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Author of ‘Conversations With God’ Admits Essay Wasn’t His
Steve Knopper’s stark accounting of the mistakes major record labels have made in the digital era suggests they are largely responsible for their own demise.

Books of The Times: When Labels Fought the Digital, and the Digital Won
Oprah.com, the Web site of “The Oprah Winfrey Show,” has posted a disclaimer acknowledging that Herman Rosenblat admitted he had invented portions of his Holocaust memoir.

Arts, Briefly: Winfrey Web Site Notes Fabricated Memoir
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Maurice Barres - Le culte du moi 3



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* * * * *


CHAPITRE DOUZIEME

LA MORT TOUCHANTE DE BERENICE


Les elections nous reussirent. Sitot elu, je quittai Arles et
m'installai au Grau-le-Roi, ou Berenice, helas! deperissait aupres de
l'adversaire. Celui-ci ne se dejugeait pas: il ne pensait rien que de
severe sur un succes qu'il n'avait pas prevu, mais il avait trop le gout
de la hierarchie pour ne point se figurer, depuis le scrutin, que nous
etions lies par "une sympathie plus forte qu'aucune politique".

* * * * *

Qui donc avait repandu sur mon amie cette tristesse dont je la vis
defaillante au Grau-le-Roi, dans les premiers jours d'octobre? "C'est
la fievre des etangs", disait Charles Martin, toujours enclin aux
explications plausibles et mediocres. Ah! les etangs jusqu'alors
n'avaient donne que de beaux reves a la petite Berenice; jusqu'alors ses
insomnies etaient enchantees de l'image de M. de Transe, et dans ses
pires delires elle n'avait recu de lui que les signes d'une tendre
amitie. Morne aujourd'hui pendant de longues heures, c'etait une jeune
adultere qui desespere du pardon et repete avec egarement: "Comment
ai-je commis cela?" Jamais elle ne se plaignit, mais ses mains diaphanes
m'avouaient tout et me reprochaient amerement d'avoir pousse a cette
union sans amour.

M'etais-je egare sur ce que je croyais etre son instinct? Ce mariage de
convenance, que j'avais souhaite pour redresser la vie de mon amie,
allait-il donner a sa destinee l'irreparable tournant? L'extreme
difficulte qu'il y a d'interpreter la volonte de l'inconscient m'apparut
avec une singuliere nettete durant ces dernieres semaines, au cours des
longs silences de Berenice, assise aupres de moi en face de la mer
mysterieuse.

A ma table de travail, je defaillais sous ces interets refroidis qui
encombrent un nouvel elu. Ces querelles emoussees, ces compliments, ces
reclamations m'etaient une chose de degout, comme l'idee fixe dans
l'anemie cerebrale, ou, dans l'indigestion, le fumet des viandes qui la
causerent. La reussite me supprimait trop brutalement le but dont
j'avais vecu depuis huit mois; je n'avais plus d'impulsion a mon
service. _Qualis artifex pereo!_ me repetais-je par ces lentes matinees
de loisir, vaguant de la vaste mer a ces vastes espaces couverts des
seules digitales, et n'osant a chaque heure du jour visiter Berenice.
Etendu sur la greve, je m'abandonnais aux forces de la terre: il me
semblait que son contact, sa forte odeur, sa belle sante me
renouvelleraient mieux qu'aucun systeme. En depit de mon ame hative, je
me sentais solidaire de cette terre d'Aigues-Mortes, faite des lentes
activites du sable et de l'Ocean. Ne puis-je comparer le developpement
de ce pays au mien propre? Les modifications geologiques sont analogues
aux activites d'un etre. Berenice, qui sortit de son instinct pour
suivre mes conseils et se marier, souffre comme souffrirait la nature
entiere si elle etait soumise a des volontes particulieres. Dans mon
orgueil de raisonneur, j'ai traite mon amie comme l'Adversaire traite
le Rhone et sa vallee. En echange de la revelation que m'a donnee de
l'inconscient cette fille incomparable, je n'ai su que la faire pecher
contre l'inconscient.

