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Author of ‘Conversations With God’ Admits Essay Wasn’t His
Steve Knopper’s stark accounting of the mistakes major record labels have made in the digital era suggests they are largely responsible for their own demise.

Books of The Times: When Labels Fought the Digital, and the Digital Won
Oprah.com, the Web site of “The Oprah Winfrey Show,” has posted a disclaimer acknowledging that Herman Rosenblat admitted he had invented portions of his Holocaust memoir.

Arts, Briefly: Winfrey Web Site Notes Fabricated Memoir
Mr. Seaver defied censorship and conventional literary standards to bring works by rabble-rousing authors like Samuel Beckett, Henry Miller and William Burroughs to American readers.

Maurice Barres - Le culte du moi 3



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Vers cette epoque survint une grande modification dans la vie de
Petite-Secousse. Elle fut mandee a Aix, chef-lieu de l'arrondissement
ou elle avait grandi. Pres de mourir, le senateur opportuniste du lieu
voulait l'embrasser, et il lui declara qu'il la tenait pour sa fille.

La mere de Berenice en effet semble avoir ete ce qu'on nomme un peu
legerement une drolesse; du moins parmi ses exces avait-elle garde le
sens de la maternite et beaucoup de clairvoyance, car s'etant preoccupee
de choisir un bon papa pour sa petite fille, elle designa entre ses
amants un collectionneur qui, peu apres, fut envoye au Senat par ses
concitoyens. C'etait un galant homme; comme nous l'avons dit, il nomma
le mari de sa maitresse gardien du musee du roi Rene--choix excellent,
puisque Berenice s'y fit l'ame qui nous plait.

A ses derniers moments, ce senateur s'inquieta d'avoir neglige sa fille;
et quand elle fut a son chevet, il lui adressa un petit discours, sous
lequel il eut la satisfaction de la voir pleurer. Toute agonie remettait
devant les yeux de Berenice la tendre image de M. de Transe:

--Votre mere, lui dit-il, est en quelque sorte la premiere qui m'ait
appele a representer mes compatriotes. Elle m'a designe comme votre
pere, quand d'excellents citoyens pouvaient egalement pretendre a cet
honneur. Mon notaire, qui sur ma priere a pris des renseignements, me
dit que vous hesitez entre le candidat boulangiste et celui des saines
doctrines. Sans vouloir faire de pression, je vous engage a reflechir
et a preferer M. Charles Martin, de qui je suis en mesure de vous dire
qu'on fait grand cas dans les bureaux.

Peu apres il mourut, leguant a Berenice cent mille francs. Et la
situation de mon amie se trouva excellente, car on crut la somme plus
forte; puis elle avait donne des gages a tous les partis, en sorte que
l'opinion lui fut favorable.

* * * * *

A cette epoque, ma situation a Arles me preoccupait fort. Trop bonne
pour etre abandonnee, elle n'etait pas telle que j'en eusse de la
securite. Je ne pouvais me dissimuler ce que j'avais a redouter de la
candidature projetee de Charles Martin.

Ainsi mes interets electoraux, la tristesse de Berenice, qui tout de
meme se sentait tres seule, mon desarroi de ses moeurs secretes, une
insensible satiete qui me gagnait de nos pedagogies, tout concourait
a me faire accepter un mariage que la dot de la jeune femme et la
sensualite de Charles Martin rendaient possible.

Elle n'eut pas recherche cette union, je doute meme qu'elle l'eut jamais
envisagee, mais chaque jour l'en rapprochait, tant les conversations
avec son notaire sur le placement de ses capitaux lui revelaient de
difficultes ou elle se perdait. Puis quel prejuge ne court pas chez nous
tous en faveur de l'etat de mariage!

Je fus amene a lui en donner mon avis.

