous nous y arretions.

* * * * *

ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE

Le lendemain, j'ai rencontre l'Adversaire, qui me parle de mes reunions:
"Cela doit bien vous ennuyer!" Je l'assure que je me plais plus avec les
travailleurs du peuple que dans un salon d'Arles ou au cafe.

--Mais enfin, qu'y a-t-il de commun entre vous et un ouvrier?

--Les differences sont en effet sensibles, moins fortes toutefois
qu'entre le tour d'esprit d'un fonctionnaire, par exemple, et le mien.
Mais vous commettez une erreur ou je tombais dans les premiers temps. En
causant avec des electeurs d'une certaine classe, pris individuellement,
je croyais avoir affaire au peuple; cela est faux. Les hommes reunis par
une passion commune creent une ame, mais aucun d'eux n'est une partie de
cette ame. Chacun, la possede en soi, mais ne se la connait meme pas.
C'est seulement dans l'atmosphere d'une grande reunion, au contact de
passions qui fortifient la sienne, que, s'oubliant lui et ses petites
reflexions, il permet a son inconscient de se developper. De la somme de
ces inconscients nait l'ame populaire. Pour la creer, seuls valent des
ouvriers, des gens du peuple, plus spontanes, moins lies de petits
interets que des esprits reflechis. Elle est analogue a chacun de ceux
qui la composent, et n'est identique a aucun. Elle depasse tout individu
en energie, en sagesse, en sens vital. Ce qu'elle decide spontanement,
ce sont les conditions necessaires de la vie.

L'Adversaire s'est mis a rire. Et du ton d'un homme qui a passe des
examens:

--Croyez-vous qu'une foule trouve une solution algebrique?

--Il ne s'agit pas de cette sagesse-la, mais de vivre. Un arbre, sans
rien soupconner des belles theories de l'Ecole forestiere, sait mieux
qu'aucun garde general quand il doit se developper, dans quel sens,
selon quelle forme. C'est le secret de la vie que trouve spontanement
la foule.

--Voila bien de la philosophie, dit Martin en secouant la tete, mais
comment un philosophe traite-t-il ou laisse-t-il traiter avec tant
d'aprete ses adversaires? Par quel biais vous pretez-vous a faire votre
partie dans le concert des injures, vous qui vous piquez de comprendre
toutes les opinions et de degager ce qu'il y a de legitime dans chaque
maniere de voir?

--Raisonnons, lui dis-je, et vous comprendrez que si un peu de
philosophie eloigne du ton ordinaire de la polemique, beaucoup y ramene.

Dans ses elements en effet la philosophie nous enseigne que ni vous ni
moi ne sommes la verite complete, et nous engage ainsi a une grande
modestie l'un envers l'autre. Mais poursuivons le raisonnement des
maitres: "Personne, disent-ils, n'est la verite complete, tous nous en
sommes des aspects." Donc si l'un de nous n'existait pas, un des aspects
de la verite manquant, la verite complete ne serait plus concevable.
Ainsi faut-il que je satisfasse a toutes les conditions de mon
individualisme, parmi lesquelles une des plus imperieuses est que je
vous nie.

Mais voici mieux encore: en admettant la mechancete et la mauvaise foi
de mes adversaires (ce qui est le theme ordinaire de toute polemique),
je fais une hypothese tres precieuse et bien conforme a la methode
indiquee par Descartes dans ses _Principes_, par Kant dans sa _Critique
de la raison pure,_ et par Auguste Comte, qui vous touche peut-etre
davantage, dans son _Cours de philosophie positive._ La science, en
effet, admet couramment ceci: "_La planete Neptune, n'eut-elle jamais
ete vue, devrait etre affirmee. Fut-elle un astre purement fictif, la
concevoir serait rendre un grand service a l'astronomie, car seule elle
permet de mettre de l'ordre dans des perturbations jusqu'alors
inexplicables._" De meme les vices de mes adversaires, fussent-ils
fictifs, me permettent de relier, sans trente-six subtilites de
psychologue, un grand nombre de leurs actes facheux; c'est une
conception qui explique d'une maniere tres heureuse la reprobation et
l'animosite qu'ils doivent en effet inspirer, quoique pour des raisons
un peu plus compliquees. En combattant leurs vices imaginaires, vous
triomphez de leurs defauts reels. Pour ce procede je m'en rapporterai
a un maitre que vous goutez certainement: personne n'a vu la figure du
ferment rabique; personne n'a constate expressement son existence, et
Pasteur guerit de la rage en cultivant ce microbe hypothetique,
peut-etre absolument fictif.