Sitot que le crepuscule avait couvert d'ombre ma table de travail, le
visage amaigri de la jeune malade m'apparaissait comme un reproche.
Accoude a mon balcon, sur ce doux canal du Grau-le-Roi qui va
aboutissant a la mer, j'entendais dans une rue voisine les enfants,
enerves de leur journee et trop bruyants, se debattre contre les grandes
personnes qui les rappelaient au logis. Pour moi, j'attendais que huit
heures sonnees me permissent d'aller aupres de Berenice; la fievre
l'empechait de dormir, et je me consacrais a amuser le plus possible son
extreme faiblesse.

Quand il etait si evident que cet etre infiniment sensible ne souffrait
que d'avoir froisse les volontes mysterieuses de son instinct, Martin
nous fatiguait de sa therapeutique materialiste. De l'entendre, je
m'etonnais qu'il put valoir si peu en vivant dans une telle societe. Par
ses seules definitions de Berenice, il me deformait la delicieuse image
que je m'etais composee d'elle d'apres nos pedagogies. Sa mediocrite me
conduisit meme a cette reflexion que, si Petite-Secousse devait
disparaitre a son contact, il ne m'en couterait pas plus de soupirs
qu'elle mourut tout entiere, car Petite-Secousse est la partie de
Berenice que j'ai jugee digne de toutes mes preferences.

Les choses allerent plus vite qu'il n'eut ete raisonnable de le prevoir.
En trois jours, cela fut au point que je ne doutai pas de sa fin
prochaine. Sa figure et ses mains, pales comme les linges ou elle
repose, gardaient ce petit air secret que nous lui avons toujours vu,
mais une expression plus lente eteignait ses yeux qui m'ont eclaire si
rapidement l'ordre de l'univers.

Une extreme faiblesse l'accablait dans son lit, et moi de tenir sa main
je me sentais plus fort. Berenice va disparaitre, pensai-je, mais je
garde le meilleur d'elle-meme. Je me suis approprie son sens de la vie,
sa soumission a l'instinct, sa clairvoyance de la nature; je suis la
premiere etape de son immortalite, mon amie, ce sejour etait incertain
pour toi, tu pouvais t'y abimer, mais en moi prospereront tes vertus.

A cet instant, ses yeux ayant rencontre mes yeux, elle me souriait, mais
quand son sourire s'effaca, je me sentis tout bouleverse, car je
songeais a tout ce qu'il y a en elle de viager et qu'avant l'aube
prochaine peut-etre je ne verrais plus. Je baisai sa main, qui, sous la
chaleur de la fievre, n'etait plus deja qu'un leger ossement; et des
larmes vinrent mouiller ses yeux, tandis que je repetais: helas! helas!

Peut-etre se sentait-elle trop de faiblesse pour parler, et je n'avais
d'elle que ses doigts qui caressaient doucement ma figure, mais je
compris soudain avec epouvante qu'elle me regardait pour me voir une
derniere fois. Depuis combien de temps cette pensee en elle? Ah! ces
regards ou de pauvres hommes et de pauvres betes nous avouent le bout
de leurs forces! Regard tendre et voile de ma Berenice qu'affligeait
la peur de la mort! il me parut plus pitoyable qu'aucun mot desolant
qu'elle eut invente pour se plaindre. Je lui parlai des promenades que
nous ferions encore dans la campagne, elle se mit a pleurer sans
repondre.

Je ne crois pas qu'elle ait eu de graves souffrances physiques. La soeur
qui l'assistait, et a qui, par delicatesse de femme, elle confiait
toutes ses miseres, m'a dit: "Si elle a beaucoup souffert, c'est de
quitter sa beaute, ses souvenirs et toutes ses choses de sa villa". Elle
eut un delire de petite fille, et a moi, qu'elle avait fait asseoir au
bord de son lit, cela paraissait si impossible que cette enfant
participat d'un mystere sacre, comme est la mort, que je croyais parfois
a un jeu de fievreuse.

J'ai vu Berenice mourir; j'ai senti les dernieres palpitations de son
coeur qui n'avait ete emu que de l'image d'un mort. Elle etait couchee
sur le cote, comme ces pauvres betes dont elle eut toute sa vie une si
grande pitie. Sans doute elle sentit la mort la posseder, car son visage
gardait une terreur inexprimable. Et moi, je cherchais un moyen de lui
temoigner la plus tendre sympathie, d'adoucir ce passage miserable;
j'embrassais ces yeux ou roulaient les derniers pleurs. Je les
embrassais comme elle avait mille fois embrasse son bel ane, sans
preoccupation de politesse ni de sensualite, simplement pour lui
temoigner ma fraternite. Ces baisers-la, elle ne les connut point de sa
vie, car elle eveillait la volupte, "Maintenant, lui disais-je, tu as
fini ta tache, tu atteins ta recompense, qui est la certitude, verifiee
sur ma tristesse presente, que j'eus pour toi un reel attachement. Tu ne
crains plus desormais d'etre meprisee par ceux a qui les circonstances
ont compose une vie plus facile."