... Cette journee-la fut tres triste. Nous avions parcouru en voiture
les rues de Nimes qui, la Maison Carree exceptee, ne m'offre aucun
agrement. Elle tenait ma main dans sa main. En toutes circonstances,
ce qu'il y avait la d'un peu femme de chambre m'eut choque, mais j'y
sentais a cet instant comme le regard d'une pauvre petite bete a qui
l'on fait du mal et qui declare: "Je l'accepte parce que tu es le plus
fort, mais si tu m'aimes bien, ne me fais pas trop souffrir." J'aurais
voulu trouver des mots d'une extreme douceur pour lui exprimer ma
pensee. Mais obsede par la necessite de faire rentrer cette petite fille
dans les voies de l'instinct, je ne savais que lui repeter:

--Je te regretterai, ma petite amie, je regretterai le delicieux etat
d'ame que tu me manifestes, mais je t'engage tout a fait a epouser
Charles Martin.

Et nous eumes un long dialogue sur la convenance de ce mariage, que
j'appuyai par des considerations tirees, comme on pense, de ses
defaillances actuelles et meme des chagrins qu'elle avait connus.

Je lui rappelais ce qu'elle m'avait dit souvent et qui peut se traduire
ainsi: "J'ai toujours eu un violent desir d'etre admiree et de plaire,
et une violente souffrance de la brutalite qu'il y avait au fond de ceux
qui profitaient de ma beaute." Souvent, dans ses voyages a Arles, elle
s'etait offensee que des hommes mal vetus ou des sots congestionnes se
permissent de la regarder avec un appetit meridional.

--Je t'apprecie, mon amie, continuais-je, pour ta douleur et pour ta
miserable vie. En te conseillant une nouvelle existence, je fais donc un
sacrifice; je me prive du charme que sont pour moi ta tristesse, ton
sourire et ta pale maison pleine de ton coeur ardent.

Elle me repondit qu'a quitter tout cela elle ne trouverait pas le
bonheur, et qu'elle le ferait seulement pour me plaire davantage.

J'en fus emu au point de compromettre ma these:

--Ma chere petite, ne rougis pas des malheurs qui t'ont offensee; crois
bien que mon amour s'envenimait de ton chagrin habituel. Et meme,
saurais-je t'aimer si tu devenais joyeuse sans fievre et simplement
heureuse?

Il me sembla que cette derniere phrase redoublait sa tristesse et qu'en
voulant ecarter tout froissement de cette petite amie, je n'avais fait
que gener plus etroitement son coeur. J'essayai de revenir sur ma
pensee:

--Mais pourquoi, heureuse dans une vie sans singularite, serais-tu moins
belle? Peut-etre, en y reflechissant, les circonstances momentanees
n'ont-elles que peu de part dans ton charme: ce qui vaut le plus en toi,
c'est la longue preparation inconsciente que te firent tes aieux: tu es
maceree de douceur, la qualite religieuse de ton coeur est exquise.

Berenice se tut, elle pensait a celui qui est dans le cercueil. Et ne
pouvant eviter de toucher ce point, le plus delicat de tous, je lui dis:

--En verite, ma chere Berenice, M. de Transe lui-meme porterait votre
ame a l'acceptation. Gardez de lui dorenavant un souvenir plus modeste
et gardez-moi aussi quelque amitie.

--Peux-tu croire, me dit-elle, que je t'oublie jamais?

Son accent passait infiniment ses paroles. Et apres un silence je lui
repondis:

--Berenice, je sens combien tu es aimable, et c'est parce que j'en ai un
sentiment aussi vif que je decline la volupte si tentante d'associer nos
vies. Si je te faisais l'existence que je te reve, je te pousserais
l'ame plus au noble encore et la remplirais du culte de M. de Transe;
je te conduirais dans un cloitre pour y connaitre une exaltation
delicieuse. Mais je crois que tu aurais des regrets plus tard. C'est
pourquoi, petite fille, malgre tout il vaut mieux que tu epouses.

Pendant cette conversation, nous etions arrives a la gare, j'avais pris
mon billet et faisais enregistrer mes bagages. Quand je fus monte dans
mon wagon:

--Je suis seule au monde, me dit-elle, et personne ne m'aime.