Martin qu'offensait ma logique coupa court en souhaitant du moins que je
n'aboutisse pas a une desillusion trop penible.

--Je n'ai guere l'angoisse du resultat, lui repondis-je. Quand on s'est
institue un fort dedain du jugement des hommes et du but poursuivi, peu
importe, hors que nous mourrons un jour. J'ai une vision si nette de ce
que valent les choses, sitot possedees, et des moyens de les acquerir,
que la seule mesure de mon sentiment a leur egard tient en ceci que ce
sont toujours ma compagnie et mon occupation du moment que je juge les
plus miserables.

La conclusion paraitra seche pour ce pauvre Adversaire qui, dans mes
instants de loisir, m'amusait pourtant comme une petite oie vaniteuse et
sans bonte. Mais quoi! de fois a autre ne faut-il pas deblayer un peu
toute cette racaille ou nous commet la vie active! C'etait d'ailleurs
exprimer a Martin de profitables verites. Je dois a quelque habitude
d'analyser le sens des mots le privilege de ne pas assujettir mes idees
a la phraseologie familiere.

Beaucoup de personnes, par l'usage quotidien de certains termes, "haine,
rancune, regrets, desirs," sont tentees de croire a la realite de ces
sentiments en elles. Pour moi, je vois que les evenements n'eveillent
guere sur mon moral d'impressions plus variees que la tuile qui me frole
en tombant; je note, pour l'eviter, le toit d'ou elle glissa, je me
soigne si elle m'a blesse; en aucun cas, je ne m'attarde a m'en faire
une opinion sentimentale. Seulement j'ai a l'egard des tuiles possibles
une continuelle mefiance, a laquelle je donne une allure de deference.
Un homme fort distingue, employe d'une grande administration, disait:
"Je salue les huissiers le premier, pour etre sur qu'ils me
salueront."--"Moi aussi", lui repondis-je. Comme je ne suis employe
d'aucune administration, il crut que je ne l'avais pas ecoute. Mais en
realite que de fois je consulte des niais, simplement pour eviter qu'ils
me conseillent ou me desapprouvent!

Il faut opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer l'apparence de
soi-meme, etre absent. De qui donc a-t-on dit qu'il regardait tous les
citoyens comme ses egaux, ou pour mieux dire comme egaux entre eux, ce
qui fait qu'il plaisait assez naturellement a la masse?

Charles Martin etait incapable de comprendre l'elevation morale, le
parfait desinteressement de ces principes. C'etait avec toute la fureur
d'un sectaire, et meme la reflexion d'un homme methodique, qu'il se
composait des preferences! Par un mecanisme tres frequent, ses
convictions d'ailleurs s'accordaient toujours avec ses interets. Il eut
ete incapable de trouver des torts a celui qu'il aimait. C'est par la
qu'il arrivait a joindre l'agrement de relations douteuses a la
satisfaction de s'elever contre les mauvaises frequentations. J'en avais
un piquant exemple sous les yeux. La biographie de Berenice, pour qui il
avait une passion sensuelle, naturellement voilee sous l'interet le plus
eleve, le genant fort, il la concevait comme l'histoire d'un jeune homme
de grande famille que les siens avaient brutalement empeche d'epouser
cette jeune fille. Version qui avait un instant etonne mon amie, puis
tres vite lui avait paru la verite, tant nous sommes tous conduits a
modifier les faits d'apres nos sentiments.