Je lui ai fait la mort que j'ai toujours tenue pour la plus convenable,
sans tapage, ni larmes, ni vaines demonstrations, mais un peu grave et
silencieuse. Elle eut la fin d'un pauvre animal qui pour finir se met en
boule dans un coin de la maison de son maitre, d'un maitre dont il est
aime.

Et pourtant, faire une bonne mort etait-ce un role suffisant pour elle?
Elle eut ete precieuse surtout pour assister les autres a leur dernier
moment, car elle savait sympathiser avec la nature dans ses plus tristes
humiliations.

C'est vers les cinq heures qu'ecartant les boucles de cheveux qui
couvraient son front, je fermai les yeux de cette fille dont la sagesse
eut merite mieux que de marcher cote a cote avec mes inquietudes
raisonneuses. Des lors, tout l'appareil des soins funeraires s'interposa
entre moi et ce corps qui ne m'etait plus qu'une chose etrangere. Je me
retirai avec l'image que je gardais de cette veritable maitresse.


* * * * *


CHAPITRE TREIZIEME

PETITE-SECOUSSE N'EST PAS MORTE!

Les journees qui suivirent l'enterrement de Berenice, je les donnai avec
une ponctualite en quelque sorte machinale aux devoirs de mon nouvel
etat. Mais deja il ne m'etait plus qu'une passion refroidie, un casier
de mon intelligence. Et ce pays aussi, que j'avais du orner de toutes
mes emotions pour m'en faire un sejour utile, maintenant que j'allais
le quitter n'avait plus pour mon ame d'imperiosite.

C'etait en moi et hors de moi un profond silence. Il me semblait que le
monde et mon moi se fussent figes. J'etais un bloc de glace sur une mer
qui l'etreint en se congelant. Sur cette banquise lourde et monotone que
je composais avec l'univers, seule glissait comme un nuage bas l'image
de Petite-Secousse. Image gelee, elle-meme! De nos causeries, je ne
savais plus que ses longs silences; de sa sensualite, rien que ses
touchantes torpeurs, et de son corps elegant, je ne revoyais aucun
detail, mais seulement j'etais rempli de cette tristesse que m'avait
donnee chacune de ses graces quand je songeais qu'elles passeraient.
De tant de gestes par ou elle me toucha, un seul m'obsede: c'est quand,
la veille de sa mort, ses yeux rencontrant mes yeux, elle pleura sans
parler.

Ainsi passais-je des soirees, avant que le Parlement fut convoque, a
m'attendrir sur le triste sort de la jeune Berenice, qui mourut d'avoir
mis sa confiance en l'Adversaire.

Sitot ma correspondance et autres besognes mises au net, de toutes les
parties de mon ame montait une sorte de vapeur qui me voilait le monde
exterieur. Sous cette tente metaphysique, je demeurais tres avant dans
la nuit a contempler la reine par qui me fut revelee la vie
inconsciente, et sa vue, mieux qu'aucune encyclopedie, m'enseignait les
lois de l'univers. Meme il m'arriva d'etre rappele a la realite par une
douleur au coeur; alors je souriais de m'exalter a ce point pour celle
qui ne fut en somme qu'un petit animal de femme assez touchante. Rien
au monde pourtant ne m'inspira plus vive complaisance.

Une nuit, je ressentis, avec une intensite toute particuliere, que la
preoccupation dont je venais de vivre pendant huit mois etait assouvie
et qu'il m'en fallait une nouvelle. Pourquoi ne puis-je comme l'ocean
pousser la vague qui nait dans la voie de la vague qui meurt, et comme
lui me donner la puissance et la paix? Aupres de la mer unissonnante,
je souffrais que ma vie fut une suite de sons prives d'harmonie. Ce
probleme, qui n'est autre que de me trouver une loi, m'etait si agreable
ce soir-la, et si doux aussi le vent genereux qui soufflait du large,
que je resolus d'aller, en memoire de Berenice, jusqu'au jardin
d'Aigues-Mortes.