Je faillis redescendre sur le quai, ne pas rentrer a Arles ce soir-la.
Mais quelle solution a cette aventure? Je voyais bien qu'au fond elle ne
m'aimait pas, mais avait seulement de la confiance en moi et detestait
sa solitude. Je sentais d'autre part que je ne goutais en elle que sa
douleur sans defense, et que, gaie et satisfaite, elle m'eut ete une
compagne intolerable.

Le train s'eloigna, et je la vis, petite chose resignee, evoluer a
travers les gros colis vers la sortie de la gare. Certes j'avais du
desagrement sentimental, mais surtout je ressentais avec une vive
indignation qu'une fille de dix-huit ans eut le coeur serre et des
larmes sur les joues.

Et j'allai a mes besognes, plein d'un decouragement qui n'a pas de nom
et rempli d'une pitie a sacrifier bien des satisfactions pour obtenir un
peu d'oubli et d'apaisement a ma chere Petite-Secousse et a tous ceux
qui sanglotent dans la nuit.

Je me la representais avec certitude, telle que je l'ai vue si souvent
quand elle se sentait tout a fait miserable: roulee en boule sur son
lit, ou son chien avait coutume de sommeiller, et pleurant la figure
cachee contre cet animal, dont la chaleur peu a peu l'assoupissait.


* * * * *


CHAPITRE ONZIEME

QUALIS ARTIFEX PEREO

VOYAGE AUX SAINTES-MARIES.--CONSOLATION DE SENEQUE LE PHILOSOPHE A
LAZARE LE RESSUSCITE.


Le mariage se fit, et la nouvelle m'en surprit en juin, au plus fort de
ma campagne electorale. Elle assurait a peu pres mon succes, car
Berenice ne permettrait pas a son amant heureux de me combattre. Mais
contre ma raison j'en ressentis du chagrin.

Je cessai toute assiduite aupres de Berenice: l'Adversaire eut pu s'en
offenser, et desormais que dire a mon amie? Elle-meme ne vint plus a
Arles. On me rapporta qu'elle etait souffrante. Mai, juin, juillet
passerent en besognes de candidat, et j'eus d'Aigues-Mortes, a de rares
intervalles, les plus facheuses nouvelles.

Une seule fois, a l'improviste, je les rencontrai dans Arles; elle
marchait avec de gracieuses precautions de jeune animal sur les durs
cailloux de ces rues antiques. J'entendis mon coeur sauter dans ma
poitrine. Son sourire me parut eclatant de domination; son visage
lumineux, eclaire par ses yeux et par sa paleur meme, prit un air
d'imperiosite voluptueuse dont je fus accable.

Cet instant-la m'aide a comprendre ce qu'on dit de la beaute eclatante
et transparente des Vierges qui apparaissent a des jeunes devots
passionnes.

Mais le phenomene tout a fait curieux, c'est qu'elle, Petite-Secousse,
que j'avais eue dans mon lit, pour ainsi dire, et de qui je m'etais fort
amuse, me fit connaitre a cet instant le sentiment respectueux de
l'amant pour la femme d'un autre, pour la femme toute de dignite qu'il
ne peut ni ne veut imaginer en linge de nuit.

Je l'aurais honoree et servie, je ne pensais plus a la desirer. Tant de
tristesses accumulees en moi durant ces derniers soirs se grouperent
soudain autour de sa figure et me firent une image singulierement
ennoblie de cette petite dont j'avais eu satiete.

Lui, avec la figure dure et bete qu'ils ont toujours, elle, triomphante
de bonheur, sans qu'elle daignat meme etre mechante, ils me generent au
point que je ne les abordai pas. Deux jours apres j'adoptais un chien
egare, qui me fetait humblement vers les minuit dans la rue, et l'ayant
rentre chez moi je le caressais quoiqu'il fut sale, en songeant que je
lui etais superieur, a elle, dans l'organisation du monde, car j'avais
agi avec douceur envers un etre qui avait de beaux yeux et de la
tristesse.