* * * * *

DEFAILLANCE SINGULIERE DE BERENICE


Je touche ici un point delicat de la vie de Petite-Secousse. La presence
aupres d'elle de Bougie-Rose, jolie fille un peu lourde, m'avait souvent
etonne. "Ces deux personnes, me disais-je n'ont guere de point de
contact, car Berenice a naturellement une sentimentalite tres fine.
Se plairaient-elles par quelque autre cote que le sentimental?"

Des allures tres molles de Bougie-Rose, un fin sourire de mon amie
eveillerent ma perspicacite.

Je confessai Berenice; elle me repondit avec une aisance, bien eloignee
de l'effronterie et melee de douceur, qui me toucha d'une sensualite un
peu malsaine. Je pus me convaincre que les images plaisantes et libres,
tous ces jeux de la passion dont elle avait nourri ses yeux de petite
fille, dans le musee du roi Rene, lui avaient donne une opinion fort
differente de celle que nous nous faisons pour l'ordinaire des rapports
de la sensualite et de l'amour. Son esprit ne s'etait pas plie a etablir
entre ces deux formes de notre sensibilite les attaches etroites qui
font que pour nous l'une ne va guere sans l'autre.

Et pour achever de vous devoiler la pensee de Berenice, telle que je la
surpris dans des entretiens d'un charme inexprimable, j'ai lieu de
croire que ce vice naquit chez mon amie d'une extreme delicatesse: jeune
et ardente, desoeuvree et solitaire, elle n'aurait pourtant pas voulu
tromper M. de Transe; elle crut lui garder son amour, jusque dans les
cheveux demeles de sa molle amie.

Du point de vue de la raison froide, peut-etre Berenice a-t-elle raison.
L'amour n'a pas grand'chose a voir avec les gestes sensuels. Une femme
parfaite se choisirait un amant plein d'ardeur dans l'elite de la
cavalerie francaise et, pour l'aimer d'amour, un pretre austere, comme
notre divin Lacordaire, dont le seul regard la penetrera plus qu'aucune
caresse dans aucun lit. Ces reflexions pourtant ne me satisfaisaient
guere a cause du caractere peu harmonieux de cette defaillance de
Berenice.

Comment, me disais-je, ce petit animal, de qui le merite est d'etre
instinctif, se laisse-t-il aller a ces deviations? Quand elle
s'abandonne, ne voit-elle pas les details facheux de sa chute:
Bougie-Rose, sans doute, a un tact naturel assez developpe et puis
elle-meme ferme les yeux. N'empeche qu'un jour; dans une de nos
promenades, je me laissai aller a lui vanter avec amertume les delicates
amours des plantes.

Peut-etre avais-je trop lourdement appuye. Elle m'ecouta avec surprise,
puis, dans une penible confusion, ses yeux se remplirent de larmes. Si
touchante, en ce moment, si confiante toujours, elle m'attendrit, me fit
rougir de ma sotte enquete; et quand mes soupcons auraient quelque
justesse, mon indignation n'etait-elle pas faite, pour une part, de
froissements personnels?

Je pris sa main emue dans ma main et lui dis:

--Petite fille, vous etes pour moi une chere fontaine de vie. Ce serait
d'un homme grossier de reflechir sur les inconvenients des diverses
attitudes que notre condition d'homme nous contraint a prendre. Croyez
bien que je n'ai pas cette mediocrite d'arreter mon imagination sur les
complaisances auxquelles vous engagent peut-etre ces sens et cette
beaute charnelle que vous recutes de vos aieux. Si je m'inquietai, c'est
uniquement par piete pour M. de Transe. Apres reflexion, il me semble
bien que vous avez sauve le meilleur de ce que vous lui donniez. Sans
doute, aujourd'hui comme toujours, vous avez ete la plus sage en faisant
la part du feu. Et meme s'il vous arrive de priver celui qui est dans le
cercueil d'une de vos pensees, qui sont maintenant tout ce qu'il peut
attendre de vous, si quelque tendre erreur un jour humilie votre vertu,
rassurez-vous: la puissance surabondante de l'amitie que je lui voue et
des sacrifices que je lui fais, en ne demandant rien de votre beaute,
s'appliquera a l'expiation de vos peches.