Il eut ete plus hygienique de gagner mon lit, mais l'idee des
transformations de mon moi me presentait avec une grande force la
convenance de jouir de mes sensations jour par jour. Puisque nous sommes
la victime de morts successives, je refuse de sacrifier une satisfaction
d'aujourd'hui au bien-etre de celui que je serai dans quelques annees.

Ayant ainsi agrandi ma promenade par de hautes considerations, je fis
les quatre kilometres de bruyeres et d'etangs qui separent
d'Aigues-Mortes le Grau-du-Roi. La haie franchie de la villa de
Rosemonde, je me retrouvai sur ce sable ou nous avions passe tant
d'heures, et ou je venais sans doute pour la derniere fois. Je revecus
avec intensite le chemin que j'avais parcouru aupres de Berenice, et je
sentais que, hausse par cette etrange compagnie d'une annee,
j'embrassais avec plus de force un plus grand horizon.

Cette nuit d'octobre etait si chaude, ou plutot mon imagination si
echauffee, que je resolus, etant un peu las, d'attendre le matin en me
couchant sur des touffes de fleurs violemment parfumees. Dans mon etat
de nerfs, ces arbres et toutes ces choses que je connaissais si bien
faisaient se dresser devant moi, a tous instants, des apparences
fantastiques. La masse des remparts, l'immensite de la plaine, la
voluptueuse desolation de ce petit jardin, mon amour de l'ame des
simples, ma soumission de raisonneur devant l'instinct, toutes ces
emotions que j'avais elaborees dans ce pays et tout ce pittoresque dont
il m'avait saisi des le premier jour, se fondaient maintenant dans une
forme harmonieuse. Et comme ils avaient ete dans mon cerveau des
mouvements coexistants et simultanes, ils cessaient sous ma fievre plus
forte d'etre isoles pour composer un ensemble regulier. Beau jardin
ideologique, tout anime de celle qui n'est plus, veritable jardin de
Berenice!

Au sens materiel du mot, je ne puis dire que Berenice me soit apparue,
mais jamais je ne sentis plus fortement sa presence que dans cette
importante veillee ou je resumai mon experience d'Aigues-Mortes. C'est
qu'aussi bien, depuis un an, j'ai resserre autour de Berenice tous les
mouvements de ma sensibilite. Telle que j'ai imagine cette fille, elle
est l'expression complete des conditions ou s'epanouirait mon bonheur;
elle est le moi que je voudrais devenir. Or, pour une ame de qualite,
il n'est qu'un dialogue, c'est celui que tiennent nos deux moi, le moi
momentane que nous sommes et le moi ideal ou nous nous efforcons. C'est
en ce sens que j'ai vu Berenice se lever de sa poussiere funeraire.
Pitoyable et fanee de peches, elle avait un nimbe lumineux ou
s'eclairait ma conscience. Dans ces premiers violets de l'aube, je lui
apportai ces memes sentiments d'humilite que d'autres connurent pour
Isis qui les emouvait de son mystere et pour la Vierge tenant dans ses
bras le Verbe fait petit enfant. Ma Berenice, sous ses voiles de jeune
elegante, possedait, elle aussi, les secrets de la nature, et pour
apparaitre en elle, la verite, une fois encore, emprunta les
balbutiements d'un etre faible.

--Berenice, lui disais-je, chacune de tes larmes a ete pour moi plus
precieuse qu'un raisonnement impeccable. Mais ce benefice ne survivra
pas a ta mort.

Je crus entendre une voix:

--Mes larmes en coulant sur toi ont laisse comme un signe particulier,
auquel les hommes reconnaitront que tu as une part de l'ame d'une
creature simple et bonne.

--Tu etais, ma Berenice, le petit enfant sauveur. La sagesse de ton
instinct depassait toutes nos sagesses et ces petites idees ou notre
logique voudrait reduire la raison. Quand j'etais assis aupres de toi,
dans ta villa, parfois tu partageais mes douloureux enervements; par une
contagion analogue, j'ai participe de ta force qui te fait marcher du
meme rythme que l'univers. Malheureux que je suis, j'y ai manque le jour
que j'ai voulu corriger ton instinct et, par une double consequence, en
meme temps que je pretendais te perfectionner, j'ai detruit l'appui que
tu m'etais. Des lors, que vais-je devenir?