(Ce n'est la qu'une impression vite attenuee, contredite par dix autres,
mais, pour marquer la situation et ses progres, je note chaque forme de
ma defaillance, ma fievre ne s'y jouat-elle qu'une minute.)

* * * * *

A l'ordinaire, pour fatiguer mon ennui, je me donnais a mes amis
politiques et visitais ma circonscription.

Tous les matins, je sortais d'Arles et ma voiture m'emportait sur la
grand'route, a travers la Camargue, dont la lente solitude m'enchantait,
car par mille imaginations un peu subtiles j'y trouvais des temoignages
sur mes propres dispositions.

N'avais-je pas laisse derriere moi ce tresor accroupi de Saint-Trophime,
comme j'ai laisse Berenice qui est mon autel et mon cloitre? Dans cette
Camargue, n'y a-t-il pas, comme en moi, la grande voie publique avec
quelques cultures sur les cotes, et que je franchisse le fosse, je tombe
dans l'anonyme de la nature. Dans ce desert, nulle place pour une vie
individuelle: le vent, la mer et le sable y communient, n'y creent rien,
mais se contentent de prouver avec intensite leur existence. Ils
eveillent la melancolie, qui est, elle aussi, une grande force sans
particularisation. La, les pensees individuelles se perdent dans le
sentiment de l'eternel, de l'universel; les arbres y sont tendus,
inacheves; seules fixent l'attention quelques poignees de noirs cypres,
regrets sans memoire, au milieu d'une lepre de mousse et de baguettes.

Un jour, apres six heures de voiture, par la route la plus malheureuse
de cette region desolee, j'arrivai au plus triste village du monde, aux
Saintes-Maries. C'est moins une eglise qu'une brutale forteresse aux
murs plats, enfermant un puits profond; dans le clocher, a la hauteur
du toit, est une chambre Louis XV, decoree de boiseries or et blanc,
remplie de miserables ex-voto: c'est la chapelle, peu convenable, des
graves saintes Maries.

J'allai sur la plage coupee de tristes dunes, chercher l'endroit ou
debarquerent ceux de Bethanie, qui furent les familiers de Jesus.
C'etait Lazare le Ressuscite, le vieux Trophime, Marthe et Marie, la
voluptueuse Madeleine, de qui la brise de mer ne put dissiper les
parfums. Mais celle que je fais la plus belle dans mon imagination,
c'est sainte Sara, qui servait les Notre-Dame dans la barque et qui est
la patronne des Bohemiens. Plus mysterieuse que toutes dans sa
volontaire humiliation, elle reporta ma pensee vers ma Berenice, vers
cette petite boheme a peine digne de delier les souliers des vierges ou
des belles repenties, et qui semble avoir ete designee pour m'apporter
la bonne doctrine.

C'est sur ce rivage, miserable mais sacre pour qui n'a rien dans l'ame
qu'il ne doive a ces obscurs passionnes d'ou naquit notre christianisme,
c'est sur cette plage dont la legende m'etouffait de sa force
d'expansion que je plaignis ma Berenice d'etre une vivante et d'obeir a
des passions individuelles. Sans doute elle a ferme les yeux, mais fasse
le ciel qu'elle ait perdu tout esprit, qu'elle soit devenue entre ses
bras une petite brute sans clairvoyance ni reflexion, en sorte qu'elle
ne soit pas a lui, mais a l'instinct et a la race,--et cela, je puis le
croire, d'apres ce que j'entrevois de son temperament.

Quand je remontai dans ma voiture, fatigue par de telles meditations
melees a ma propagande de candidat, et legerement fievreux, un orage
tombait sur la Crau. On leva les vitres sur le devant de la capote, qui
me firent durant six heures une prison etroite ou le vent qui ecorche
ces plaines jetait et ecrasait la pluie. Les chevaux, surexcites par
la tempete et leur cocher, filaient avec une extreme rapidite. Je
m'endormis d'un sommeil que je dominais pourtant et qui ne m'empechait
guere de suivre mon idee. Etat qui n'est pas de reve, mais plutot
l'engourdissement de notre individu, hors une part qui veille et
beneficie de toute la force de l'etre.