Elle m'embrassa, et c'est ainsi que fut clos cet entretien.

Dans la soiree, Berenice, qui est toute faite d'esprit de finesse et de
douceur, crayonna un petit dessin, comme elle a coutume, tandis que je
lui developpe mes theories, puis me le tendit: c'etait elle-meme et une
jeune femme, au-dessous de qui elle avait ecrit "Bougie-Rose", pour
qu'on ne put s'y tromper, et cette legende, legerement modifiee, de la
divine parabole: "Marthe, vous vous embarrassez de soins superflus;
Philippe a choisi la meilleure part."

J'admirai que cette petite fille cachat une malice si gracieuse derriere
sa physionomie. Cette misere la mit dans mon imagination plus pres
encore de la nature, et la grace avec laquelle elle s'en expliqua
transforma en sympathie un peu triste la repugnance que j'avais de sa
defaillance.

"O ma beaute, disais-je, je vous remercie de ce que vous avez daigne
etre imparfaite, en sorte qu'il me restat quelque embellissement a
apporter a votre edifice."

Dans la suite je dus reconnaitre que le sentiment exprime sous forme
seduisante dans cette phrase etait gros des plus lourdes erreurs, C'est
la que je rapporte l'origine des funestes manoeuvres que j'allais tenter
contre l'instinct, sous pretexte de faire rentrer Berenice dans la
sagesse vitale.

* * * * *

Ainsi, l'un et l'autre, nous avions nos defaillances et nos chagrins, et
quoique sachant nous en faire des images supportables, nous etions loin
de la pleine satisfaction de l'Adversaire, a qui nul homme ni evenement
ne rivera jamais son clou.

Ma Berenice, en me devenant suspecte, et mon contact perpetuel avec les
electeurs me mettaient dans un etat assez particulier de tristesse
nerveuse. Peut-etre la fievre qui monte des etangs d'Aigues-Mortes aux
approches du printemps put-elle y contribuer. J'avais un desir apre et
indefini de solitude; j'aurais voulu rever seul en face de ma pensee.
Une depeche qui sonne a ma porte, mon courrier a depouiller me faisaient
d'absurdes battements de coeur. Jamais je n'eus a un degre aussi intense
l'ennui de faire de nouvelles connaissances, la fatigue de leur donner
une image de moi-meme conforme a leur temperament, et tout l'ecoeurement
de leur entendre exposer les principales anecdotes de leur existence
avec la description de leur caractere. Mon reveil du matin, dans ces
journees ecrasees de menues besognes, etait deja trouble: n'ai-je pas
entendu, me disais-je, un visiteur dans l'escalier?

Pour reagir contre cet etat nerveux, il n'est qu'un remede, empirique
mais vraiment pas mauvais: dans les plus fortes angoisses de la vie de
societe et surtout dans les reveils de nuit, se raidir et prononcer une
phrase, un raisonnement prepares a l'avance. Cela peut surprendre, mais
ces angoisses sont le resultat d'une force qui tourbillonne en nous
(souvent un afflux de sang au cerveau). Il s'agit de l'utiliser, cette
force; il faut ordonner un cerveau desordonne.

Deux ou trois fois, dans notre enervement, Berenice et moi, nous dumes
convenir que nous augmentions notre malaise. Elle surtout, dans ce
melange malsain de sa tristesse et de mes inquietudes, etait prise de
vertige, et l'Adversaire, visiteur plus rude accueilli, avec moins
d'amitie et de confiance que moi, reposait pourtant l'enfant brisee.


* * * * *


CHAPITRE DIXIEME

LA MORT D'UN SENATEUR REND POSSIBLE LE MARIAGE DE BERENICE

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