Berenice me repondit:

--Il est vrai que tu fus un peu grossier en desirant substituer ta
conception des convenances a la poussee de la nature. Quand tu me
preferas epouse de Charles Martin plutot que servante de mon instinct,
tu tombas dans le travers de l'Adversaire, qui voudrait substituer a nos
marais pleins de belles fievres quelque etang de carpes. Cesse pourtant
de te tourmenter. Il n'est pas si facile que ta vanite le suppose de mal
agir. Il est improbable que tu aies substitue tes intentions au
mecanisme de la nature. Je suis demeuree identique a moi-meme, sous une
forme nouvelle; je ne cessai pas d'etre celle qui n'est pas satisfaite.
Cela seul est essentiel. Toi-meme tu te desoles de ne pas avoir de
continuite; tu insistes sur ceci que toute augmentation de ton ame y
suppose quelque chose qui s'aneantit. Dans cette succession ou tu te
desesperes, quand comprendras-tu qu'une chose demeure, qui seule
importe, c'est que tu desires encore. Voila le ressort de ton progres,
et tout le ressort de la nature. Je pleurais dans la solitude, mais
peut-etre allais-je me consoler: tu me poussas dans les bras de Charles
Martin pour que j'y pleure encore. Dans ce raccourci d'une vie de petite
fille sans moeurs, retrouve ton coeur et l'histoire de l'univers.

--Ah! Petite-Secousse, que tu etais fortifiante dans le triste jardin
d'Aigues-Mortes!

--J'etais la; mais je suis partout. Reconnais en moi la petite secousse
par ou chaque parcelle du monde temoigne l'effort secret de
l'inconscient. Ou je ne suis pas, c'est la mort; j'accompagne partout
la vie, C'est moi que tu aimais en toi, avant meme que tu me connusses,
quand tu refusais de te faconner aux conditions de l'existence parmi les
barbares; c'est pour atteindre le but ou je t'invitais que tu voulus
etre un homme libre. Je suis dans tous cette part qui est froissee par
le milieu. Mon frisson douloureux agite ceux-la memes qui sont le plus
insolents de bonheur, et si tu observes avec clairvoyance, tu verras a
t'attendrir sur eux: l'attitude provocatrice de celui-ci cache mal sa
faiblesse, a laquelle il voudrait echapper; la secheresse que cet autre
pousse jusqu'a la durete, n'est qu'impuissance a s'epanouir. Estime
aussi les miserables: parfois il est en eux de telles secousses que
c'est pour avoir tente trop haut qu'ils glissent bas. Personne ne peut
agir que selon la force que je mets en lui. Je suis l'element unique,
car, sous son apparence d'infinie variete, la nature est fort pauvre, et
tant de mouvements qu'elle fait voir se reduisent a une petite secousse,
propagee d'un passe illimite a un avenir illimite. Pour satisfaire ton
besoin d'unite, comprends qu'il faut t'en tenir a prendre conscience de
moi, de moi seule, Petite Secousse, qui anime indifferemment toutes ces
formes mouvantes, qualifiees d'erreurs ou de verites par nos jugements
a courte vue.

Alors je m'agenouillai et j'adorai Petite-Secousse.

* * * * *

Le jour approchait. Les cimes des rares arbres bleuissaient deja de
lumiere. Ce soleil qui se leve sur ce pays, ou Berenice a rempli son
apostolat, me sera-t-il une aube nouvelle?

J'entendis l'appel des animaux dans leur etable. Je n'eus pas de peine
a leur ouvrir. Tous ces humbles amis de Berenice me firent fete suivant
leur temperament, et quoique les canards filassent du cote des etangs
sans politesse, je ne me trompai pas sur leur misere et sur le
contre-coup qu'ils supportaient, eux aussi, de notre perte commune. Je
restai un long temps a serrer la tete de l'ane dans mes bras, a plonger
mes yeux dans ses yeux. Mais comme il appartient a une race longuement
battue et que d'autre part cette heure religieuse du levant n'etait pour
lui que l'instant de sa pature, il faisait des efforts pour se degager
et brouter. Ah! me disais-je, comment gagner les ames.