Sur ce premier campement de l'eglise de France, je venais de servir les
doctrines sociales qui me seduisent, en meme temps que je revais de
Lazare le Ressuscite, et, tous ces soins se melant dans mon sommeil
lucide, je reflechis qu'il avait fait, celui-la, la meme traversee que
j'entreprends maintenant, en sorte que je lui pretais quelques-unes de
mes idees; et j'en vins a resserrer tout ce brouillard dans la lettre
suivante, qui n'est que mon dialogue interieur mis au point.

* * * * *

CONSOLATION DE SENEQUE LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCITE

"Mon cher Lazare,

Aux dernieres fetes de Neron, votre air soucieux a ete remarque. Je sais
que des personnes de votre famille desirent vous entrainer sur les cotes
de la Gaule, ou elles comptent prendre une attitude insigne dans le
nouveau mouvement d'esprit. La determination est grave.

Vous ne m'avez pas cache le culte que vous gardez a la memoire de votre
malheureux ami, et, d'apres sa biographie que vous m'avez communiquee,
je me rends parfaitement compte qu'il dut avoir beaucoup d'autorite: il
etait completement desinteresse, puis il aimait les miserables, ce qui
est divin. Il m'eut un peu choque par sa durete envers les puissants; en
outre, je ne puis guere aimer ceux sur qui je n'ai pas de prise, ces
amis frottes d'huile qui me possedent et que je ne possede pas. Avec ces
reserves, je comprends que vous l'aimiez beaucoup, d'autant que c'est
pour vous une facon de monopole. Vous avez en effet sur la plupart de
ses fideles cette superiorite d'avoir ete mele si intimement a sa vie
qu'en l'exaltant c'est encore vous que vous haussez.

Vous le voyez, mon cher Lazare, je me represente d'une facon tres
precise l'interessant etat de votre ame a l'egard de Jesus: vous
l'aimez. La question est de savoir si vous voulez conformer vos actes
a votre sentiment.

Confesserez-vous que sa vie et sa doctrine sont les meilleures qu'on ait
vues? Lui chercherez-vous des disciples, ou vous contenterez-vous de le
servir passionnement dans votre sanctuaire interieur? Telle est la
position exacte de votre debat. Il vous faut peser si ce vous sera un
mode de vie plus abondant en voluptes de partir avec Mesdemoiselles vos
soeurs pour etre fanatique, en Gaule, ou de demeurer a faire de l'ironie
et du dilettantisme avec Neron.

Que vous restiez dans cette cour trop cultivee ou partiez vers des
regions mal civilisees, de vous a moi, dans l'un ou l'autre cas, ca
pourra mal finir, car les peuplades de la Gaule seront excitees a vous
mettre a mort, a cause de votre obstination a leur procurer le bonheur,
et, d'autre part, Neron est un dilettante si excessif que, vous goutant
personnellement et sachant qu'on vous calomnie, il est fort capable de
vous sacrifier, tant il est peu dispose a plier ses actes d'apres ses
idees, a proteger ceux qu'il honore et a appliquer la justice. Dans la
vie, les sentiers les plus divers menent a des culbutes qui se valent;
en depit de tous les plans que nous concertons, les harmonies de la
nature se font selon un mecanisme et une logique ou nous ne pouvons
influer. J'ecarte donc les denouements qui sont irreformables et je m'en
tiens aux avantages divers de l'une et l'autre attitude.

Eh bien, il n'y a pas de doute, un fanatique (c'est-a-dire un homme qui
transporte ses passions intellectuelles dans sa vie) est mieux accueilli
par l'opinion que l'egotiste (homme qui reserve ses passions pour les
jeux de sa chapelle intime). Les publicistes seront plus severes a Neron
qu'a Marthe, quoique tres certainement cette derniere introduise dans le
monde plus de maux que le premier, et que la part de responsabilite dans
les malheurs qui naissent d'une mesentente ideologique soit plus lourde
pour les victimes que pour les bourreaux. C'est que l'espece humaine
repugne a l'egotisme, elle veut vivre. Le fanatique represente toujours
le premier mot d'un avenir, il met en circulation, plus ou moins
deformees, les vertus qu'il a apercues; l'egotiste au contraire garde
tout pour lui, il est le dernier mot.