Petite-Secousse, je crois en verite que tu existes partout, mais il
etait plus aise de te constater dans le coeur d'un leger oiseau de
passage que de distinguer nettement comment bat le coeur des simples.

C'est apres avoir reflechi sur cette difficulte de gagner les ames, de
fraterniser avec l'inconscient, que Philippe forma ce desir dont il
entretint Mme X... d'obtenir du chef de l'Etat la concession d'un
hippodrome suburbain.

En effet, pour que les ames s'epanouissent avec sincerite, il leur faut
ces loisirs qu'eut Berenice, par exemple, et qu'elles ne soient pas,
comme cet ane famelique, distraites par l'apre souci de quelques
trochees d'herbes. Les souffrances, les necessites de la vie nous font
comme une gangue miserable ou notre individualisme est opprime. Que
l'heureux s'epanouisse, que nous saisissions avec aisance la direction
particuliere de sa vie, on le concoit. Mais les miserables! Pour
qu'aupres d'eux je profite, pour qu'ils s'entr'ouvrent et deviennent une
fleur utile du jardin de Berenice, soyons a meme de les liberer; qu'ils
cessent d'abord d'etre des opprimes!

Et nous-memes, d'autre part, pour echapper a la dissipation et a
l'alteration que nous subissons des contacts temporels, ne convient-il
pas que nous nous refugions, comme dans un cloitre, dans une forte
independance materielle? Ce n'est qu'un expedient, mais sans cette
indication ce _traite de la culture du moi_ eut ete incomplet. L'argent,
voila l'asile ou des esprits soucieux de la vie interieure pourront le
mieux attendre qu'on organise quelque analogue aux ordres religieux qui,
nes spontanement de la meme oppression du moi que nous avons decrite
dans _Sous l'Oeil des Barbares,_ furent l'endroit ou s'elaborerent jadis
les regles pratiques pour devenir _un homme libre,_ et ou se forma cette
admirable vision du divin dans le monde, que sous le nom plus moderne
d'inconscient, Philippe retrouva dans le _Jardin de Berenice._


* * * * *


DEUX NOTES


1 deg. A PROPOS DU TITRE

Ce volume--ou se clot la serie commencee par _Sous l'oeil des Barbares_
--a ete annonce sous le titre _Qualis artifex pereo_, que l'auteur a
cru devoir modifier, par convenance envers quelques amies qui se fussent
peut-etre embarrassees, le premier jour, de ce latin. Un ouvrage qui ne
veut etre qu'un acte d'humilite devant l'inconscient, manquerait trop
grossierement son but, s'il apportait la plus legere contrariete a des
femmes.

_Qualis artifex pereo!_ Pour nous qui ne detestons pas certaines
pedanteries qui aggravent et enrichissent le debat, elle exprimait fort
bien, cette formule, le desarroi de celui qui constate ne pouvoir se
donner un moi nouveau qu'en tuant le moi de la veille. Mais qu'elle eu
paru lourde, cette fleur de college, entre les seins de ma Berenice!


* * * * *


2 deg. SUR LE CHAPITRE PREMIER

Si deplaisant qu'il soit d'alourdir d'un commentaire cette fantaisie
d'ideologue, je ne puis supporter qu'on meconnaise ici ma pensee, et je
tiens a souligner que je fais intervenir MM. Renan et Chincholle comme
deux exemplaires, universellement connus, de facons fort diverses de
regarder et d'apprecier la vie. Ils me sont des facilites pour abreger
et mouvementer les discussions abstraites. Faut-il redire que j'use de
M. Renan selon la methode que Platon employa avec Socrate? Mais ce
maitre n'est pas mort, m'objectent quelques-uns. Il nous a mis du moins
en possession de son heritage intellectuel: de tout mon effort je le
fais fructifier.

Un nom plus affiche encore est mele a cet ouvrage, et chacun comprendra
que je ne puis l'ecrire qu'avec un profond sentiment. Mais c'est a
chacune, de ces pages que je voudrais etendre le benefice de cette note;
on ne manquera pas de me chicaner avec des interpretations litterales ou
fragmentaires. Tout est vrai la-dedans, rien n'y est exact. Voila les
imaginations que je me faisais, tandis que les circonstances me pliaient
a ceci et a cela. Goethe, ecrivant ses relations avec son epoque, les
intitule: _Realite et Poesie_.


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