Neron, mon cher Lazare, excusez-moi d'y insister, est un esprit
infiniment plus large que vos deux excellentes soeurs, mais il est dans
son genre le bout du monde; en lui les idees entrent comme dans un
cul-de-sac; Marthe et Marie sont deux portes sur l'avenir. Le sectaire
est donc plus assure, tout pese, de l'estime de l'humanite, puisqu'il la
sert. Il est un rail ou elle glisse les provisions qu'elle adresse aux
races futures, tandis que l'egotisme est une propriete close.

Une propriete close, c'est vrai! mais ou nous nous cultivons et
jouissons. L'egotiste admet bien plus de formes de vie; il possede un
grand nombre de passions; il les renouvelle frequemment; surtout il les
epure de mille vulgarites qui sont les conditions de la vie active. De
ces vulgarites inevitables, n'avez-vous pas souffert quelquefois dans
l'entourage si genereux pourtant, si loyal, de vos excellentes soeurs?

Par moi-meme, j'avais de solides raisons pour etre fanatique: cela eut
ete plus decent pour un philosophe. Des amis tres honnetes m'y
engageaient fort. Mais la vie est trop courte! Quand j'aurais, selon le
systeme des sectaires, traduit ma passion dans une attitude contagieuse,
ce qui d'ailleurs la deforme toujours, quel temps me serait reste pour
acquerir de nouvelles passions? D'ailleurs, il eut fallu conformer mes
actes a mes idees. C'est le diable! comme vous dites, vous autres
chretiens. Puisque, en ce monde, mon souci se limite a decouvrir
l'univers qui est en puissance en moi, et a le cultiver, qu'avais-je
a me preoccuper de mes actes? Moi qui ne fais cas que du parfait
desinteressement, j'ai accepte certaines faveurs qui vinrent a moi en
depit de ma paleur et de ma frele encolure; j'ai favorise diverses
fantaisies de Neron, et ces complaisances me nuisirent devant l'opinion.
A tout cela, en verite, je pretais fort peu d'interet; je n'ai jamais
suivi que mon reve interieur. Dans mes magnifiques jardins et palais,
je vantais le detachement; j'en etais en effet detache, j'etais sincere.
Le comprendrez-vous, Lazare, ce luxe m'excitant infiniment a aimer la
pauvrete? Avez-vous jamais mieux goute la pudeur que dans les bras de
Marie-Madeleine?

J'entre dans ces details intimes pour vous prouver combien j'ai toujours
ete eloigne de cette decision ou vous penchez. Ah! ce n'est pas moi qui
pensai jamais a suivre la voie sans horizon et si dure des sectaires.
Et pourtant vous en dissuaderai-je? Suis-je arrive au bonheur, en ne me
refusant a aucun des sentiers qui me le promettaient? Suis-je parvenu
a recreer l'harmonie de l'univers?

J'ai voulu ne rien nier, etre comme la nature qui accepte tous les
contrastes pour en faire une noble et feconde unite. J'avais compte sans
ma condition d'homme. Impossible d'avoir plusieurs passions a la fois.
J'ai senti jusqu'au plus profond decouragement le malheur de notre
sensibilite, qui est d'etre successive et fragmentaire, en sorte que,
ayant connu infiniment plus de passions que le sectaire, je n'en ai
jamais possede qu'une ou deux, tout au plus, a la fois. C'est dans cette
idee que Neron me demandant, il y a peu, de lui composer un mot
philosophique qu'il put prononcer avant de mourir, je lui ai conseille:
"_Qualis artifex pereo!_ Quel artiste, quel fabricant d'emotions je
tue!"

C'est d'ailleurs une exclamation qu'il pourrait jeter avec a-propos a
toutes les heures de la vie. J'ai acquis une vision si nette de la
transformation perpetuelle de l'univers que, pour moi, la mort n'est pas
cette crise unique qu'elle parait au commun. Elle est etroitement liee a
l'idee de vie nouvelle, et comme son image est melee a tous les plaisirs
de Neron, elle est melee a toutes mes analyses. La mort est la prise de
possession d'un etat nouveau. Toute nuance nouvelle que prend notre ane
implique necessairement une nuance qui s'efface. La sensation
d'aujourd'hui se substitue a la sensation precedente. Un etat de
conscience ne peut naitre en nous que par la mort de l'individu que nous
etions hier. A chaque fois que nous renouvelons notre moi, c'est une
part de nous que nous sacrifions, et nous pouvons nous ecrier: _qualis
artifex pereo!_

Cette mort perpetuelle, ce manque de continuite de nos emotions, voila
ce qui desole l'egotiste et marque l'echec de sa pretention. Notre ame
est un terrain trop limite pour y faire fleurir dans une meme saison
tout l'univers. Reduits a la traiter par des cultures successives, nous
la verrons toujours fragmentaire.

J'ai donc senti, mon cher Lazare, et jusqu'a l'angoisse, les entraves
decisives de ma methode; aussi j'eusse ete fanatique, si j'avais su de
quoi le devenir. Apres quelques annees de la plus intense culture
interieure, j'ai reve de sortir des volontes particulieres pour me
confondre dans les volontes generales. Au lieu de m'individuer, j'eusse
ete ravi de me plonger dans le courant de mon epoque. Seulement il n'y
en avait pas. J'aurais voulu me plonger dans l'inconscient, mais, dans
le monde ou je vivais, tout inconscient semblait avoir disparu.

Voici, au contraire, que vous survenez dans des circonstances ou ce reve
devient aise, et il semble bien que vous soyez sur le point de le
realiser, puisque ayant ressenti a la cour de Neron des inquietudes
analogues aux miennes, vous meditez de vous mettre de propos delibere
au service de la religion nouvelle ... Malheureusement, mon cher Lazare,
j'y vois un obstacle, qui, pour se presenter chez vous avec une forme
singuliere, n'en est pas moins commun a bien des hommes.

Quand vous me parliez des curieux incidents de votre pays de Judee, vous
ne m'avez rien cele du role important que vous y avez joue: le
merveilleux agitateur vous a ressuscite. Vous etes Lazare le Revenu.
En consequence, quoique vous ayez observe toujours la plus grande
discretion sur cette anecdote desormais historique, il est evident que
vous etes renseigne sur le probleme de l'au-dela. Si vous balancez comme
je vois, c'est que la verite ne s'en impose pas, d'apres ce que vous
savez, d'une facon imperative. Des lors, vous voila dans un etat
d'esprit qui, pour naitre chez vous de circonstances particulierement
piquantes, n'en est pas moins d'un ordre trop frequent: vous n'etes pas
le seul revenu. Beaucoup, a cette epoque, bien qu'ils ne soient pas
alles jusqu'au tombeau, ont comme vous des lumieres sur ce qui termine
tout. Bien qu'ils n'aient pas eu les pieds et les mains lies avec les
bandes funeraires, ils ne peuvent se donner aux passions de leurs
contemporains. Leur sympathie est assez forte pour leur faire illusion
quelques instants sur des idees genereuses, mais comme vous, qui vites
pousser les fleurs par les racines, ils constatent que ce sont des
songes sans racines serieuses. Ils ont de tristes lucidites, et apres
de courts enthousiasmes, analogues a ceux que vous communiquent l'ardeur
de Marthe et de Marie, l'humilite de Sara, la beaute de Madeleine et la
jeunesse du vieux Trophime, ils s'ecrient, infortunes clairvoyants qui
regrettent de ne pouvoir se tromper avec tout le monde: "_Qualis artifex
pereo!_"

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